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La pensée du jour.

 

17 REMBRANDT SAUL UND DAVID BB  ( Saul et David, par Rembrandt ). 

 

 

  Vraie et fausse culture.

 

 

Je publie ce texte, écrit en 2004 comme contribution au débat en cours, suite à un propos du ministre de l'intérieur, M. Claude Guéant, sur une possible hiérarchie des cultures et des civilisations. J'y reviendrai demain de façon plus ciblée sur ladite question « les civilisations sont-elles inégales? Le relativisme conduit-il à la mort, non seulement de notre civilisation européenne, mais de l'homme même? ».

Le texte qui suit est-il un peu long? Lecteur ami, nous sommes sur Le Scrutateur. Je ne voudrais pas donner dans je ne sais quelle prétention à la détention de LA vérité. Mais plus modestement, ce site a l'ambition de ne pas se contenter de publier des SMS, de ne pas se perdre dans les vociférations partisanes. Et si nous donnons parfois dans la polémique, celle-ci, jamais haineuse, ne se veut qu'un aiguillon, pour mieux remettre en question la paresse intellectuelle que l'on appelle aussi le politiquement, moralement, religieusement correct ( sic ). Elle veut être un condiment un piment, pour relever la sauce, et stimuler l'esprit.

Il faudra donc, si l'on va plus loin que cet avertissement, lire ce texte, dont j'ai soigné l'écriture, le lire lentement, pour l'assimiler. Y revenir peut-être, et le relire.

Ce qui manque le plus actuellement, c'est le sens de la vraie culture. A l'heure où l'on supprime les épreuves de culture générale à Sciences-Po, c'est aux jeunes étudiants de cette vénérable institution que je dédie ces lignes, dans l'espoir d'être entendu au moins de quelques-uns. Inutile me dira-t-on peut-être et coup d'épée dans l'eau? Du moins ma lame en sortira-t-elle nettoyée.

Et dans ma vision des choses, l'espérance est un devoir.

EB ( 06/02/2012 ).

 

 

L’étymologie, comme souvent, nous suggère l’essentiel. Culture, dérive du latin cultura,qui lui-même descend de colere: cultiver le sol. A l’origine il y a donc le sol, son travail, patient, son enrichissement, la peine, le temps, la transmission, c’est-à-dire, déjà la tradition. Le paysan travaille pour lui, et pour ses enfants. Ce n’est pas lui qui dirait : « du passé faisons table rase ».Contrairement à tant d’intellectuels. Il y a une culture paysanne, vieille culture, et mère de toutes les autres. La France par exemple a d’abord été une telle culture. Jean de La Varende, dans ses romans a écrit de belles pages sur cette civilisation. Dans Les manants du roi(1)il décrit ce lent façonnement de la terre de France par des générations de culs terreux et leurs hobereaux. L’un d’eux, le comte de Galart parcourt ses terres : « Il se retourna ; la plaine entière s’incurvait devant ses yeux, et tellement belle ! comme ratissée par ses sillons au râteau géant ! Un carré de fabuleux jardin ! Tout le travail de sa race, à lui Galart, son effort continu apparaissaient là : une lutte de sept siècles : trois châteaux usés autour de ces guérets ! Ils avaient arraché la terre à la forêt sombre, à la forêt atroce ; c’étaient eux, qui avaient desséché les marécages ; canalisé les terribles eaux ; dirigé les courants, créés de vrais lits de rivière, auxquels trois générations travaillèrent, pour guider les ruissellements sur les vallées. Et qu’ils avaient défendu ! Ils s’étaient constitués les gendarmes de ces champs ; pour eux, ils agrandissaient toujours les « basses cours », ces fortifications où se réfugiaient les paysans et le bétail. Quand le danger approchait, les châtelains se dressaient, derrière leurs murs, avec leurs épées ». Mais cette culture n’était pas seulement le travail de la terre, de la matière. Elle était dans le même temps le travail de l’esprit sur lui-même, cherchant, tâtonnant, corrigeant, retenant. Il y a donc des paysans, ceux qui méritent ce titre, cultivés, même s’ils ne savent point lire. Et il y d’autres cultures, c’est-à-dire de savoirs acquis, conservés transmis, culture guerrière et aristocratique, culture commerçante, artisanale, artistique, etc. Cela va plutôt contre l’idée reçue depuis deux siècles que la culture est l’apanage des intellectuels. Toujours est-il, que de nos jours l’intellectuel est volontiers considéré comme l’homme de culture par excellence. Ce que l’expérience dément à tout instant. Nous ne manquons pas aujourd’hui, de diplômés en toutes matières, de docteurs et de doctoresses. L’instruction, et même l’érudition sont, il est vrai, bien plus répandues qu’autrefois, du moins ce verni superficiel, cette familiarité avec le monde des médias qui permet à n’importe quel marmouset de discourir savamment de n’importe quel sujet qui a été évoqué à la télévision, là où son grand-père, se serait montré intimidé, et peut-être plus intelligent. Ah ! le silence ! « splendeur des forts, et vertus des sots ! »2Mais la culture est autre chose : une graine dans un pot, quand l’instruction est plutôt comparable à la juxtaposition de cailloux, fussent-ils des pépites d’or, dans un sac. La culture est féconde, quand l’instruction toute seule est stérile. Montaigne l’a dit, il y a longtemps : « Mieux vaut une tête bien faite que bien pleine ». Trop d’intellectuels sont hélas, persuadés du contraire, considérant, peut-être, que de n’être pas ouvrier ou paysan fait passer, par une sorte de mystérieuse métamorphose, au statut d’ange ou d’esprit pur. Ils gagneraient à méditer le propos d’un Paul Valéry, intellectuel s’il en est, mais lucide aristocrate de l’esprit : « Le métier des intellectuels est de remuer toutes choses sous leurs signes, noms ou symboles, sans le contrepoids des actes réels. Il en résulte que leurs propos sont étonnants, leur politique dangereuse, leurs plaisirs superficiels. Ce sont des excitants sociaux avec les avantages et les périls des excitants en général ». Malraux est tout aussi sévère quand il note qu’un intellectuel, n’est pas nécessairement quelqu’un qui aime la vérité, a conscience de sa complexité, a le souci d’une information aussi vaste et variée que possible, un esprit critique aigu, et point tourné exclusivement sur les défauts des autres ? Un intellectuel, dit-il, souvent ce n’est que quelqu’un, par opposition avec les innombrables personnages qui vont et viennent aux hasards des rencontres et des influences, dont la vie est ordonnée par une idée, fut-elle une idée fixe. Peut-être pensait-il au portrait du révolutionnaire russe Netchaev, qui brossait par la même occasion son propre profil psychologique : «  Le révolutionnaire est un individu marqué. Il n’a ni intérêts, ni affaires, ni sentiments personnels, ni liens, rien qui lui soit propre, pas même de nom. Tout en lui est happé en vue d’un seul intérêt exclusif, d’une seule pensée, d’une seule passion : la révolution ». Dieu nous préserve de ces intellectuels là. Du siècle des « lumières », à la fin du 20è siècle le catalogue de leurs sottises, et de leurs trahisons de l’Esprit, remplirait des bibliothèques entières. Par exemple disait Sartre : « tout anticommuniste est un chien » (sic), « Mieux vaut une France nazifiée, qu’une France en guerre » (Simone de Beauvoir, et un « collectif » d’intellectuels, en 1936), ou encore, « Staline est le plus grand philosophe de tous les temps » (Aragon, dont le nom a été donné à d’innombrables places, squares, et rues en France, et pas seulement dans les municipalités communistes). Mais il est vrai que la « culture générale » reste le symbole et l’indice de la culture en son point de perfection, l’idéal de l’humaniste. Naguère encore, le lycéen français concluait ses études secondaires en faisant ses « humanités ». L’histoire, les lettres, et surtout la philosophie y venaient compléter et ordonner les mathématiques et les sciences physiques. Rabelais, Montaigne, ont tracé l’épure de cet accomplissement. « Etre un abîme de sciences » disait le premier, « avoir une tête bien faite » proposait le second. Et Blaise Pascal dessinait le portrait de « l’honnête homme » : « Les gens universels ne sont appelés ni poètes, ni géomètres, etc ; mais il sont tout cela, et juges de tous ceux-là. On ne les devine point. Ils parleront de ce dont on parlait quand ils sont entrés. On ne s’aperçoit point en eux d’une qualité plutôt que d’une autre, hors la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on s’en souvient, car il est également de ce caractère qu’on ne dise point d’eux qu’ils parlent bien, quand il n’est point question du langage, et qu’on dise d’eux qu’ils parlent bien, quand il en est question ». La culture générale est donc plus un style, et un art, qu’un « bagage » ; plus une façon d’être, qu’un « avoir ». On y a besoin de « maîtres » qui nous apprennent à marcher à notre allure, sur notre sentier, libre et dégagé. Le maître veut de son disciple qu’il raisonne et sente par lui-même, qu’il n’ait point les œillères de la spécialisation étroite. Gustave Thibon déplorant la tendance contemporaine à la spécialisation excessive donnait du spécialiste la définition suivante : « C’est quelqu’un qui, à la limite, connaît tout sur rien » ! Le maître veut dégager en son disciple le « maître » qui y sommeille, dut-il marcher sur d’autres sentiers que lui-même. Mais mieux que quiconque il ne confond pas l’idéal de la pensée libre et ouverte avec le relativisme, et l’offrande au disciple, sous prétexte de respecter sa personnalité, de tout et de rien mis sur le même plan, comme si tout se valait, une statue de Praxitèle, et n’importe quel totem aborigène, ou « d’art premier » comme soufflent à des énarques en quête d’une image, leurs conseillers en communications inspirés par Jack Lang. La mode, pour nombre « d’éducateurs », est aujourd’hui au refus d’éduquer, de former la personnalité du jeune enfant, et de ne lui proposer nul modèle, en particulier celui de la culture chrétienne. Il choisira, dit-on, quand il sera en mesure de le faire. Dès lors, voici l’adolescent confronté à une sorte de marché aux puces des valeurs, où il avance, assourdi, désorienté, livré aux mirages les plus dangereux de l’exotisme culturel, aux impasses du relativisme. Ce kaléidoscope peut être très dangereux. Le philosophe Julius Evola l’a bien vu qui écrivait : « la culture ne cesse d’être un danger que pour celui qui possède déjà une vision du monde. Précisément parce qu’il dispose d’une configuration intérieure qui lui sert de guide sûr pour discerner, comme dans tous les processus d’assimilation organique, ce qui peut être assimilé et ce qui doit être rejeté. Une des pires conséquences de la « libre culture » mise à la portée de tous est que des esprits incapables de discriminer selon un jugement droit, des esprits qui n’ont pas encore une forme propre, se trouvent fondamentalement désarmés sur le plan spirituel, face à des influences de tous genres ».Jusqu’à une date récente encore, le modèle humaniste en Occident était gréco-latin. Le père Festugière, normalien de la rue d’Ulm et fin humaniste écrivait : « Une âme s’élève au contact de l’héroïsme et de la beauté. S’il n’a jamais dans quelque salle de collège, pleuré avec Achille sur le cadavre de Patrocle, ou pris la main d’Antigone quand elle descend à la tombe ; s’il n’a point contemplé sur le radeau d’Ulysse la mer immense, ou soutenu le vieil Œdipe à l’orée du bois de Colône, ni dansé avec les mystes, ni poursuivi dans la nuit des bacchantes, un garçon a perdu son temps ». Le don de la culture c’est dès lors le don de la soif. La culture n’est pas ce plastron dont se parent certains pour « avoir l’air », dans les cérémonies officielles, mais le sel qui donnent du goût à la vie tout entière. L’écrivain Georges Steiner a placé en tête de son livre Passions impunies4la reproduction d’un tableau de Chardin, Un philosophe occupé de sa lecture. Oeuvre qui fait irrésistiblement penser à cette lettre de Nicolas Machiavel à Francesco Vettori, où le célèbre Florentin confie son délice, au terme d’une journée travail, a tout quitter pour lire et se mettre en compagnie des meilleurs esprits : « Le soir tombe, je retourne au logis. Je pénètre dans mon cabinet et, dès le seuil, je me dépouille de la défroque de tous les jours, couverte de fange et de boue, pour revêtir des habits de cour royale et pontificale ; ainsi honorablement accoutré, j’entre dans les cours antiques des hommes de l’Antiquité. Là, accueilli avec affabilité par eux, je me repais de l’aliment qui par excellence est le mien, et pour lequel je suis né. Là, nulle honte à parler avec eux, à les interroger sur les mobiles de leurs actions, et eux, en vertu de leur humanité, ils me répondent. Et, durant quatre heures de temps, je ne sens pas le moindre ennui, j’oublie tous mes tourments, je cesse de redouter la pauvreté, la mort même ne m’effraie pas ».5Merveilleuse image, du véritable humaniste, dont l’espèce est peut-être aujourd’hui menacée, qui n’est plus guère, en tout cas, présentée à l’imitation des jeunes gens de ce temps.Il est vrai que les pouvoirs font rarement bon ménage avec la vraie culture. Ils la conçoivent plutôt serve et instrumentalisée. On se rappelle le propos du docteur Goebbels, chef de la propagande du régime hitlérien : « quand j’entends parler de culture, je sors mon revolver ».Tel fut le point de vue aussi en URSS et dans les pays communistes, où la « culture » était étroitement subordonnée à la propagande. Et d’une façon générale les partis de gauche d’inspiration marxiste ont choisi de jouer « la carte de la culture », non point au sens où l’entendaient un Montaigne ou un Machiavel (lequel n’ignorait certes pas l’usage possible de la culture comme propagande, mais alors comme détournée de sa vocation profonde), mais comme arme pour la prise du pouvoir et le contrôle des esprits. La culture aujourd’hui est trop souvent devenue le prétexte à une énorme manipulation des esprits et des cœurs par le moyen de l’image et du son. Un penseur marxiste italien, Gramsci a théorisé cette nouvelle voie de conquête du pouvoir. Pour lui, il ne peut y avoir prise du pouvoir politique sans prise préalable du pouvoir culturel. Rien n’est possible sans une lente imprégnation dans tous les domaines, celui de l’enseignement, des arts, des idées, des façons de sentir.Un modèle de communisme s’est effacé, en URSS, depuis une dizaine d’années. Mais l’idéologie déstabilisatrice est toujours à l’œuvre. Si le parti communiste est politiquement moribond, en France, les objectifs culturels qu’il s’efforça d’atteindre sont en voie de réalisation, et d’une manière générale ceux d’un certain gauchisme subversif et multiforme dont un Jack Lang est un bon symbole, et qui occupe en France des bastions culturels importants, et même politiques, dont la mairie de Paris est le plus voyant. La crise de l’enseignement en France est patente. Le niveau culturel des jeunes baisse, la discipline à l’école n’est qu’un lointain souvenir, la violence sévit dans les collèges et dans les lycées, comme dans l’ensemble de la Cité. (Voir l’article sur la violence). Dans l’Express du 14 mars 2003, le ministre adjoint de l’Education note que les professeurs qui sont les premières victimes du phénomène ne pourront rétablir, si cela est encore possible, leur prestige que s’ils renoncent à un état d’esprit soixante-huitard, qui les habite encore dans leur majorité. Confirmation de la véracité de mon propos.Oui, c’est par la tête qu’il faut commencer le traitement de la maladie de la culture à laquelle nous sommes confrontés, de ce « sida mental » comme dit naguère louis Pauwells. Et le tonnerre désapprobateur que souleva son propos dans les rangs de la subversion en souligna la pertinence.

Edouard Boulogne


 

Pour approfondir /

1 Jean de La Varende Les manants du roi (Livre de poche).

2 C. de Gaulle, in Le fil de l’épée. (10/18).

3 Festugière : Le sage et le saint ( Aubier. Collection Foi Vivante).

4 Georges Steiner : Passions impunies (Gallimard. NRF Essais).

5Machiavel : Œuvres complètes, (Pleiade, p. 1436).

6 Jean-Marie Paupert : Les chrétiens de la déchirure (Robert Lafont).