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La pensée du jour.

 

 

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Politesse.


 

J'ai d'abord songé pour cette « pensée du jour », à un texte sur le phénomène passionnel. En rapport avec la mort, par suicide, de ce médecin, dans une prison Guadeloupéenne, ( le 10/09/2010 ) suite à l'assassinat de sa maîtresse, qu'il avait surprise en flagrant délit d'adultère, comme on dit. 

Mais une réfexion, assez étendue sur la Passion figure déjà dans la Chrestomathie du Scrutateur, à la Lettre P de cette anthologie. On pourra s'y reporter si l'on veut.

Mon choix du jour s'est donc reporté sur la notion de politesse.

Je vous propose donc sur cette manière d'être, qui, à mon sens est plus qu'une attitude, mais une vertu, comme tout ce qui suppose un effort de conquête. Et d'abord, conquête sur soi; ce qui explique que la politesse paraîsse se perdre aujourd'hui, dans un monde où la tendance à se conformer à des modèles offerts par la télévision où les magazines « peoples », se substitue volontiers à la tension vers une vertu, trop souvent perçue comme une abdication de liberté, un renoncement à la fameuse « spontanéité », qui est, avec le succès que l'on sait, à la base des pédagogies à la mode.

Ah! qui dira les ravages opérés par la soumission aux modes!

J'ai donc sélectionné deux textes que j'aime, qui me paraissent éclairants, bien qu'à eux seuls, ils soient très loin d'épuiser les significations de cette étonnante conquête de toute civilisation qu'est la politesse ( un mot, notons le au passage, qui a la même racine que celui de politique, c'est-à-dire polis, la cité, en grec). La politique qui, si elle n'a pas été dévoyée par des idéologues et des sophistes, est l'art de remplacer un monde brut, par un monde policé, un univers de brutes, par un monde de personnes polies.

Le premier texte, très court, est du philosophe Alain, dans le petit ouvrage : Définitions, publié dans un des volumes de la collection de la Pléïade qui lui est consacré, intitulé Les arts et les dieux.

Le deuxième est du philosophe Henri Bergson ( 1859-1941 ). Ce texte, extrêment suggestif, est extrait d'un discours prononcé à l'occasion d'une distribution des prix, en 1892, quand Bergson, alors encore jeune, n'était que professeur de khagne au lycée Henry IV à Paris.

Je les livre à votre réflexion.


Le Scrutateur.

 

 

  1. Texte d'Alain.

 

 

 

Politesse : L'art des signes. « La première règle de la politesse est de ne pas signifier sans le vouloir. La seconde est que le vouloir n'y paraisse point. Le troisième est de rester souple en toutes ses actions. Le quatrième, de ne jamais penser à soi. Le cinquième, de suivre la mode ».

 

Dans une classe, l'énoncé de cette définition, comme de toute définition, et de toute opinion, serait suivie d'une explication, d'une discussion, d'un corps à corps, avec le texte, destiné à en extraire la substantifique moelle, et à se déterminer à l'adopter, en tout ou en partie (ou à le refuser comme indigent). Car les philosophes ont pour but, toujours, de récuser, autant que faire se peut, ce qui relève de la simple opinion ( doxa ), pour atteindre, autant que faire se peut, à l'essence de l'objet qui est visé par l'esprit. Socrate était, comme on sait, passé maître en cet exercice difficile.

 

  1. Texte de Bergson :

 

 

 

Au fond de la vraie politesse vous trouverez un sentiment, qui est l'amour de l'égalité. Mais il y a bien de manières d'aimer l'égalité et de la comprendre. La pire de toutes consiste à ne tenir aucun compte de la supé riorité de talent ou de valeur morale. C'est une forme de l'injustice, issue de la jalousie, de l'envie, ou d'un inconscient désir de domination. L'égalité que la justice réclame est une égalité de rapport, et par conséquent une proportion, entre le mérite et la récompense. Appelons politesse des manières, si vous voulez, un certain art de témoigner à chacun, par son attitude et ses paroles l'estime et la considération auxquelles il a droit. Ne dirions-nous pas que cette politesse exprime à sa manière amour de l'égalité ?

La politesse de l'esprit est autre chose. Chacun des hommes a des dispositions particulières qu'il tient de la nature, et des habitudes qu'il doit à l'éducation qu'il a reçue, à la profession qu'il exerce, à la situation qu'il occupe dans le monde. Ces habitudes et ces dispositions sont, la plupart du temps, appropriées aux circonstances qui les ont faites; elles donnent à notre personnalité sa forme et sa couleur. Mais précisément parce qu'elles varient à l'infini d'un individu à l'autre, il n'y a pas deux hommes qui se ressemblent; et la diversité des caractères, des tendances, des habitudes acquises s'accentue à mesure qu'un plus grand nombre de générations lumaines se succèdent, à mesure aussi que la civilisation croissante divise davantage le travail social et enferme chacun de nous dans les limites de plus en plus étroites de ce qu'on appelle un métier ou une profession. Cette diversité infinie des habitudes et des dispositions doit être considérée comme un bienfait, puisqu'elle est le résultat nécessaire d'un progrès accompli par la société; mais elle n'est pas sans inconvénient. Elle fait que nous nous sentons dépaysés quand nous sortons de nos occupations habituelles, que nous nous comprenons moins les uns les autres : en un mot, cette division du travail social, qui resserre l'union des hommes sur tous les points importants en les rendant solidaires les uns les autres, risque de compromettre les relations purement intellectuelles, qui devraient être le luxe et l'agrément de la vie civilisée. Il semble donc que la puissance de contracter des habitudes durables, appropriées aux circonstances où l'on se trouve et à la place qu'on prétend occuper dans le monde, appelle à sa suite une autre faculté qui en corrige ou en atténue les effets, la faculté de renoncer, le cas échéant, aux habitudes qu'on a contractées ou même aux dispositions naturelles qu'on a su développer en soi, la faculté de se mettre à la place des autres, de s'intéresser à leurs occupations, de penser de leur pensée, de revivre leur vie en un mot, et de s'oublier soi-même. En cela consiste surtout la politesse de l'esprit, laquelle n'est guère autre chose, semble-t-il, qu'une espèce de souplesse intellectuelle. L'homme du monde accompli sait parler à chacun de ce qui l'intéresse; il entre dans les vues d'autrui sans les adopter toujours; il comprend tout sans pour cela tout excuser. Ce qui nous plaît en lui c'est la facilité avec laquelle il circule parmi les sentiments et les idées ; c'est peut-être aussi l'art qu'il possède quand il nous parle, de nous laisser croire qu'il ne serait pas le même pour tout le monde; car le propre de cet homme très poli est de préférer chacun de ses amis aux autres, et de réussir ainsi à les aimer tous également Aussi, un juge trop sévère pourrait-il mettre en doute sa sincérité et sa franchise. Ne vous y trompez pas cependant; il y aura toujours entre cette politesse raffinée et l'hypocrisie obséquieuse la même distance qu'entre le désir de servir les gens et l'art de se servir d'eux ».( ….).

 

Henri Bergson.

 

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