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 Le texte du jour. 

 

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L'ethnocentrisme est-il le dernier mot en matière de valeurs? 

 

                   (….)Sur le thème archi rebattu, éminemment propice à l’utilisation subversive, de l’identité culturelle, le livre (1987) d’Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée, reste une référence.

 

Identités culturelles et mort des droits de l’homme.

 

Finkielkraut est philosophe de formation. Bonne formation pour qui veut comprendre l’actualité en termes autres que de simples données brutes et subies, pour qui veut comprendre les phénomènes politiques dans leur genèse historique et spirituelle, dans leur complexité, et se donner dès lors les moyens d’agir sur eux, de les orienter quelque peu.

         Ouvrage riche dont on ne peut donner ici que des indications sur ses grandes lignes et espérons-le une envie de le lire de façon approfondie.

Et d’abord, défaite face à quoi ? Face à la barbarie « La barbarie a donc fini par s’emparer de la culture. A l’ombre de ce grand mot, l’intolérance croît, en même temps que l’infantilisme. Quand ce n’est pas l’identité culturelle qui enferme l’individu dans son appartenance et qui, sous peine de haute trahison lui refuse l’accès au doute, à l’ironie, à la raison – à tout ce qui pourrait le détacher de la matrice collective, c’est l’industrie du loisir, cette création de l’âge technologique qui réduit les œuvres de l’esprit à l’état de pacotille ».

         Nous sommes bien placés aux Antilles pour savoir les abus et excès multiples auxquels se livrent démagogues et terroristes de tous acabits, sous le parapluie de la sacro-sainte identité culturelle. J’ai cité plus d’une foi ce propos que me tint un jeune interlocuteur refusant d’écouter même, du Beethoven, ou du Mozart, au nom d’une musique africaine qu’il aurait porté dans ses gènes ; et je lui ai dit ma déploration d’une physiologie en tous points semblable à celle, raciste, d’un Hitler ou d’un Rosenberg.

         Je ne peux suivre ici dans tous ses détours le cheminement de Finkielkraut qui fait remonter l’idéologie de l’identité à Herder et au romantisme allemand, en réaction contre une philosophie des lumières, diffusée dans la foulée des armées napoléoniennes par une France révolutionnaire conquérante. Retenons avec lui cette pensée de Herder qui résume bien la question : « Suivons notre propre chemin… Laissons les hommes dire du bien ou du mal de notre nation, de notre littérature, de notre langue : ils sont nôtres, ils sont nous-mêmes, cela suffit ».

         C’est l’idéologie du « génie national » (Volksgeist), pour laquelle rien n’est vrai, ni estimable en dehors des préjugés du terroir, de la « culture nationale ». Dans cette perspective, toute valeur universelle est récusée au nom des spécificités culturelles. Le mot de culture change peu à peu de sens ; il n’est plus ce par quoi on fait reculer l’ignorance, les préjugés et la barbarie, mais l’expression  de l’âme irréductible et unique d’un peuple. De nos jours, chez un Franz Fanon, idole de tant de séparatistes antillais et des idéologues tiers-mondistes en général, cela donne la formule suivante : « Le vrai est ce qui protège les indigènes et perd les étrangers(…) et le bien tout simplement ce qui leur fait mal ».

Idéologie sommaire, dont les affinités avec la paranoïa hitlérienne est évidente ; idéologie primitive qui n’invoque les droits de l’homme que par tactique subversive puisqu’elle en est la négation. Le drame survient quand la pensée universelle, issue du judeo-christianisme (Finkielkraut préfère, malheureusement se référer à la philosophie des lumières, sans doute pour ne pas aller « trop loin » dans son défi aux idoles du jour) se met à douter d’elle-même, de ses valeurs, et comme dirait Jean-Marie Paupert à tout respecter sauf elle-même. Est-ce que j’exagère ? Que non ! Ecoutons par exemple le prêtre catholique, M. Lelong dans la très officielle revue des pères jésuites Etudes de mai 1986 : « Aider les immigrés, c’est d’abord les  respecter tels qu’ils sont, tels qu’ils se veulent dans leur identité nationale, dans leur spécificité culturelle, leurs enracinements spirituels et religieux ».

         C’est pour ne point partager un irénisme aussi naïf, et un tel oubli des paroles du Christ : « allez, et enseignez à toutes les nations », que maints chrétiens fidèles encourent la haine fielleuse de ces messieurs dont les bêlements de décadents lugubres sont répercutés chaque jour par Le Monde, Libération, par le journal La Croix, et tels bulletins « d’information » religieuse. C’est contre un tel recul de la vraie pensée humaine, qui a longtemps inspiré la France et l’Europe, qu’Alain Finkielkraut pique une belle et sainte colère : « Existe-t-il une culture où l’on inflige aux délinquants des châtiments corporels, où la femme stérile est répudiée, et la femme adultère punie de mort, où le témoignage d’un homme vaut celui de deux femmes, où une sœur n’obtient que la moitié des droits de succession dévolus à son frère, où l’on pratique l’excision, où les mariages mixtes sont interdits et la polygamie organisée ? L’amour du prochain commande expressément le respect de ces coutumes. Le serf doit pouvoir bénéficier du knout : ce serait mutiler son être, attenter à sa dignité d’homme, bref, faire preuve de racisme que de l’en priver 1. De peur de faire violence aux immigrés, on les confond avec la livrée que leur a taillée l’histoire. Pour leur permettre de vivre comme cela leur convient, on se refuse à les protéger contre les méfaits ou les abus éventuels de la tradition dont ils relèvent… etc ».

 

Dépasser l’ethnocentrisme.

 

Mais prendre la France ou l’Occident comme centre de rayonnement, n’est-ce pas tomber dans le travers que l’on dénonce par ailleurs, cette attitude de l’esprit qui prend sa civilisation  pour centre de référence et qu’on appelle l’ethnocentrisme ? Il est assez facile de démontrer qu’un tel risque est moindre en Europe et en tout cas en France que partout ailleurs. Evidemment, l’esprit de clocher et le chauvinisme ne sont absents ni en Europe ni en France. Mais lisons plutôt cet archétype de l’esprit français qu’est l’auteur des Essais, Michel de Montaigne. C’est Montaigne qui est l’initiateur de ce garde-fou du fanatisme qu’est l’ironie à l’égard de soi-même. C’est lui qui écrit au chapitre 31 du livre 1 de son immortel chef d’œuvre : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». C’est lui qui poursuit ironiquement : « Il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses ». Nous voilà avertis des risques que nous fait courir l’étroitesse d’esprit si naturelle à l’homme, mis en garde contre l’assoupissement auquel, il est vrai, nous avons trop de fois cédé. Mais enfin, Montaigne est de nos pères fondateurs. Nous pouvons nous abandonner quelques temps, le phare de la pensée montaniste demeure au fond de la nuit pour nous indiquer que nous péchons contre l’esprit. Au cœur de la nuit, dans les années de l’occupation entre 1940 et 44, c’est à Pascal et Montaigne que l’éminent philosophe Français Léon Brunschwicg, d’origine juive et contraint de fuir la gestapo, recourt pour garder quelque espérance contre la barbarie ethno-germano-nazie.

         Pourtant imagine –t-on Montaigne cautionner, comme le déplorait Finkielkraut, au nom des spécificités culturelles, la soumission historique du moujik, ou la servitude de la femme en régime islamique ?

         La France, pays aux multiples cultures, création patiente et obstinée de la dynastie des capétiens, est protégée par sa diversité même, du fanatisme ethnocentrique . Comme le dit Gombrowitz : « Un Français qui ne prend rien en considération en dehors de la France est-il plus Français ? Ou moins Français ? En fait être Français, c’est justement prendre en considération autre chose que la France ».

         Le prendre en considération pour se l’assimiler, s’en enrichir et s’en grandir, avec toutefois mesure et clairvoyance pour éviter l’indigestion. La France est le pays de St-Louis et d’Henri 4, de St-Bernard à la foi brûlante, et du cynique Voltaire, du mystique Pascal et du savant rationaliste Descartes, de Péguy, poète de l’enracinement et de l’intellectuel presque désincarné Paul Valéry. Un Valéry bien Français me semble-t-il par son scepticisme et, en même temps son refus de la résignation. N’est-ce pas l’homme qui écrivait en pleine force de l’âge : « tout peut être contredit ; tout peut être nié ; tout peut être soutenu, maintenu : tout peut être imité ; tout peut être embrouillé… tout peut être oublié. O, pauvre Esprit » ! , et le 12 mai 1945, quatre jours après la victoire, et, déjà malade, deux mois seulement avant sa mort : «  Que le jour ne luise jamais où le souvenir de ce jour de victoire puisse apporter une amertume et un retour funeste vers la présente joie ; que jamais revivant ce qui est aujourd’hui ne te vienne à l’esprit cette lourde parole : A quoi bon ? ».

         Un scepticisme non résigné ! Ainsi Valéry définissait-il l’esprit français et européen. Belle formule, mais incomplète. La France, c’est en même temps l’universalité, l’identité et l’ouverture indissolublement liées, se stimulant, se retenant les uns les autres. Bref, une multiplicité qui tend à l’unité, une unité non niveleuse, respectueuse des différences, sauf de celles qui étouffent l’homme.

         On conçoit ce qu’à de précieux une telle concrétion historique : la France, et en même temps de fragile. S’il y a risque de déclin, il est dans l’oubli par nous-mêmes de ce que nous sommes, de ce que nous nous devons, et de ce que nous avons à être pour les autres. 

 

Edouard Boulogne. 

1 Puisque le knout fait partie de la culture russe traditionnelle, de l’identité culturelle du serf en question !

 

 Pour approfondir.

 

Alain Finkielkraut : La défaite de la pensée ( Gallimard).

Revue de Philosophie et de sciences sociales. N°1. 2000. Ouvrage collectif sous le titre : Comprendre les identités culturelles.