Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Pages

 

Le trait du jour ( 25/11/2010).

 

 

Archer-Elfe.jpg

 

Ereintement.

 

 

 

( Nous sommes au XVIII ème siècle, en France, en cette époque dite des « lumières » où une certaine élite se plait à une vie sociale tout à la fois brillante, raffinée, cultivée, mais aussi, d'une certaine manière, sauvage et cruelle. C'est l'époque des Salons, celui de madame du Deffand, de la marquise du Chatelet, , de madame d'Epinay.

Les philosophes, savants, poètes, artistes, les femmes et les hommes d'esprit y affûtent leurs idées, leurs systèmes scientifiques, et leurs utopies. Le tout dans une ambiance épurée, mais cruelle aussi. Car l'être humain est ce qu'il est. Même civilisé, il demeure à l'affût des faiblesses de l'autre pour s'en distinguer, et se faire valoir. L'esprit de charité est vraiment l'apanage d'hommes d'élite, - d'une autre élite,- qui se gardent bien de se prévaloir de cette distinction spéciale.

On voulait briller dans les salons. Et cela aux dépens d'autrui. Un film, trop peu connu «  Ridicule » a donné une image de cet enfer brillant de mille feux.

Elizabeth Badinter s'intéresse depuis toujours au siècle des lumières. Parmi les livres qu'elle lui a consacré celui-ci :Madame du Chatelet, Madame d'Epinay, ou l'ambition féminine au XVIII ème siècle.

J'en extrait cette lettre de la du Chatelet sur ( ou plutôt contre) la marquise du Deffand, son « amie ».

Un vrai chef d'oeuvre de perfidie ( certains diront de perfidie «  féminine »), qui constitue pour ce jour le texte de notre rubrique Le trait du jour ( que l'on peut retrouver à tout moment dans les « catégories du Scrutateur, à gauche de l'écran).

Je l'ai retenu pour son talent littéraire, non pour sa beauté morale, car madame du Chatelet semble loin de se douter qu'en peignant sa rivale au physique, c'est la laideur de son âme, en réalité, qu'elle dévoile.

Je lui donne pour titre Ereintement, puisque c'est bien de cela qu'il s'agit.

LS)

 

img059-copie-1

 

CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.

 

 

Mars 1777

 

PORTRAIT DE FEU MADAME

LA MARQUISE DU CHÂTELET

PAR Mme LA MARQUISE DU DEFFAND

 

« Représentez-vous une femme grande et sèche, sans cul, sans hanches, la poitrine étroite, deux petits tétons arrivant de fort loin, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très-petite tête, le visage aigu, le nez pointu, deux petits yeux vert-de-mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clair-semées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir : frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion ; mais, comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.

«Née sans talents, sans mémoire, sans goût, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant point que la singularité ne donne la supériorité. Le trop d'ardeur pour la représentation lui a cependant un peu nui. Certain ouvrage donné au public sous son nom, etrevendiqué par un cuistre, a semé quelques soupçons ; on est venu à dire qu'elle étudiait la géométrie pour parvenir à entendre son livre. Sa science est un problème difficile à résoudre. Elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin, devant ceux qui ne lesavaient pas. Belle, magnifique, savante, il ne lui manquait plus que d'être princesse; elle l'est devenue, non par la grâce de Dieu, non par la grâce du roi, mais par la sienne. Ce ridicule a passé comme les autres. On la regarde comme une princesse de théâtre, et l'on a presque oublié qu'elle est femme de condition. On dirait que l'existence de la divine Emilie n'est qu'un prestige: elle a tant travaillé à paraître ce qu'elle n'était pas qu'on ne sait plus ce qu'elle est en effet. Ses défauts mêmes ne lui sont peut-être pas naturels, ils pourraient tenir à prétentions; son impolitesse et son inconsidération, à l'état de princesse ; sa sécheresse et ses distractions, à celui de savante; son rire glapissant, ses grimaces ses contorsions, à celui de jolie femme. Tant de prétentions satisfaites n'auraient cependant pas suffi pour la rendre aussi fameuse qu'elle voulait l'être : Il faut, pour être célèbre, être célébrée ; c'est à quoi elle est parvenue en devenant maîtresse déclarée de M. de Voltaire. C'est lui qui la rend l'objet de l'attention du public et le sujet des conversations particulières; c'est à lui qu'elle devra de vivre dans les siècles à venir, et en attendant elle lui doit ce qui fait vivre dans le siècle présent. »