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Publié par Edouard Boulogne

 Document : Le cyclone de 1928 à la Guadeloupe.
  1. : 13 septembre 1928.

 ( Vaste cocoteraie, rasée par les tourbillons).

Le jeudi 13 septembre, vers sept heures, les premières lueurs du jour apparurent : une lueur pâle, brumeuse qui flottait sous un soleil voilé et un vent qui s'atténuait.

Mon père monta sur trois caisses et du haut de son perchoir, jeta un regard en direction de notre maison.

« Marcelle, cria-t-il avec effroi, nous avons tout perdu , il ne nous reste plus rien » ! Ma mère prise d'une vive émotion sanglota, mais elle se ressaisit assez vite, en considérant que si sur le plan matériel tout avait disparu, grâce à Dieu, nous étions tous vivants.

Elle ne savait pas, hélas, qu'elle aurait, les jours prochains à faire face à un grand malheur qui devait !a marquer jusqu'à son dernier jour.

La porte en fer de l'abri fut ouverte assez difficilement, car elle était coincée à l'extérieur par des débris de toutes sortes.

Petit-à-petit, les occupants se levèrent et sortirent, pour se diriger vers ce qui pourrait rester de leur maison, espérant malgré tout récupérer quelque chose.

Les blessés se plaignaient et ne savaient où se diriger pour obtenir le minimum de soins. La pauvre Joséphine hurlait de douleur en levant sans pudeur sa robe pour montrer ses affreuses brûlures. Personne dans notre groupe ne pouvait rien pour elle. Mon père lui conseilla de se tremper dans une bassine d'eau.

De notre côté, nous étions mouillés, transis, mais sans blessure. Mes parents nous firent sortir de l'abri qui nous avait sauvé la vie. J'ai tout de suite pensé à l'Arche de Noé.

Notre déluge avait pris fin.

A l'extérieur, la vision qui nous attendait était apocalyptique.

Il me serait difficile de trouver la véritable expression pour décrire ce que j'ai vu et ressenti.

Les maisons n'existaient plus ; ce n'était, à perte de vue, qu'un enchevêtrement de tôles, de planches, de poutres, de lambeaux de vêtements pendus aux branches d'arbres qui jonchaient la campagne. Tous les animaux rencontrés étaient morts, étendus sur le sol, le ventre énorme, gonflé d'eau, les pattes raidies. Certains étaient décapités par les feuilles de tôle, d'autres, les yeux vitreux, la gueule ouverte, offraient à nos regards un rictus ironique.

Mes parents se dirigèrent avec nous, vers ce qui avait été notre maison. Nous marchions lentement, faisant attention pour ne pas tomber ou nous faire piquer par les nombreux clous qui sortaient des planches ou des meubles éparpillés sur le sol. Il nous fallait également porter une grande attention pour enjamber les troncs d'arbres couchés en travers de notre route. Ceux qui n'avaient pas été renversés, tendaient vers le ciel leurs branches cassées, dénudées, comme des bras décharnés implorant la pitié du Seigneur.

Après un quart d'heure de marche, nous sommes arrivés chez nous. Quel chez nous ? Un triste et affreux spectacle s'étalait sous nos yeux !

Ma mère éclata en sanglots, car tout ce qui avait été notre home de joie enfantine, d'insouciance et d'amour n'existait plus. Nos jeux familiers s'étaient envolés. Les poupées de mes soeurs avaient perdu leurs yeux ; leurs chevelures étaient décollées. Nos livres, collection de la Comtesse de Ségur, étaient tous déchirés, les pages détrempées éparpillées... Adieu les jeux et les rondes au clair de lune sur la pelouse, les parties de cache-cache à l'ombre des manguiers...

Nous comprenions bien que tout cela était fini. C'était un autre chapitre de notre vie qui allait commencer. Que nous réservait l'avenir ?

Le pauvre chien, notre Zouzou, était mort sur les marches de l'entrée, comme s'il avait voulu garder la maison jusqu'à son dernier souffle.

Les si jolis meubles de mes parents ainsi que leur vaisselle étaient brisés. Le service de verres en cristal offert pour leur mariage était réduit en grains de sable. Des lambeaux de vêtements flottaient au vent, accrochés à la rampe de l'escalier, lui même effondré. Seule la table d'harmonie du piano de ma mère était entière, laissant voir ses cordes dont il ne pourrait sortir, ce matin là, que des notes bien tristes.

Mon père devant cette destruction, s'est écrié d'une voix pleine d'angoisse : « II nous faudra tout recommencer. Mais avec quel argent »

Ma mère qui tenait la bourse du ménage n'avait pas fait beaucoup d'économies, car les charges étaient lourdes avec cinq enfants : il n'y avait pas à l'époque d'allocations familiales.

Vers midi, nous commencions à avoir faim et les petits réclamaient leur repas, n'ayant pas mangé depuis vingt-quatre heures.

Ce fut un problème pour mes parents, car toutes les réserves de nourriture étaient détériorées. Les boîtes de conserves étaient écrasées, les poulets, les lapins morts depuis la veille avaient été retrouvés en état de décomposition. Les légumes secs ou frais étaient pourris. Enfin, il n'y avait plus rien qui soit comestible.

Notre dernière ressource fut les noix de cocos, en abondance, puisque tous les cocotiers étaient tombés, et leurs fruits à portée de main...

Notre père, armé d'un coutelas, nous fit boire l'eau de ces fruits et en manger la chair, nous disions la « crème », bien sucrée et nourrissante.

C'est ainsi que nous avons survécu pendant vingt-quatre heures.


Le lendemain, mes parents se rendirent à une boutique non loin de là. Le bâtiment était endommagé mais la marchandise, bien protégée par des emballages solides, avait bien résisté. Nous avons ainsi pu obtenir un ou deux saucissons et quatre boîtes de biscuits américains.

Inutile de vous dire notre joie devant ce repas tombé du ciel, auquel nous avons fait honneur sans problème.

Ma mère, aidée par notre Henriette, se mit à la recherche de quelques vêtements pouvant encore servir.

Mon père me prit par la main et nous partimes vers la route, avec l'intention de retrouver P. Le pauvre homme était mort, sans doute depuis de nombreuses heures, couché sur le dos, au milieu du chemin, les bras en croix, la bouche ouverte et le ventre énorme, gonflé par l'eau.

Il fallait enterrer au plus vite cet être humain.

Mon père fit appel à un voisin qui arriva avec une brouette. Le corps raidi du malheureux fut transporté avec quelques difficultés derrière la distillerie de l'usine. Le cortège funèbre se composait de nous trois, et c'est moi qui tristement en refermait la marche.

Arrivés au lieu dit, un trou profond fut creusé avec une houe et une pelle à l'abri d'un mur. Les restes de Papasamy y furent déposés et sans autres formalités, recouverts par quelques pelletées de terre détrempée. Pour marquer l'emplacement, mon père fabriqua avec deux branches nouées par un bout de fil électrique une croix qu'il planta sur le monticule de terre.

C'en était fini de P. Je savais que dans quelques temps, il n'en resterait rien. Il ne reverrait plus jamais son Inde natale. J'ai pensé en moi même, que son âme irait vers Dieu, car c'était un brave homme qui avait souffert sur terre, loin des siens.


J'avais trouvé tout naturel d'assister et de participer à l'enterrement de P, car bien que très jeune, j'avais vu mourir deux grands-mères et un grand-père. |

A cette époque, les enfants étaient associés aux péripéties de la mort. Ils étaient forcés d'embrasser le front glacé du parent proche décédé, que l'on exposait sur un grand lit et que l'on recouvrait jusqu'à la poitrine d'un drap blanc brodé. Les mains raidies étaient jointes, entrelacées par un chapelet, tandis que sur la table de nuit voisine brûlaient des cierges entre lesquels on plaçait le crucifix familial.

A midi, au tintement funèbre des cloches de l'église voisine, les grandes personnes ajoutaient : « C'est le glas de ton grand-père, tu entends ? »

Tout ce spectacle était assez impressionnant pour un enfant encore assez jeune qui avait connu et aimé ses grands-parents, sachant qu'il ne les reverrait plus jamais.

Nous les enfants, nous devions également assister aux obsèques, entendre chanter le « Libera » et être présents au cimetière au moment de la descente du cercueil au fond du caveau de famille.

Mes tantes, soeurs aînées de mon père, Renée et Lucie insistaient auprès de nous |

pour nous faire voir au fond du trou éclairé par la bougie du fossoyeur, les restes de certains de nos ancêtres disparus depuis plusieurs années. Elles avaient imaginé que pour faire mon éducation à la dure, il fallait créer en moi un sentiment de frayeur des morts.

Toutes les occasions étaient bonnes. Nous étions en pension chez elles à Pointe-à-Pitre, durant la période scolaire et elles utilisaient, surtout envers moi, cet état d'esprit, chaque fois qu'elles voulaient obtenir de leur pensionnaire, soumission et obéissance, souvent pour des peccadilles.

Je trouvais cela absurde, mais éduqué dans cette frayeur, je n'arrivais pas à me défendre et à chasser les images terrifiantes qui hantaient ma vie intérieure. J'étais chaque nuit plongé dans la peur des morts, qui devaient selon mes tantes, sortir du sépulcre et venir me tirer les pieds durant mon sommeil. Quelque fois et sans doute pour s'amuser, Lucie se mettait sur la tête, un drap blanc comme un linceul et nous courait après dans les chambres peu éclairées en poussant des hurlements d'outre-tombe. Ma soeur Denise réagissait bien en tirant sur le drap, mais moi j'avais peur. J'avais surtout peur la nuit et dormais peu.

Le moindre bruit me réveillait. Les miaulements des chats de gouttières au clair de lune, me faisaient penser aux âmes damnées, dont le châtiment consiste à errer éternellement sans jamais trouver le repos. C'est avec soulagement que j'entendais le chant du coq vers cinq heures du matin. Cela voulait dire que le jour allait se lever et que les morts retourneraient bien vite dans leurs tombes pour ne pas être surpris par les rayons du soleil.

J'ai gardé ces frayeurs nocturnes pendant bien longtemps.

Il m'a fallu beaucoup d'efforts et de raisonnements pour arriver à me défaire de ces sentiments qui ont pesé lourd sur mon épanouissement. Il faut souligner qu'à l'époque de notre enfance, il était souvent question de superstitions et de plus aux Antilles, avec l'influence africaine importée par les esclaves, on parlait souvent de revenants, de signes prémonitoires qui devaient annoncer la mort d'un membre de la famille, vivant parfois de l'autre côté des océans. Ces signes étaient notés sur un cahier, avec l'heure, les circonstances et un rapprochement était éventuellement fait.

Tout cela entretenait un climat assez mystérieux qui troublait l'esprit d'un enfant.

Je crois qu'en ce qui concernait mes tantes, il y avait un certain abus d'autorité, un besoin de distraction et un petit côté sadique. Ce n'est que bien plus tard que j'ai compris que ces « pauvres vieilles filles » esseulées étaient souvent hantées par un sentiment de refoulement...

Je ne vois aujourd'hui que cette explication à ces agissements absurdes et mauvais, que Renée et Lucie croyaient devoir introduire dans la panoplie pédagogique destinée à l'éducation de leurs neveux.



(IV) :Mais revenons aux conséquences de notre cyclone du 12 septembre 1928.

Après avoir accompli son devoir de chrétien vis à vis de Papasamy, mon père soucieux de nous trouver un toit, chercha dans les environs et découvrit une maison en bois de cinq pièces, assez vétusté, inoccupée, mais qui, bien qu'avant perdu sa toiture, était restée debout, comme par miracle.

Nous avons aussitôt occupé une partie de cette maison, l'autre partie était réservée en attendant qu'ils s'y installent, à ma bonne Henriette et à sa famille qui comprenait son frère, un neveu et deux nièces.

Cela faisait beaucoup de monde pour un local de cette taille. Nous étions donc petitement logés, mais compte tenu des événements, mes parents ne purent faire autrement que d'accueillir ces personnes qui avaient également tout perdu et qui se trouvaient sans logement.

Le charpentier, glana un peu partout quelques feuilles de tôle et Dieu sait qu'il y en avait. Il recouvrit notre nouvelle maison qui nous mettait au nuins à l'abri de la pluie qui tombait de temps à autres, en grosses ondées, entretenant ainsi une humidité pénétrante.

Une forte odeur de pourriture se dégageait des matières organiques en décomposition autour de la maison.

Dans l'après-midi, vers quatorze heures, mon père inquiet pour ses soeurs, dont il n'avait aucune nouvelle, prit la décision de se rendre à cheval à Pointe-à-Pitre.

Il finit par trouver une monture et nous quitta vers quinze heures.

J L.

( A suivre).

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