Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Pages

La pensée du jour.

 

le-20penseur_jpg.jpg

 

 

 

Mass media et conformisme.

 

J'ai connu Raymond Polin, l'auteur du texte qui constitue la pensée du jour, au début des années 1960 où il fut, à la Sorbonne, mon professeur. Il était alors, dans l'illustre établissement d'enseignement supérieur, titulaire de la chaire de philosophie générale. J'en ai gardé le souvenir d'un homme savant, et deux cahiers remplis de notes abondantes portant les sujets de ses cours annuels de ces années là : L'idée de création, et Phénoménologie de l'évaluation.

Raymond Polin, qui devint plus tard membre de l' Académie des sciences morales et politiques, était aussi un étonnant pédagogue. Il exposait ses idées sur le sujet traité, mais en s'appuyant sur la tradition des grands maîtres de la philosophie classique sur le même thème, étudiés minutieusement, avec une rare objectivité, et avec le souci de s'effacer, en ce premier temps de l'analyse, devant leurs pensées, qu'il s'agissait pour les étudiants de bien comprendre d'abord, avant de les critiquer, et, éventuellement de les récuser. Il parlait une langue précise et sûre, s'écartant du jargon prétentieux de certains de ses collègues ( dont la descendance est nombreuse et mortifère pour la pensée ) derrière lequel ces derniers, à grand renfort de phrases contournées et de concepts abstrus, s'efforçaient de cacher leur vacuité philosophique. Il était, ce faisant dans la droite ligne du grand René Descartes.

Je ne suis pas toujours d'accord avec certaines des idées qu'il professe dans sa thèse de doctorat, soutenue en 1944 : La création des valeurs( P-U-F ). Mais R. Polin écrivit aussi bien d'autres ouvrages, ( en particulier sur les idées morales et politiques des philosophes anglais des XVIIè et XVIIIè siècles Locke et Hobbes, notamment ), et des ouvrages de philosophie politique analysant avec une grande profondeur le monde contemporain. Par exemple cette «  Liberté de notre temps », dont j'extrais ces quelques pages que je souhaite que vous lisiez.

Le Scrutateur.

 

Je situais Raymond Polin, pour la clarté du style, dans la lignée de Descartes. Voici ce qu'écrivait Descartes, à l'encontre de l'éternelle pédanterie philosophesque, dans son Discours de la méthode ( sixième partie) : «  … leur façon de philosopher est fort commode pour ceux qui n'ont que des esprits fort médiocres; car l'obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils les savaient, et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils et les plus habiles, sans qu'on ait moyen de les convaincre. En quoi ils me semblent pareils à un aveugle, qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l'aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure ». ( LS ).

 

 

 

( Les passages soulignés le sont par Le Scrutateur ).

 

( … ) « Les mass média ne sont ni la réalité, ni la vie, pas plus que ne l'est l'université, mais elles fournissent une image et une apparence de tout cela, une apparence et une image aux conséquences très réelles. Médiocre instrument d'éducation, qui est une affaire d'individus, une relation d'individu à individu, c'est un puissant instrument de propagande, qui est une affaire de masse. Après tout, les mass média sont capables de faire penser en même temps tout le monde à la même chose et bien souvent à tout le monde la même chose. Pour les mass média, l'art d'informer aboutit à l'art de conformer et l'information au conformisme.

Honneur et sympathie à tous les hommes des mass média qui veulent, en dépit de tout, faire œuvre de culture, élever les débats, retrouver les principes, solliciter la réflexion autonome. Honneur à ceux d'entre eux qui préfèrent faire comprendre plutôt que faire voir et qui cherchent, non la sensation et le sensationnel, mais la vérité. Ce sont les mêmes qui savent que leur tâche d'éducateur implique autant de continuité dans l'appel à la tradition que de dépassement dans la sollicitation de la nouveauté. Honneur à ceux qui veulent former à la lucidité, à la maîtrise de soi, à l'activité autonome, et non pas bloquer dans la réceptivité passionnelle et dans la passivité. Ceux-là n'hésitent pas non plus à s'adresser aussi, autant que faire se peut, à de petits nombres, à des minorités actives, à des élites civilisatrices. Puissent ceux-là être aidés par les nouvelles techniques de la diffusion audio-visuelle, qui sont en gestation... Mais pour le moment, ils ont tort, car ils vont à contre-courant des communications de masse. Les meilleurs parmi les artisans des mass média, ils en sont les vaincus et les premières victimes. La qualité de leurs œuvres ne leur permet pas de tenir le rythme de l'information permanente et du spectacle continu. On les accusera bientôt de s'adresser à des publics exclusifs, à des élites, de constituer des ghettos intellectuels. Les mass média refusent les élites et ne connaissent que la masse, ne travaille que pour elle. C'est, en tout cas, ce qu'elles disent.

A force de supprimer les distances et de renvoyer chacun des pointsdel'espace à un seul d'entre eux, qui les représente tous, comme une sorte de monade leibnizienne uniquement branchée sur l'ici et le maintenant, à force de supprimer la durée pour la réduire à la seule actualité de l'instant présent, les mass média suppriment le temps. Ce faisant, ils se suppriment le temps à eux-mêmes. Ils n'ont jamais le temps. Dans leur monde sans loisir, où l'immédiat commande, le temps du récit et le temps du spectacle ont éliminé le temps de la vie et le temps de la culture. En écartant toutes les médiations autres que celles de l'information, n'aurait-on pas aussi éliminé le temps de la libre réflexion et de la libre activité, le temps de la liberté ?

Dans le réseau des communications de masse, la masse de l'opinion se laisse prendre comme dans un filet. Comme on fait appel à ses sens plus qu'à son intelligence, le public des mass média est entraîné à penser et à croire de façon passive. Comme il est soumis à un tel bombardement d'images et de mots, l'homme pris dans la masse cherche encore moins à réfléchir que l'informateur à faire comprendre. Pour les mass média, il est important que celui-ci agisse et que celui-là réagisse. Sous la pression de l'information et du spectacle permanents, l'opinion publique cesse de se produire de façon spontanée et autonome à partir des réflexions et des initiatives des individus ; elle devient un produit des mass média. Elle est, pour sa plus large part, à la merci de leurs maîtres.

Les puissances qui disposent des mass media constituent un pouvoir politique - le quatrième pouvoir, a-t-on dit, parfois sans trop y croire -dont les trois autres ont à tenir le plus grand compte. Il agit cependant en marge du régime, même s'il en respecte les lois. Il est même parfois capable de dominer les trois autres pouvoirs. Les maîtres des mass média, ce sont apparemment les puissances financières qui les possèdent ou les pouvoirs publics, l'Etat, ou certains groupes de pression sociaux ou idéologiques, dans les régimes où règne sans contrôle la liberté d'expression. Mais les véritables maîtres, sous le couvert de cette liberté, ce sont, de plus en plus, les intellectuels qui les fabriquent, ceux qui écrivent et ceux qui parlent ou photographient. Car ce sont eux qui sont en mesure de décider, à chaque instant et dans l'urgence, sur place, de ce dont ils parleront et de ce dont ils ne parleront pas, de leurs interprétations et de l'orientation de leurs commentaires.

Leur véritable pouvoir, que leurs organisations syndicales protègent par-dessus tout, est leur formidable pouvoir de censure de fait. Ils en disposent à leur guise, en plein arbitraire, car ils peuvent, en imposant leur silence, faire ignorer tels événements, telles personnes, de larges pans de l'actualité et, par conséquent, les supprimer du monde de l'opinion. Ils peuvent réduire au néant d'innombrables opinions publiques, faire de certains des vivants morts, simplement en les soustrayant à la connaissance de l'opinion. En présence des voix qui s'élèvent, ils peuvent faire le désert ou au contraire faire écho, faire appel à tous les possibles selon leur bon plaisir. Par ce biais de la censure de fait, qui s'exerce au nom de la liberté d'expression pour en consommer la ruine, l'opinion des intellec­tuels qui fabriquent les mass média, bien plus souvent qu'il n'y paraît, tient lieu de l'opinion publique ». (…).

 

Raymond Polin.

( Dans La liberté de notre temps, Librairie philosophique J.Vrin, pp. 197-199 ).