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Publié par Edouard Boulogne

 

DOCUMENT : Le cyclone de 1928 en Gpe, par J L.

 

( Ces jours-ci les Guadeloupéens anciens se souviennent du terrible cyclone qui ravagea leur îles en...1928. Et pas seulement les anciens. Cet ouragan d'une violence inouïe, qui fit plus de 1300 morts, et qui dura 24 heures et même davantage, la génération qui suivit en entendit parler abondamment, comme d'un mythe. Pour ma mère, ma grand mère, 1928 fut LE cyclone. J'ai encore des amis, très âgés qui ont vécu « l'apocalypse », et dont certains portent des marques dans leurs chair.

C'est pourquoi j'ai décidé de publier le récit, jusqu'ici inédit, de « LA CHOSE », tel qu'il fut rédigé quelques années après l'évènement par l'un d'eux, J L, fils d'une vieille famille guadeloupéenne, proche parente du poète Saint-John Perse.

Il s'agit là d'un vrai document, de valeur historique et même anthropologique. J'ai pleinement respecté le texte, remarquablement « écrit », comme on faisait à cette époque, y compris quelques créolismes, ici et là pleins de charmes. J'ai pourtant, par souci de discrétion, remplacé les patronymes, par la simple initiales, en majuscule. Le Scrutateur).

 

Témoignage : Le cyclone de 28, (Souvenirs d'une enfance).

 

«  Il y eut des éclairs, des voix, des coups de tonnerre, et un tremblement de terre, comme il n'y en a jamais eu de pareil ».

Apocalypse de St-Jean.


( I) La veille.

11 septembre 1928.


Le mardi 11 septembre 1928, je n'étais qu'un enfant de huit ans, en vacances chez ses parents, à la campagne, où se trouvait l'usine « La Retraite », dont mon père Joseph L était le directeur.

Nous étions cinq enfants, mes deux soeurs Denise, Simone, moi, plus deux petits frères de trois ans et dix-huit mois, Robert et Adrien.

Réveillés vers huit heures, le premier soin des enfants, après la toilette et le petit déjeuner vite pris, était de sortir de la maison, avec l'autorisation de ma mère, pour jouer au grand air.

Cette maison était vaste, construite entièrement en bois, couverte de tôles ondulées galvanisées, et fermée par des volets en madriers. Elle comprenait un assez grand rez-de-chaussée partagé entre le

entre le salon où trônait le piano de ma mère, parmi parmi berceuses et guéridons et la salle à manger

où un beau buffet garni de verres en cristal dominait la table familiale. Il y avait un étage comprenant trois chambres assez vastes, avec cabinet de toilette et un balcon couvert, protégé en principe des insectes par un fin grillage passablement rouillé et troué. La pelouse tout autour de la maison était bordée par une jolis haie bien verte, parsemée de « cerises côtes » rouges.


En ce matin de la veille du cyclone, lorsque les enfants se trouvèrent à l'extérieur, ils ne furent pas éblouis par la luminosité habituelle, car le soleil était à moitié caché. De gros nuages effilochés, gris foncé, filaient en altitude, poussés par un vent qui soufflait du nord.

Cela ne nous empêcha pas de courir le long des haies à la recherche des lézards verts avec lesquels nous nous amusions bien.

Le jeu consistait à passer autour du cou de ces petits reptiles un collet fait d'une herbe dite « à anolies » -sorte de graminée à tige flexible- et d'en serrer fortement le noeud. La pauvre bête, tout en se cramponnant avec ses griffes à l'écorce des branches, sortait démesurément sa langue rose, ainsi que sa gorge aiguisée jaunâtre, nous disions « son couteau ». Elle cherchait l'air, ne pouvant respirer-« Cet âge est sans pitié »-. Mes soeurs préféraient jouer « à la famille ». Je faisais le père et elles les mères, les enfants étant leurs poupées. Nous aimions aussi rechercher des oeufs de lézards que nous mettions à couver au soleil dans une boîte à allumettes garnie de coton ramassé dans les champs. Au bout de quinze à seize jours, le bébé lézard déchirait la mince peau de la coquille en s'agitant beaucoup et prenait sa liberté, pleine de risques, parmi les nombreux prédateurs.

Que de rires, que de joies, que de plaisirs, que d'amusements ! Nous étions sans souci, puisque c'étaient les grandes vacances depuis le 14 juillet. La rentrée des classes était encore éloignée, nous passions tous aux cours supérieurs et plus près de nous, la dernière dictée, avec des participes passés, exigée comme devoirs de vacances par ma mère, avait été assez correcte.

Nous étions donc des enfants heureux.

Nous nous intéressions parfois à nos petits frères qui préféraient s'amuser avec le vieux chien, basset aux longues oreilles, aux poils blancs et clairsemés, qui répondait au nom de Zouzou.

A cette époque de l'année, à la campagne, surtout par temps orageux, nous étions

envahis par des nuées de moucherons, les petits « Gnins-Gnins», Ces bestioles nous

agaçaient tous et en particulier Robert et Adrien qui en avaient dans les yeux, autour de la

bouche. Elles piquaient leur petit sexe laissé à l'air libre par simplification vestimentaire...

Tout au long de cette journée, le temps est resté lourd avec des alternatives de petites rafales et de calmes plats, ce qui était assez, inquiétant et laissait présager l'arrivée d'un mauvais temps.

Certains signes, selon la croyance populaire, ne permettaient pas non plus d'être optimistes : dans la campagne, les boeufs mugissaient lugubrement, les chevaux piaffaient dans l'écurie voisine, les lapins dans les clapiers de ma mère manifestaient une grande nervosité en tapant avec leur arrière train le plancher de leur prison. A la croisée des chemins, les chiens hurlaient à la mort.

Les animaux, sans doute, plus sensibles que nous les humains, sentaient qu'il y avait dans l'air quelque chose d'anormal et donnaient libre cours, sans le savoir peut-être, à leur instinct prémonitoire.

Dans le ciel passaient parfois des vols de pélicans « les mâles-finis » et d'oiseaux marins qui, portés par des courants ascendants, fuyaient tant qu'ils le pouvaient, la dépression qui s'installait insidieusement.

L'espèce animale avait son instinct et nous notre intelligence, qui nous incitait à observer très souvent le baromètre, dont l'aiguille, selon ma mère, ne cessait d'indiquer une baisse de la pression atmosphérique.


Dans l'après-midi nous nous sommes intéressés au travail de la vieille bonne Henriette qui depuis jeune avait servi dans la famille de ma mère. Elle était, à l'époque du cyclone dont il est question, au service de mes parents. Nous avions beaucoup de respect et d'affection pour elle, car elle nous avait tous portés sur les fonds baptismaux. Mais elle était autoritaire et ne souffrait pas de notre part la moindre désobéissance. Elle avait été placée dès son adolescence dans des maisons bourgeoises où elle remplissait le rôle de soubrette, responsable des petits enfants. Mais avec l'âge, les travaux domestiques et sans doute un peu d'arthrose, elle avait des jambes cagneuses, qu'elle revêtait, par décence, de bas de coton noirs, noués au-dessus des genoux. Ses doigts déformés par les rhumatismes ne l'empêchaient pas d'exécuter presque toutes les tâches de la maison et en particulier, la lessive hebdomadaire. Elle devait laver, à la main, les draps, le linge des enfants, les sous-vêtements et surtout les costumes blancs des hommes qui devaient impérativement être impeccables. Tous ces vêtements étaient mis, après le lavage, dans une grande lessiveuse pleine d'eau additionnée de savon de Marseille. Cette lessiveuse était placée sur un trépied en fer à une vingtaine de mètres de la maison. Henriette allumait, sous la lessiveuse, un feu de bois-mort où se mêlaient quelques débris de vieilles caisses à savon ou autres. Cela nous intéressait beaucoup, d'autant plus que notre vieille bonne équipée d'un court bâton, rendu velu par l'usage, la tête dans un bain de vapeur, tournait et retournait le linge qui devait bouillir pendant des heures. Les flammes attisées par le vent, léchaient le haut de l'appareil qui nous renvoyait au visage de l'air chaud et humide.

« Ecartez-vous », criait Henriette « vous allez vous brûler, rentrez immédiatement à la maison »!

Ma mère entendant cet ordre impératif et craignant toujours le danger du feu pour ses enfants, nous appelait pour le goûter : c'était un verre de lait sucré, un morceau de pain et un demi bâton de chocolat « Elot ». Ce chocolat qui venait de la Martinique (je ne sais pourquoi puisqu'il y en avait en Guadeloupe) était vendu en tablettes, recouvertes d'un premier papier d'aluminium et d'un emballage extérieur représentant en couleur l'image d'une belle Martiniquaise souriante, laissant voir ses dents bien blanches. Ses vêtements étaient inspirés du costume traditionnel, avec le madras, le collier choux et le foulard de soie sur l'épaule. Dans un coin, à gauche du personnage, figurait une grappe de trois ou quatre beaux fruits côtelés de cacao, des « cabosses », fruits originaires de l'Amérique du Sud.

L'heure du dîner approchait à grands pas ; ma mère mit le couvert dans la salle à manger pour les grands et fit manger les deux petits à l'office, assis sagement sur leurs chaises hautes pour prendre, cuillerée, après cuillerée la soupe de légumes et une crème au chocolat.

Henriette, après avoir étendu sa lessive sur les lignes du hangar attenant à la maison, avait préparé à la cuisine la bonne purée de lentilles, plat préféré de mon père.

Il était environ six heures du soir : la nuit sous les tropiques tombe très vite. Les insectes faisaient aussitôt entendre leurs cris stridents de violons mal accordés, qui se mêlaient aux vrombissements des vols de moustiques et aux coassements intermittents des crapauds-boeufs.

Mon père était rentré de l'usine, fatigué, soucieux, les vêtements trempés de sueur. Il poussait des soupirs, se plaignait de la chaleur et du temps lourd qui nous accablaient depuis une semaine. Pour se détendre et après être passé à la salle de bain, il avait remplacé ses vêtements de travail par ceux de la nuit : c'étaient une ample chemise blanche sans col et un large pantalon de cretonne garni de fleurs imprimées en rouge que l'on désignait aux Antilles sous le nom de « bébélé moresque ». Ses chaussures de travail étaient remplacées par de confortables pantoufles que nous étions chargés de lui glisser « délicatement ».

Vers dix-neuf heures, la famille se mit à table pour le dîner. Nos parents mangèrent en silence, tout en se regardant furtivement, ce qui nous laissait penser qu'ils étaient soucieux et inquiets. De notre côté, très soumis, nous nous tenions correctement pour ne pas avoir à recevoir d'observations : ce n'était certainement pas le moment.

Les premières cuillerées de purée étaient à peine avalées qu'un violent orage nous arriva. Des éclairs fulgurants sillonnèrent le ciel et quelques secondes après, le tonnerre éclata, comme une violente explosion, faisant vibrer la maison. Ma mère très pieuse, prenant le ton de la prière, dit tout haut : « mon Dieu protégez-nous » ! Après, ce fut le tour de la pluie, que l'on entendait dans le lointain et qui arrivait très vite, avec le bruit progressif d'un escadron de cavalerie lancé au grand galop, dans notre direction.

Il y avait de quoi nous effrayer.

En quelques minutes, ce furent des trombes d'eau poussées par le vent, qui s'abattirent sur le toit en tôle de notre maison, avec une résonance et un vacarme assourdissants.

La flamme de la lampe à pétrole vacilla, de grosses fumées noires recouvrirent l'intérieur du verre, plongeant ainsi la salle à manger dans une demi obscurité. Une odeur de pétrole mal brûlé se répandit dans la pièce, mais notre repas continua, tandis qu'à l'extérieur les éléments se déchaînaient.

La pelouse gorgée d'eau, ne pouvant plus en absorber, se déversa sur la terrasse et dans le vide sanitaire de la maison, forçant d'énormes rats qui occupaient ce lieu à sortir de leurs trous. Ils nageaient comme ils le pouvaient, les moustaches en surface et le nez en l'air. Les enfants eurent très peur et mes parents armés de balais chassèrent ces vilaines bêtes qui essayaient de pénétrer dans la salle à manger

Ce fut suffisant pour l'imagination des petits et ma mère, sans hésiter, monta avec eux à l'étage pour les mettre au lit en espérant qu'ils ne feraient pas trop de cauchemars.

Le dîner prit fin avec un excellent dessert que nous aimions bien : c'était de la ! confiture de goyaves faite avec des fruits cueillis par nous-mêmes, contre les nombreuses guêpes qui nous piquaient le visage et les mains. Elles défendaient tout simplement leur patrimoine. I Parfois, le dessert comprenait aussi du « pain perdu ». C'étaient des tranches de pain qui dataient de la veille ou de l'avant veille, que notre Henriette faisait frire, bien dorer, puisqu'elle recouvrait de bon sucre de canne aux cristaux appétissants.

La pluie cessa tout à coup ; il y eut un grand silence. Les insectes se turent. Etaient-ils noyés par la grande quantité d'eau ? Seuls les crapauds, autour des mares trop pleines faisaient entendre leurs lugubres coassements.

Après la prière du soir qui se faisait à genoux, ce fut l'heure du coucher pour toute la maisonnée. Ma mère tendrement nous embrassa, nous fit un petit signe de croix sur le front et prit soin en nous mettant au lit, de bien faire rentrer la moustiquaire sous les matelas pour nous éviter d'être piqués par les nombreux moustiques porteurs de paludisme.

La nuit se passa sans problèmes majeurs, à part un ou deux enfants qui appelèrent maman, pour éviter de faire pipi au lit. Au matin nous étions bien reposés pour affronter le 12 septembre 1928.

( A suivre).


J L.


 

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