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Publié par Edouard Boulogne

 

Document : Le cyclone de 1928 à la Guadeloupe. (Suite).

 

 

 ( Ce qui restait du bourg du Lamentin : un champ de ruines);

 

 

  1. : 14 septembre 1928.



II ne revint que le lendemain quatorze septembre, rassuré sur le sort de ses deux soeurs -indemnes- qui avaient disaient-elles entendu, dans la tourmente la voix de mon grand-père décédé qui les réconfortait.

Très fatigué par ce voyage, et avec une forte fièvre, notre père fut contraint de se mettre au lit sous une couverture malheureusement à peine sèche...

Cette fièvre était causée par une chute faite au moment où i! traversait la « Rivière Salée », sur un bac de fortune, puisque le pont reliant les deux îles avait été emporté par le cyclone.

Ma mère n'avait pas de médicaments sous la main et ne savait quoi faire pour soulager son mari. Elle finit par allumer un feu à la cuisine et lui composa avec des plantes médicinales et du rhum un bon grog qui le fit transpirer, mais la fièvre revint avec une forte migraine.

Notre malade gardait donc le lit incapable de se lever.



15 septembre 1928

Le samedi quinze septembre, ce fut ma mère qui fut à son tour immobilisée, par une crise de filariose, accompagnée de fièvre et de fortes douleurs aux jambes.

Nous les enfants, les trois grands, faisions de notre mieux pour aider nos parents indisponibles.



16 septembre 1928


Le lendemain, dimanche seize septembre au matin, ma mère se sentant mieux partit dans les ruines de notre ancienne maison, à la recherche de quelques objets qui pourraient nous être utiles.

Elle nous avait laissés avec une jeune fille de dix-neuf ou vingt ans, nommée Lucette, jeune Indienne qui n'avait aucune expérience de la cuisine, ni du ménage, mais que mes parents avaient été obligés d'engager en remplacement d'Henriette partie à la recherche de sa famille.

Lucette devait donc nous garder, puisque mon père était toujours au lit, et faire un peu de cuisine.

Il était presque neuf heures, nous la suivions dans son travail. Elle devait faire cuire les tranches de fruits à pain et du porc salé. Mes deux soeurs et moi étions à ses côtés à la cuisine. Robert était dans la chambre avec mon père, ou dans une autre pièce. Le petit Adrien circulait dans l'entrée où il avait repéré un sac de sucre mouillé, sirupeux et percé d'un trou. Il s'amusait avec son petit doigt à récupérer quelques cristaux qu'il avait grand plaisir à porter à la bouche. Il allait et venait ainsi, renouvelant son geste auquel il avait pris goût et qui semblait bien l'occuper tout en le nourrissant.

Lucette prit dans un sac en jute quelques morceaux de charbon de bois qu'elle disposa dans la cuisinière, « le potin » comme on le disait

Après avoir préparé sa marmite, elle voulut allumer le feu. C'était assez difficile, car le combustible était encore très humide. Elle eut la malheureuse idée de verser de l'essence contenue dans un pot et craqua une allumette. Cela, je ne sais pour quelle raison, ne fit aucun effet. Elle recommença son geste pour verser à nouveau de l'essence. Je lui criai : « Attention Lucette, tu as déjà mis assez d'essence, il faut attendre, c'est dangereux... ».

J'avais en effet peur de ce produit, avec lequel nous détruisions les mangoustes prises au piège, autour du poulailler.

A l'instant même où sans suivre mon conseil elle reversa de l'essence, une grande flamme s'éleva et mit le feu au combustible très volatil qu'elle avait dans le pot. Ne pouvant supporter les brûlures, elle lança sans regarder le récipient enflammé, vers la pièce à côté. Le malheur a voulu, qu'à ce moment précis Adrien passait dans l'embrasure de la porte, son petit doigt encore recouvert de sucre. Il reçut en plein cette essence enflammée dont il fut baigné. Son corps devint une véritable torche. Il poussa des cris déchirants et s'effondra sur le plancher qui lui même prenait feu. Une partie de l'essence en flamme s'était répandue sur le carrelage de la cuisine de sorte que mes soeurs et moi-même étions comme prisonniers devant une barrière infranchissable, nous empêchant de secourir notre petit frère. Ma soeur Denise appela de toutes ses forces notre père qui sortit précipitamment de son lit et avec sa couverture, enveloppa l'enfant et étouffa le feu. Ce fut hélas trop tard !

Tout cela s'est passé très vite, mais cette affreuse image est encore bien présente à ma mémoire.

Le petit Adrien poussait de plus en plus de cris de douleur, allongé sur le lit de nos parents.

Dès que l'essence enflammée fut éteinte, nous avons pu sortir de la cuisine et nous rendre, le coeur battant bien fort auprès de l'enfant brûlé.

Pendant ce temps, la bonne, Lucette, profitant de la confusion, partit en courant sans s'occuper des conséquences de son imprudence et surtout sans donner d'explications à mon père qui voulait l'interroger. Elle ne fut jamais poursuivie, les autorités judiciaires ne furent jamais saisies de ce drame et nous n'avons jamais revu Lucette qui ne s'est pas manifestée même après la mort d'Adrien.

Ma mère arriva quelques instants après, portant quelques objets récupérés dans les ruines de notre maison. Sa surprise et sa douleur furent grandes. Mon père la réprimanda très fortement en l'accusant d'avoir négligé la surveillance de ses enfants pour aller récupérer quelques objets ou vêtements sans importance...

Pauvre maman ! Que pouvait-elle en présence de ce drame qui lui perçait le coeur ? C'est pourtant elle qui prenait toutes les initiatives dans la maison. Mon père lui remettait intégralement l'enveloppe de ses appointements et c'était elle qui devait gérer le ménage, suivre l'éducation des enfants, organiser les relations extérieures et répondre à toutes les correspondances. Elle ressentait le poids de ces responsabilités et parfois pour ne pas être seule, elle en parlait à mon père qui ne s'en désintéressait pas, mais préférait laisser en ce domaine « carte blanche » à son épouse.

Mon père lui, était tout à son travail, il s'y donnait corps et âme, souvent aux dépens de sa santé.

Il n'était pas propriétaire de l'usine, mais considérait que ses responsabilités devaient aller au-delà de ce qui était prévu dans son contrat de directeur.

D'une honnêteté scrupuleuse, il n'acceptait que ce qu'il estimait être son dû.

Très dur pour lui-même, très dur envers les autres, il admettait difficilement l'erreur dans le travail. Il fallait que l'entreprise marche bien et qu'elle soit rentable. Son humeur à la maison était conditionnée par les résultats obtenus en faisant le calcul de son « rendement hebdomadaire » (quantité de sucre obtenue par rapport au tonnage de cannes à sucre broyées).

J'ai gardé de lui le souvenir d'un père très sérieux, respectueux de ses engagements, charitable, humain et profondément honnête.

Il ne nous a pas laissé la fortune, mais il nous a montré le droit chemin que nous sommes fiers de suivre jusqu'à aujourd'hui.

Voilà donc mes parents en présence du petit Adrien affreusement brûlé, poussant des cris de douleur et nous les enfants affolés autour de lui, attendant qu'une décision soit prise.

Il fallait agir très vite pour consulter un médecin. Ce n'était possible qu'en ville, à Pointe-à-Pitre.

La circulation en automobile était impossible, de même qu'en voiture à cheval, sur les routes encombrées de toutes sortes d'objets.

Que faire ?

Mon père eut l'idée de louer une charrette à boeufs

Malgré la fièvre qui ne le quittait pas, il se rendit chez un agriculteur Mr. N, qui face à notre détresse accepta de nous transporter à Pointe-à-Pitre. Des matelas humides et des couvertures à peu près sèches furent mis sur le plateau de la charrette entouré de ridelles et nous avons tous pris place autour de notre maman, tenant dans ses bras l'enfant brûlé, enveloppé d'un drap.

Adrien souffrait de plus en plus, sa peau s'en allait en lambeaux, laissant voir sa chair rosé fortement atteinte.

L'accident s'était produit vers neuf heures du matin et ce n'est qu'à onze heures que nous avons pu quitter « La Retraite » pour un voyage pénible qui devait durer trois heures.

Ceux qui ont déjà voyagé en charrette à boeufs savent que ces animaux avancent lentement, ils se « hâtent avec lenteur ». D'autant plus que tout au long de la route, les obstacles se multipliaient. C'étaient des troncs d'arbres, des débris de maison, des pylônes énormes en acier de « Radio Destrellan »... etc. Lorsqu'il n'était pas possible de contourner ces objets, le charretier fouettait ses animaux et les encourageait de sa rude voix pour passer par dessus tout ce qui nous barrait la route. Les grosses roues aux jantes en fer de la charrette retombaient une à une après avoir franchi le barrage. A chaque progression, c'étaient des heurts, des chocs, des secousses que nous ressentions et que supportait encore plus mal l'enfant brûlé.

Les fossés de drainage de la route offraient à nos yeux des cadavres d'animaux en décomposition qui répandaient une puanteur à laquelle nous finissions par nous habituer.

Enfin coûte que coûte, nous avancions.

Arrivés à la « Rivière Salée » il nous fallut faire le transbordement pour franchir le bras de mer. L'opération fut délicate avec l'enfant qu'il fallait porter avec douceur dans le bac qui reliait les deux rives. Une nouvelle charrette nous attendait et nous transporta dans des conditions aussi difficiles que la première.

La traversée de la ville jusqu'à la maison de ma tante C, rue Barbès à Pointe-à-pitre fut très compliquée. Des débris de toutes sortes encombraient les rues. Les fils électriques éparpillés dans les rues s'enroulaient autour des roues de notre charrette et freinaient notre avance.

Des maisons entières qui avaient été soulevées par le vent occupaient le milieu de la chaussée.

Une forte odeur de matières organiques en décomposition, mêlée à celle des cadavres se répandait dans l'air que réchauffait déjà le soleil des tropiques. Les quelques personnes qui avaient été épargnées semblaient ahuries, elles étaient frappées psychologiquement et se déplaçaient sans savoir où elles allaient.

La ville était comme sous le coup d'un bombardement.

Après bien des péripéties, nous arrivâmes enfin chez ma Tante C -soeur de ma mère- qui fut ébranlée par l'émotion en présence de ce malheur auquel elle ne s'attendait pas.

La première disposition qui s'imposait était évidemment la recherche de notre médecin de famille, le docteur A.

II arriva assez vite au chevet de l'enfant. Après un diagnostic sérieux, il donna peu d'espoir à mes parents, car notre petit frère était brûlé au troisième degré avec des brûlures qui affectaient les trois quarts du corps. Le médecin ordonna des soins à l'acide picrique, médicament de couleur jaune, utilisé à cette époque contre les brûlures, mais qui ne calmait pas les douleurs. L'enfant, enveloppé dans un drap humide, laissait entendre de faibles gémissements, mais ses forces s'en allaient de plus en plus. Ma mère pria beaucoup, de toutes ses forces « Seigneur sauvez mon enfant » !

Je l'avais déjà entendu prier de cette façon lorsque mon frère R fut atteint à l'âge de seize mois, d'une méningite cérébro-spinale, dont il eut la chance de guérir, tout en perdant un peu la vue.

Le soir venu, mes parents veillèrent l'enfant toute la nuit, lui mettant sur le front des compresses fraîches.Nous de notre côté, très fatigués et très émus par tout ce qui s'était passé, avons été nous coucher sur des matelas humides et n'avons pas tardé à nous endormir.
( à suivre).

J L .






 

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