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Publié par Edouard Boulogne

 

 

 

( II) 12 septembre 1928. ( suite).



 (  A P-à-P une maison en bois, res de chaussée, et deux étages, arrachée de ses fondations et renversée comme un jouet).

Le petit déjeuner ce jour là, se composa, d'un bol de chocolat à l'eau et de deux tartines de beurre. J'ai encore le souvenir du goût de ce beurre : beurre en conserve de la marque « Marans » importé de France et vendu dans de petites boîtes en fer-blanc rouges ou vertes, bien cerclées. La température élevée du pays rendait le produit généralement très mou et l'emballage métallique lui imposait une saveur un peu oxydée. C'était néanmoins pour nous un délice, car nous n'en étions pas gratifiés tous les jours.

Sitôt débarbouillés, les enfants sortirent de la maison. Avec grand plaisir et au risque de se faire gronder pour les chaussures qui seraient mouillées, ils allèrent patauger dans les nombreuses flaques d'eau boueuse.

Mais la campagne n'était plus la même : il y avait partout des feuilles arrachées, des arbres dont beaucoup de branches étaient cassées. Les bananiers étaient tous couchés sur le sol avec leurs fruits encore verts brisés, détachés de la hampe, éparpillés sur la pelouse. Les oiseaux affolés, voletaient de perchoir en perchoir, piaillaient en recherchant leurs nids perdus sous les feuilles avec leurs oisillons

Nous découvrîmes un de ces nids, mais nous lûmes attristés de constater que les pauvres occupants étaient morts, sans doute noyés ou écrasés

Ce fût tout pour la promenade de ce matin là, car la pluie recommença, le vent orienté au nord avait tendance à se renforcer.

Il nous fallut rentrer précipitamment à la maison.

Vers neuf heures, mon père plein d'émotion, accompagné de Monsieur B arriva de son bureau pour informer ma mère, qu'il venait de recevoir une « dépêche » lui annonçant l'arrivée très prochaine d'un cyclone d'une rare violence, se déplaçant lentement (dix-huit kilomètres à l'heure) et qui se dirigeait directement sur la Guadeloupe. Il fallait d'urgence « prendre toutes dispositions pour sauvegarder les vies humaines et limiter les dégâts matériels ».

Nous les enfants, ignorions tout ce que voulaient dire ces mots entendus pour la première fois, mais nous comprenions que les heures qui allaient suivre seraient graves. Monsieur B qui était un employé de l'usine, recut de mon père quelques instructions de sauvegarde et se retira. Je ne l'ai jamais revu, même après la tourmente.

Le vent devint de plus en plus fort, les volets se mirent à battre avec violence ; il fallut rapidement mettre en oeuvre-tous les dispositifs de protection.

Mon père armé d'un marteau, de quelques planches et de clous, condamna avec énergie toutes les portes et fenêtres à l'exception de celle de l'entrée principale que l'on fermait avec deux énormes crochets et une serrure.

Ma mère approvisionna en pétrole les trois lampes de la maison, se munit de quelques bougies et d'une boîte d'allumettes.

Toutes ces dispositions étant prises, mes parents allumèrent deux lampes et nous rassemblèrent autour d'eux, avec Henriette, dans la salle à manger. Cela me paraissait assez étrange de voir éclairer des lampes à cette heure de la journée , mais il n'était pas possible de faire autrement, car il faisait de plus en plus sombre

Quelques instants après, le vent souffla par rafales de plus en plus fortes qui se succédaient toutes les minutes.

La maison craquait de toutes parts, l'eau descendant en cascades du plafond, ce qui laissait penser que les tôles de la toiture avaient été emportées.

Vers onze heures, mon père voulut se rendre compte des dégâts extérieurs et me proposa de monter avec lui sur le balcon qui tenait encore, car orienté vers le sud.

J'ai été effrayé par le spectacle de destruction qui s'offrait à nous : beaucoup d'arbres étaient déracinés, en particulier les cocotiers. Des débris de maison filaient dans toutes les directions avec de nombreuses feuilles de tôle qui, comme des lames de rasoirs, coupaient et tranchaient tout, y compris de pauvres bêtes affolées dont les étables et les écuries avaient été démolies. Les cases en bois des travailleurs, qui se trouvaient en face de chez nous, de l'autre côté du canal et de la route d'accès à la propriété, avaient été emportées ou détruites. Les occupants avaient apparemment quitté les lieux, sans doute un peu avant les grosses rafales. Il n'y avait plus, en principe, « âme qui vive ».

Et pourtant, au bout de quelques minutes, au travers de la brume et du rideau de pluie, nous distinguâmes un être vivant : un homme assez âgé qui se traînait sur le ventre, s'aidant de ses coudes pour sortir de l'enchevêtrement de matériaux et pour atteindre la route surélevée. Il semblait blessé et ne pouvait se relever à cause du vent sans doute mais surtout à cause de ses blessures. Mon père après l'avoir bien observé, en avait déduit qu'il devait avoir la colonne vertébrale brisée.

Nous ne pouvions, hélas, rien pour lui

Il était connu de tous les habitants du quartier et s'appelait P. Vieil Indien retraité il vivait seul, un peu à l'écart des travailleurs noirs. Il était probablement arrivé en Guadeloupe vers 1865, lorsque les planteurs de cannes à sucre (les colons) firent venir sous contrats des travailleurs agricoles originaires des Indes pour remplacer les travailleurs noirs, après l'abolition de l'esclavage.

Précipitamment, nous sommes descendus au rez de chaussée rejoindre ma mère et les autres enfants réunis autour de la table à manger.

Mon père voulut sortir pour porter une aide à P, mais ma mère s'y opposa formellement, car le vent s'était encore renforcé et les projectiles de toutes sortes arrivaient d'un peu partout. C'était prendre un grand risque, qu'un père de famille nombreuse ne pouvait se permettre.

Peu de temps après, dans un vacarme assourdissant, la rambarde et une partie du balcon étaient arrachées. Nous avons eu la chance d'avoir quitté ce lieu à temps.

Pauvre P, me disais-je dans mon coeur, seul, sans abri, sous des trombes d'eau, exposé aux projectiles, gravement blessé. Il devait beaucoup souffrir. J'étais attristé et pensais bien qu'il allait certainement mourir sans aucun secours

Je sortis brusquement de mes réflexions car la voix de ma mère nous invitait à nous mettre à genoux pour prier en implorant la protection du Seigneur.

Les cierges de la Chandeleur étaient allumés, ma mère avait ouvert son livre de messe et lisait à haute voix l'Evangile de Saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, en lui était la Vie, lumière des hommes... etc. Après, nous avons égrené le chapelet et répondu aux Litanies de la Sainte Vierge Marie. « Priez pour nous » «Priez pour nous»...

Pour des enfants de nos âges, ce fut un peu long et fatigant, d'autant plus que nous avions faim et surtout froid à cause de l'eau qui descendait de plus en plus du plafond. Mais nous étions courageux et confiants puisque nous avions fait notre première communion l'année d'avant et, remplis de notre foi juvénile, nous pensions sincèrement que nos prières, dites du fond du coeur, nous auraient épargné le pire.

Mais qui sait ?

L'aiguille du baromètre continuait à baisser, indiquant de plus en plus des

dépressions jamais atteintes de mémoire d'hommes. Dans ma naïveté d'enfant, je pensais et

souhaitais en la regardant que cette aiguille finirait par faire le tour du cadran, nous

indiquerait le « Beau temps » et que, de ce fait, ce beau temps reviendrait d'un seul coup avec la fin de la tourmente.

A la lueur des cierges, je voyais s'étendre sur les visages des grands et des petits, l'angoisse et la fatigue. Notre vieille Henriette semblait paralysée par l'émotion.

Malgré le renforcement du vent qui faisait vibrer la maison et disloquait les poutres, ma mère vers midi s'occupa de notre repas, avec ce qu'elle avait sous la main.

Il fallait avoir bien faim pour accepter le pain mouillé et récupérer dans l'assiette quelques grains de haricots rouges qui flottaient entre deux morceaux de morue.

« Mes enfants », disait-elle, « il vous faut manger, même si cela ne vous plaît pas ».

Après quelques hésitations, les plus difficiles durent se résoudre à avaler cette nourriture qui, nous ne le savions pas, serait la dernière jusqu'au lendemain.

Soudain, vers treize heures, il se fit un grand calme... on aurait pu croire que le cyclone avait pris fin...

C'était en réalité une accalmie, due au fait que nous nous trouvions à ce moment là au centre de la tourmente : « l'oeil du cyclone ».

Mon père et ma mère se rapprochèrent de la porte d'entrée et se préparèrent à ouvrir la maison.

Au même instant, il se produisit un tremblement de terre d'une forte intensité. La façade de notre habitation se désolidarisa de bas en haut du reste, jusqu'à nous laisser entrevoir un bout de ciel gris. Ma mère cria d'une voix angoissée en nous rassemblant autour d'elle : « Sortons vite, c'est un tremblement de terre ». Puis ce fut à nouveau le silence et la façade reprit sa place contre la maison qui penchait dangereusement.

La porte était à peine ouverte, qu'une voix se fit entendre de l'extérieur : « Monsieur L, quittez tout de suite votre maison car elle est très endommagée et tombera sur vous et votre famille. Je suis venu vous chercher » !

C'était un travailleur de l'usine, Mr. A, très attaché à mon père. Il était venu en prenant des risques, nous porter secours.

Nous sommes donc sortis. Ma mère prit dans ses bras le plus petit, Adrien, mon père porta Robert et le travailleur dévoué prit Simone sur son bras gauche et moi sur ses robustes épaules. Denise plus âgée, marcha toute seule, donnant la main à notre chère bonne Henriette.

Après avoir avancé parmi les débris de toutes sortes, poutres, planches, tôles, morceaux de meubles brisés etc..., Mr. A nous conduisit à un abri. Cet abri était fait de quatre murs épais en grosse maçonnerie de cinq mètres sur cinq. Il avait été construit, loin des lieux habités, pour servir de dépôt à essence, que l'on recevait à cette époque en bidons de fer blanc de trente litres environ. Ces bidons étaient emballés par deux, dans des caisses en bois portant en rouge, la marque « Texaco ».

A notre arrivée, nous avons pu constater que l'abri en question, était déjà occupé, en partie, par une dizaine de personnes, dont les maisons avaient été détruites. Quelques-unes étaient blessées, la tête ou les bras enveloppés par une serviette éponge tâchée de sang. Certains avaient perdu des membres de leur famille. Ils étaient tous atterrés et se serraient les uns contre les autres, assis sur les caisses.

En jetant un coup d'oeil circulaire, nous avons pu nous rendre compte que beaucoup de ces braves gens étaient connus de nous. Certains étaient des ouvriers de l'usine.


Il y avait Tertulien, le charpentier qui m'avait promis un petit bateau, dont j'avais tant rêvé et qui est resté dans le domaine du rêve « Rêve d'enfant ». C'est le nom que porte actuellement mon bateau de plaisance à Cabourg.

Il y avait Chocho, le turbineur musclé qui, pendant « la récolte » faisait fonctionner, dans un bain de vapeur, l'essoreuse à sucre tournant à trois mille tours minute.

Il y avait Hernan, le mécanicien de la locomotive, homme sérieux, très conscient de ses responsabilités dans la conduite de son train de dix wagons chargés de sucre, en direction du port de Jarry.

Il y avait Joséphine, dite « Jam'sine » ou « Jambefine », grande et belle femme noire qui chantait des romances en passant le râteau dans les tamis à jus de cannes. La pauvre Joséphine avait une affreuse blessure au sein gauche qui sortait sanguinolent de son corsage ouvert. Elle avait l'air de beaucoup souffrir.

Il y avait aussi Mr. C qui venait de vivre une aventure assez cocasse, que je ne peux m'empêcher de relater.

Ce monsieur, surnommé Don Juan, était de grande taille, environ un mètre quatre-vingt-dix, « géreur » d'habitation agricole et il avait le privilège de recruter les femmes attacheuses de cannes pendant la récolte. Mais il en abusait parfois et vivait dans un perpétuel état de péché, car il était marié et père de famille. J'ai su plus tard que ce péché dit mortel, était l'adultère.

Monsieur C, conscient de ses fautes graves, ne voulait à aucun prix mourir dans ce cyclone sans avoir pu se confesser, (ce qui ne l'aurait pas empêché de recommencer à la première occasion), et paraître ainsi devant Dieu qui l'aurait certainement jugé et envoyé griller dans les flammes éternelles.

Il avait donc repéré au moment où le vent se renforçait, un jeune garçon qui courait instinctivement d'abri en abri, à la recherche du lieu qui lui paraîtrait le plus sûr. Il s'était dit que l'enfant, cet innocent, devait être protégé par le Seigneur et qu'il suffirait d'être constamment à ses côtés pour être soi-même épargné.

C'est ce qu'il fit : courbé en deux pour être le plus petit possible, à cause du vent, il suivit l'enfant partout, en courant, comme il le pouvait.

C'est ainsi qu'il parcourut derrière son sauveteur, des centaines de mètres et arriva un peu avant nous à notre dépôt d'essence.

Dans l'ensemble, nous fumes accueillis avec gentillesse et cordialité.

Toutes ces personnes faisaient de leur mieux pour faciliter notre installation à leur côté, sur les caisses.

Il est vrai que mon père, quoique « patron » de plusieurs d'entre elles, étaient connu et très estimé dans la région.

Il faut ajouter que face au danger, nous étions automatiquement solidaires les uns des autres et devant le risque de la mort qui nous guettait tous, il n'y avait plus de barrières sociales.

En levant la tête, j'ai pu voir que notre abri n'avait pas de toiture. Les feuilles de tôle qui la constituaient avaient été arrachées des rails cimentés qui formaient la charpente.

Nous étions quand-même rassurés entre ces quatre murs épais qui nous protégeaient de la force des rafales.

Quelques minutes après notre arrivée, le vent recommença à souffler, cette fois du sud, avec plus de force que jamais.

Blottis les uns contre les autres, nous recevions des tonnes d'eau et parfois le vent en tourbillons descendait jusqu'à nous, au point de gêner notre respiration.

Mes frères, mes soeurs et moi-même, avions bien peur et comme par un réflexe naturel, nous enfoncions nos têtes dans nos épaules au passage de chaque rafale.

Ma soeur Simone fit si souvent ce geste que le lendemain, ma mère eut de la peine a lui faire relever la tête qui était comme ankylosée.

La nuit ne tarda pas à arriver, une nuit noire que des éclairs fulgurants embrasaient parfois.

Ce n'étaient pas des éclairs habituels, mais des sortes de langues de feu gigantesques qui semblaient descendre sur nous.

Mon père craignit à un certain moment que ce feu ne fasse exploser le stock d'essence sur lequel nous étions assis et dont quelques bidons étaient mal fermés.

Cette négligence fut la cause d'une grande souffrance pour Joséphine. Elle était restée assise toute la nuit sur des bidons qui insidieusement suintaient leur essence sur sa robe. Elle fut affreusement brûlée dans ses parties intimes et ne s'en rendit compte que le lendemain.

Néanmoins, personne ne bougea durant cette longue nuit du 12 eu 13 septembre. De temps en temps, on pouvait seulement entendre les pleurs d'un enfant ou les faibles plaintes des blessés.

Nous étions immobiles, pris dans une sorte d'engourdissement collectif, formant une masse morale homogène.

Cette situation dura toute la nuit, chacun se demandant au fond de lui-même quand et comment allait finir cette tourmente.

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