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La pensée du jour.

 

 

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Vers la fin de l'Europe?

 

 

Quelle place immense tient l'Europe dans l'histoire du monde! Pour le meilleur, et ... pour le reste aussi, peut-être.

Mais quel être, si lumineux soit-ilne comporte sa part d'ombre? Et la terre ne peut-être éclairée, à la fois en ses deux hémisphères.

L'Europe est en crise, une crise d'abord et essentiellement spirituelle, et dont les prodromes sont déjà anciens, datant, au moins du XVIII ème siècle.

Si l'Europe s'effondrait que perdrait la communauté humaine? Le livre récent, et profond du philosopheJean-FrançoisMattéi, Le regard vide, Essai sur l'épuisement de la culture européenne ( Flammarion ) nous le dit en en révélant l'âme et l'essence.

Pour faciliter la lecture de cet ouvrage difficile j'ai écrit l'article que l'on va lire, je l'espère, et qu'a accepté de publier la revue Catolica.

 

Edouard Boulogne.

 

 

http://www.catholica.presse.fr/2009/11/26/sur-un-certain-regard-vide/

 

 

Sur un cer­tain re­gard vide

Ar­ticle pu­blié le 26 nov 2009 | imprimer ce texte im­pri­mer ce texte

Dans Le re­gard vide, le phi­lo­sophe Jean-​Fran­çois Mat­téi a re­cours au mythe pour ten­ter de per­cer le se­cret de l’Eu­rope, pour ten­ter de sai­sir l’es­sence de cette ci­vi­li­sa­tion, et la na­ture de la ma­la­die qui, pré­sen­te­ment l’af­fecte et la dé­vore.

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[in­édit, no­vembre 2009]

Un mythe, di­sait Sacha Gui­try, pour rire, dans un de ses in­nom­brables fes­ti­vals d’es­prit, « c’est une chose qui n’est pas vraie » Et d’at­tri­buer, dans la fou­lée, aux femmes, son objet d’étude pri­vi­lé­gié, une congé­ni­tale my­tho­ma­nie, qui leur as­su­rait, di­sait-​il, une si grande su­pé­rio­ri­té sur l’homme dans l’art de la co­mé­die, et le goût des « choses fausses », sauf des bi­joux tou­te­fois ! Sacré Sacha ! Mais le « mythe » est quelque chose de bien plus sé­rieux, que les my­tho­graphes ont ré­per­to­riés, et que les my­tho­logues pré­tendent ex­pli­quer ou in­ter­pré­ter. Les mythes sont alors des ré­cits, ima­gés, sym­bo­liques, par les­quels les hommes ont tenté d’ex­pli­quer l’uni­vers, son ori­gine, et son his­toire. Ils sont aussi des conden­sés d’ex­pé­riences, qui, sous une forme plus ou moins voi­lée, sont cen­sés conser­ver l’ex­pé­rience vécue, dès les temps les plus an­ciens, pour les faire ser­vir, à pré­sent, à la lutte pour la vie, à la so­lu­tion des pro­blèmes que l’hu­ma­ni­té se pose de siècle en siècle. Les mythes pul­lulent dans la lit­té­ra­ture re­li­gieuse, dans les ré­cits des grandes épo­pées lit­té­raires. Ils per­durent au cœur même de la mo­der­ni­té, sous des formes nou­velles. Les gad­gets de la tech­nique la plus avan­cée y ont rem­pla­cé les ar­ti­fices ma­giques de l’an­ti­qui­té. Mais les hé­li­co­ptères ont rem­pla­cé Pé­gase, Fro­don pour­rait bien évo­quer Ulysse, et James Bond Hé­rak­lès. La struc­ture du mythe est tou­jours pré­sente, tou­jours pré­gnante, et l’on sait l’usage qu’ont fait, avec des for­tunes di­verses, de l’ana­lyse des mythes, et pour nous en tenir à la psy­cho­lo­gie, un Freud, un C-G.​Jung, pour rendre compte des pro­fon­deurs du psy­chisme hu­main. Dans Le re­gard vide((. Jean-​Fran­çois Mat­tei, Le re­gard vide. Essai sur l’épui­se­ment de la culture eu­ro­péenne, Flam­ma­rion, 2007.)), le phi­lo­sophe Jean-​Fran­çois Mat­téi a re­cours au mythe pour ten­ter de per­cer le se­cret de l’Eu­rope, pour ten­ter de sai­sir l’es­sence de cette ci­vi­li­sa­tion, et la na­ture de la ma­la­die qui, pré­sen­te­ment l’af­fecte et la dé­vore.

 

A l’ori­gine

Il y a trois mille ans, il n’y a pas en­core de ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne. Elle va sur­gir et se for­mer peu à peu. J-F Mat­téi a re­cours au mythe pour en dé­crire la ge­nèse. Plus pré­ci­sé­ment au mythe d’Eu­ro­pé, la mer­veilleuse fille du roi Agé­nor, de Tyr, que Zeus trou­va si belle, que pour la sé­duire il se trans­for­ma en un ma­gni­fique tau­reau blanc, que la jeune fille ravie che­vau­cha pour s’amu­ser, mais qui aus­si­tôt s’éloi­gna du ri­vage, l’em­por­tant jusqu’en Crète, mais pas au-​de­là. Dès l’an­ti­qui­té grecque, l’épo­pée d’Eu­ro­pé fut ana­ly­sée, sous di­vers angles. Eu­ro­pé vient d’Asie comme on dé­nom­mait alors le moyen orient. Elle fut à l’ori­gine de la dé­no­mi­na­tion d’un conti­nent que pour­tant elle n’abor­de­ra pas. Ses frères, (son sang) par­tis à sa re­cherche ne la re­join­dront pas, mais fon­de­ront des villes.
D’em­blée, s’af­firment les thèmes de l’in­sa­tis­fac­tion, et de l’édi­fi­ca­tion. Ety­mo­lo­gi­que­ment, Eu­ro­pé ren­voie à la forme ver­bale grecque « opopa » : le fait de voir. Pour les Grecs le mot « ops » dé­signe le re­gard, c’est-​à-​dire ce qui tient à dis­tance l’objet que l’on ob­serve, pour le consi­dé­rer d’un œil cri­tique, avec ob­jec­ti­vi­té. Re­gard de sa­vant, de théo­ri­cien de l’ob­jec­ti­vi­té, qui sous-​tend la pen­sée eu­ro­péenne tout au long de son his­toire. Mat­téi ré­sume en voyant dans l’Eu­rope une ci­vi­li­sa­tion qui n’a pas sa source en elle-​même, mais dont le re­gard est orien­té vers l’ex­té­rieur ; une culture qui a connu un des­tin d’ar­ra­che­ment au sol où elle est née ; une culture de fon­da­tion de « villes ». Dé­pla­ce­ment, mou­ve­ment, fon­da­tion. Déjà, bien avant Mon­tes­quieu, le Grec Hip­po­crate, le pa­tron de la mé­de­cine, avait noté autre chose : l’in­fluence des cli­mats sur les peuples. Or la di­ver­si­té, le chan­ge­ment per­ma­nent des cli­mats en Eu­rope, oblige celle-​ci, pour sur­vivre, au chan­ge­ment, à l’adap­ta­tion.
Pas de repos pour les Eu­ro­péens. Avec cette consé­quence, évo­quée par Aris­tote dans sa Po­li­tique : « les bar­bares sont plus en­clins à la ser­vi­tude que les Grecs, et les Asia­tiques que les Eu­ro­péens ». A la sil­houette qui se pro­file, viennent s’ajou­ter d’autres lignes. Celles qu’ap­porte le récit bi­blique. Denis de Rou­ge­mont note des si­mi­li­tudes entre le païen Agé­nor, et Chnas, ou Ca­naan, dans la Bible. Les voyages des fils d’Agé­nor, au­raient pour équi­va­lents l’exode des fils de Cham, fuyant l’es­cla­vage au­quel ils au­raient été pro­mis. Le chris­tia­nisme enfin ajoute sa note par­ti­cu­lière et ca­pi­tale à la for­ma­tion de l’iden­ti­té eu­ro­péenne. On sait que les Grecs dis­tin­guaient le monde des Hel­lènes, et celui des bar­bares, que les Ro­mains fai­saient de même, le « limes » (la fron­tière) étant la ligne de dé­mar­ca­tion entre la ci­vi­li­sa­tion et le reste.
Après la conver­sion de l’em­pire ro­main au chris­tia­nisme cette fron­tière cesse d’être géo­gra­phique. Le couple si­gni­fi­ca­tif est dé­sor­mais celui du chré­tien et du païen. Le « limes » (la ligne de par­tage) de­vient in­té­rieur, spi­ri­tuel, et passe à l’in­té­rieur de cha­cun. Mé­ta­mor­phose ca­pi­tale, puisque avec l’avè­ne­ment (pro­gres­sif) de la chré­tien­té, « l’eu­ro­péa­ni­té », si j’ose dire, cesse d’être bio­lo­gique, ra­ciale, géo­gra­phique, etc, pour de­ve­nir spi­ri­tuelle, puis­qu’on peut être un des­cen­dant de Ro­mu­lus, et pour­tant être un pauvre païen, un es­clave, et ce­pen­dant un bon chré­tien. Mieux, comme le sou­ligne, alors, St-​Au­gus­tin, le pa­ga­nisme (nou­velle dé­no­mi­na­tion de la bar­ba­rie) passe dé­sor­mais en nous. Et le tra­vail de ci­vi­li­sa­tion passe par une ac­ti­vi­té constante d’ar­ra­che­ment aux forces qui nous éloignent de la per­fec­tion. L’Eu­rope, qui naît alors et se dé­ve­lop­pe­ra tout au long du moyen âge, ajoute à son désir d’être, le souci du per­fec­tion­ne­ment in­dé­fi­ni, par l’ana­lyse de soi, la connais­sance, non plus seule­ment du monde ex­té­rieur, mais de soi-​même, de la vie in­té­rieure, orien­tée vers l’idéal. Et elle conserve, dans son être le plus pro­fond cette in­sa­tis­fac­tion, à l’égard d’elle-​même et du monde, que lui lègue ses ori­gines. Pour ré­su­mer l’ana­lyse di­sons que :
Le mythe phé­ni­cien avait conduit la prin­cesse Eu­ro­pé vers les terres loin­taines où por­tait le re­gard.
Les Grecs, puis les Ro­mains ont creu­sé la dis­tance, non plus seule­ment géo­gra­phique, mais cultu­relle avec les « bar­bares ».
Cette dif­fé­rence est de­ve­nue plus pro­fonde avec le chris­tia­nisme dont la fin de­vient en­core plus loin­taine : la pa­rou­sie, ou at­tente du re­tour du Christ en gloire.
L’at­tente du Christ creuse en l’âme une in­quié­tude qui ne peut être com­blée que par l’in­fi­ni. Ainsi se consti­tue la culture eu­ro­péenne, alors en bonne santé. La culture, c’est-​à-​dire la for­ma­tion du re­gard et du « bien choi­sir », ou comme dira Nietzsche : « édu­quer un peuple à la culture, c’est es­sen­tiel­le­ment l’ac­cou­tu­mer à de bons mo­dèles, et lui in­cul­quer de nobles be­soins ». Pour­sui­vant son ana­lyse Jean-​Fran­çois Mat­téi dis­tingue, dans le re­gard eu­ro­péen, trois di­rec­tion prin­ci­pales : Le re­gard sur le monde, le re­gard sur la cité, et celui sur l’âme.

 

Un re­gard sur le monde

Re­gard, et da­van­tage, souci, pour suivre cor­rec­te­ment la pen­sée de notre phi­lo­sophe. Il y a dans le souci, plus que dans le re­gard. Par le souci, re­gar­der de­vient une tâche in­quiète, et pas­sion­née, par delà la ma­té­ria­li­té plate du monde, s’en ar­ra­cher par un ef­fort héroïque, pour en ex­traire le sens, s’en ex­traire pour échap­per à la quié­tude de la vi­sion im­mé­diate des choses pour se por­ter vers un au-​de­là des fron­tières de l’âme et du monde, vers l’ins­tance ul­time de l’Idée. A tra­vers un long voyage dans les méandres de la culture eu­ro­péenne, Mat­téi s’ap­puie sur la pen­sée de nom­breux phi­lo­sophes, d’où se dé­tachent, par la fré­quence des ré­fé­rences à leur pen­sée, les noms de Pla­ton, de Plo­tin, de Hei­deg­ger, de Pa­to­cka, Pes­soa, et peut-​être sur­tout Em­ma­nuel Kant. Le re­gard eu­ro­péen, nous dit-​il, après avoir scru­té ces œuvres ca­no­niques, est un re­gard trans­cen­dan­tal, qui de ce fait uni­fie l’en­semble de nos re­pré­sen­ta­tions en une seule conscience dont la si­gni­fi­ca­tion est uni­ver­selle. C’est une ob­ser­va­tion im­por­tante. Contrai­re­ment à d’autres cultures, fer­mées sur elles-​mêmes, qui n’ont pas l’idée que leurs prin­cipes et croyances puissent être mises en doute, cultures di­rais-​je « pro­vin­ciales », la culture eu­ro­péenne, à tort ou à rai­son, pense, et se pense, en termes d’uni­ver­sa­li­té. Mat­téi est, là-​des­sus sans équi­voque : « La thèse que je sou­tiens dans cet ou­vrage sur la culture de l’Eu­rope est bien d’ori­gine kan­tienne ; mais il n’est pas dif­fi­cile de lui re­con­naître une as­cen­dance grecque, plus pré­ci­sé­ment pla­to­ni­cienne, en rai­son de ce vo­ca­bu­laire de l’idéa­li­té que par­tagent tous les pen­seurs eu­ro­péens, les ma­té­ria­listes aussi bien que les idéa­listes. En clair, c’est la consti­tu­tion de l’homme telle que l’a pen­sée notre culture dans ses plus hautes réa­li­sa­tions, ce que Kant nomme le « sujet trans­cen­dan­tal » et que j’ap­pelle plus sim­ple­ment le « re­gard », qui a dé­ployé cette concep­tion d’une âme sus­cep­tible de dé­cou­vrir les formes aux­quelles se plient toutes les ex­pé­riences pos­sibles. Et cette consti­tu­tion est l’œuvre de la culture eu­ro­péenne qui l’a uni­ver­sa­li­sée au pro­fit de l’hu­ma­ni­té en­tière. En éla­bo­rant le concept de trans­cen­dan­tal, Kant n’a fait que tirer les consé­quences mé­ta­phy­siques de ce que la ré­flexion des pen­seurs oc­ci­den­taux avaient dé­ve­lop­pé de­puis les Grecs ». (pages 93-94). Il ne s’agit pas, pour­tant, selon notre au­teur d’un « eu­ro­cen­trisme » fa­cile et de mau­vais aloi. Mon­taigne est aussi parmi ses ré­fé­rences, pour­tant peu sus­pect d’étroi­tesse d’es­prit et de pro­vin­cia­lisme cultu­rel. Pré­ci­sé­ment, Mon­taigne est celui, qui par­tant de l’ob­ser­va­tion concrète de lui-​même, et de son en­vi­ron­ne­ment, chez lui et dans ses voyages, de la lec­ture des plus grands pen­seurs, avec les­quels il s’en­tre­tient dans le si­lence de sa bi­blio­thèque, a le souci de peindre et dé­cou­vrir par delà les idio­syn­cra­sies per­son­nelles, « la forme en­tière de l’hu­maine condi­tion ». Et puis l’au­teur n’a au­cune peine à dé­mon­trer que la cri­tique de l’eu­ro­cen­trisme est d’abord une cri­tique qui vient de l’Eu­rope elle-​même. Les lu­mières par exemple, deux siècles après Mon­taigne, re­mettent en ques­tion la vi­sion de l’Eu­rope par elle-​même par com­pa­rai­son aux autres cultures. C’est l’époque de la dif­fu­sion du mythe du « bon sau­vage », au­quel sont liés les noms (hé­ri­tage en­core de Mon­taigne) de Rous­seau, de Mon­tes­quieu de Bou­gain­ville, de Di­de­rot. Dans sa fic­tion cri­tique des « Lettres per­sanes », Mon­tes­quieu fait vi­si­ter la France par deux Per­sans qui jettent un re­gard aigu sur la per­sonne in­vi­tante. Ce n’est plus le ci­vi­li­sé qui étu­die le pri­mi­tif, mais le pri­mi­tif a qui le ci­vi­li­sé a donné la pa­role, qui dé­crit le ci­vi­li­sé. Re­gard ty­pi­que­ment eu­ro­péen. Dans cet ou­vrage le re­gard de l’autre sur soi per­met d’éta­blir une dis­tance cri­tique.
Mais qui a éclai­ré le re­gard de l’autre ? « [O]n au­rait pu, écrit J-F Mat­téi, lais­ser les cultures archaïques à l’écart du mou­ve­ment que l’Eu­rope a in­suf­flé à l’his­toire en les pro­té­geant par l’in­su­la­ri­té des uto­pies ou les ré­serves de l’eth­no­lo­gie. C’est ou­blier que la prise en compte des autres so­cié­tés est mar­quée jus­te­ment par un tel écart cri­tique et que l’es­prit eu­ro­péen vit de la dis­tance exo­tique qui le sé­pare de l’objet visé. La ré­ci­proque n’est pas vraie. Au­cune autre culture n’a jeté de re­gard éloi­gné, ou abs­trait, sur la culture eu­ro­péenne, et au­cune n’a eu le goût de l’exo­tisme, car le monde pri­mi­tif, plein de forces et de dieux, était re­fer­mé sur lui-​même. La li­ber­té du re­gard eu­ro­péen est un luxe de ci­vi­li­sé qui se dé­tache de son monde, au moins de­puis le chris­tia­nisme, parce qu’il lui semble vide. C’est là que gît la sé­pa­ra­tion entre les cultures et entre les re­gards ». La pen­sée eu­ro­péenne, en son es­sence (pas en ses ca­ri­ca­tures, ou ses er­rances, quand elle s’est, trop sou­vent, éloi­gnée d’elle-​même, pour re­tom­ber dans les or­nières de la bar­ba­rie ; er­rances que, seules, re­tiennent ses en­ne­mis, prin­ci­pa­le­ment des Eu­ro­péens d’ailleurs), n’est pas le refus de consi­dé­rer toute forme d’ar­chi­tec­ture, ou de sculp­ture, de mu­sique, de poé­sie, dif­fé­rentes des formes de ces arts dans l’Athènes an­tique, comme des modes de bar­ba­rie. Ce qu’elle cherche, par delà les dif­fé­rences, ou les sin­gu­la­ri­tés, ce sont les uni­ver­saux, les ar­ché­types uni­ver­sels. Ce qui in­té­resse le phi­lo­sophe grec par exemple, c’est l’Homme. Non l’homme in­di­vi­duel, qui s’ap­pelle Cal­lias (ou Charles, ou Ju­liette ou Farid), avec ses par­ti­cu­la­ri­tés stric­te­ment in­di­vi­duelles, mais ce par quoi il peut être dit un Homme, son es­sence, ou sa na­ture d’Homme, qui seule, si elle existe, est le fon­de­ment d’une ju­ri­di­ci­té uni­ver­selle, le fon­de­ment des « droits de l’homme ».
Dans son style de phi­lo­sophe, dif­fi­cile, tech­nique mais ri­gou­reux, Mat­téi l’ex­prime fort bien : « La fi­gure de l’Eu­rope ne s’en­ra­cine pas ainsi dans l’uni­vers ma­té­riel et ne s’in­carne pas dans une dé­ter­mi­na­tion ra­ciale ou so­ciale ; elle s’ins­crit dans une « en­té­lé­chie » qui do­mine de part en part le de­ve­nir de l’Eu­rope dans la di­ver­si­té de ses fi­gures », ou, plus sim­ple­ment dit, dans un « telos spi­ri­tuel », une fin idéale visée en di­rec­tion d’un « pôle éter­nel » qui n’est autre qu’une « idée in­fi­nie, sur la­quelle, de ma­nière ca­chée, l’en­semble du de­ve­nir de l’es­prit » de l’hu­ma­ni­té eu­ro­péenne veut dé­bou­cher ». Ainsi la culture eu­ro­péenne ne se confond pas, comme d’autres cultures (la Chi­noise tra­di­tion­nelle, par exemple, même si M.​Mattéi ne cite pas cet exemple) avec une ex­pres­sion géo­gra­phique, avec une race, ni même avec au­cune des formes que son art, ou sa tech­nique ont pu prendre au cours des siècles. L’Eu­rope, se ca­rac­té­rise par son « telos » (fin, but, visée, et je dirai : ce qui est le nerf de la pen­sée et de l’ac­tion), c’est-​à-​dire, au delà de la lé­gi­ti­mi­té, dans cer­taines li­mites, du cha­toie­ment des usages et des œuvres, par son goût et sa pas­sion de la vé­ri­té, uni­ver­selle, de ce que peut dé­cou­vrir, dans un es­prit de vé­ri­té uni­ver­selle, le Chi­nois, le Fran­çais, le Congo­lais, ou l’amé­rin­dien, quand il cherche l’Homme, comme di­sait avec hu­mour, dans un autre contexte, le cé­lèbre Dio­gène. Et c’est la perte de ce « telos », dans l’Eu­rope mo­derne, qui ins­pire des in­quié­tudes aux es­prits lu­cides, comme l’au­teur le sou­ligne, et comme j’y re­vien­drai un peu plus loin.

 

Un re­gard sur la cité

La phi­lo­so­phie naît de l’éton­ne­ment di­sait So­crate. Pour lui, rien ne va de soi, et comme di­sait Scho­pen­hauer « plus un homme est in­fé­rieur par l’in­tel­li­gence, et moins l’exis­tence pose pour lui de pro­blèmes ». A ce compte l’Eu­rope est (ou du moins a été) des plus in­tel­li­gente. S’éton­ner, c’est d’abord prendre conscience que rien ne va de soi : par exemple l’ordre du monde, ou en­core l’ordre dans la cité. A cet égard l’Eu­rope, dans son dé­ve­lop­pe­ment spi­ri­tuel est une per­pé­tuelle re­mise en ques­tion de l’ordre des choses. Cette re­mise en ques­tion a en­gen­dré une vé­ri­table culture de l’in­di­gna­tion, et en pre­mier lieu contre l’in­jus­tice.

 

L’idéal de Jus­tice

Cette re­mise en ques­tion de l’in­jus­tice sup­pose une ré­flexion ra­tion­nelle et mé­tho­dique sur la Jus­tice, une re­cherche phi­lo­so­phique de l’Idée vraie du Juste. Tou­jours le re­gard, la mise en pers­pec­tive du tout fait, en fonc­tion de l’idéal, qui, dans la me­sure où elle pro­gresse per­met­tra la prise de conscience d’un « ordre » so­cial quel­conque comme désordre. Oui, la pen­sée eu­ro­péenne est trans­cen­dan­tale, pour re­prendre la ter­mi­no­lo­gie évo­quée ci-​des­sus.  Cela ne si­gni­fie pas que la ci­vi­li­sa­tion eu­ro­péenne a tou­jours œuvré jus­te­ment. L’his­toire est là pour nous rap­pe­ler ses er­re­ments, ses fautes, ses crimes. Mais ceux-​ci dé­coulent-​ils de son es­sence, ou de son éloi­gne­ment de cette es­sence ? L’Eu­rope est à la re­cherche de la Cité idéale. Sans doute, en­core, ce thème de l’uto­pie n’est pas sans in­con­vé­nient. Dans leur re­cherche, les pen­seurs d’Eu­rope ont sans doute été à l’ori­gine de maints er­re­ments, pour par­ler par eu­phé­misme. Qui donc peut, sé­rieu­se­ment, af­fir­mer que pen­ser vé­ri­ta­ble­ment est chose fa­cile ! L’es­sen­tiel est ici de consi­dé­rer que l’es­sence de l’Eu­rope, que nous re­cher­chons, est dans ce mou­ve­ment vers la Jus­tice. Que ce mou­ve­ment n’a de sens que par l’orien­ta­tion du re­gard vers l’Idée du Juste, l’Idée du Bien. Et cette re­cherche de la jus­tice n’est pos­sible que par la mise en ac­tion des prin­cipes de la rai­son « uni­ver­selle », dé­cou­vertes et énon­cées par l’Eu­rope. « Elle en est l’âme, écrit en­core Mon­taigne, et par­tie ou ef­fect d’icelle : car la vraye rai­son est es­sen­tielle, de qui nous des­ro­bons le nom à fauce en­seignes, elle loge dans le sein de Dieu ; c’est là son giste et sa re­traite, c’est de là où elle part quand il plaist à Dieu nous en faire va­loir quelques rayons ».

 

L’idéal de li­ber­té

Un autre des pi­liers de la culture eu­ro­péenne est l’idéal de li­ber­té, la prise de conscience de l’abîme qu’il y a entre l’être et le de­voir être. Ici en­core la ré­flexion nous ren­voie à la trans­cen­dance de l’Idée qui est la force étran­gère qui nous ap­pelle à nous ar­ra­cher aux adhé­rences, grâce à « une puis­sance désob­jec­ti­vante, une puis­sance de dis­tan­cia­tion à l’égard de tout objet pos­sible ». Et ici, c’est Hegel qui écrit : « Tout comme dans le do­maine théo­rique, l’es­prit eu­ro­péen cherche à at­teindre aussi dans le do­maine pra­tique l’unité à pro­duire entre lui et le monde ex­té­rieur. Il sou­met le monde ex­té­rieur à ses buts avec une éner­gie qui lui a as­su­ré la do­mi­na­tion du monde. L’in­di­vi­du part, ici, dans ses ac­tions par­ti­cu­lières, de prin­cipes uni­ver­sels fixes ; et l’Etat re­pré­sente en Eu­rope, plus ou moins, le dé­ploie­ment et la réa­li­sa­tion ef­fec­tive – ar­ra­chés à l’ar­bi­traire d’un des­pote – la li­ber­té au moyen d’ins­ti­tu­tions ra­tion­nelles ».

 

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