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Publié par Edouard Boulogne

Voltaire et Michael Jackson.

Philippe Val vient de publier chez Grasset un petit livre, ( Malaise dans l'inculture ) excitant pour l'esprit, sur lequel j'aurai à revenir pour dire le bien que j'en pense, mais aussi les réserves qui sont les miennes sur divers points.

Je me contente d'en publier aujourd'hui deux pages que je me suis hasardé à titrer comme vous avez lu. Ce texte n'est pas difficile à comprendre dès lors que l'on consent à le lire lentement, et si possible à le relire.

L'une de nos caractéristiques actuellement est d'être des gens pressés, prompts à survoler un livre, un article, pour passer à autre chose, sans nous donner le temps de nous incorporer la « substantifique moelle » du met qui nous est offert et qui mérite, parfois, qu'on prenne le temps de la dégustation.

Nietzsche, déjà au XIX ème siècle ( que dirait-il aujourd'hui ? ) déplorait cette tendance à la hâte, et à la superficialité qui s'ensuit. Pour lui nous devrions acquérir cette qualité des vaches qui est la rumination lente.

Suivons son conseil : Soyons vache.

 

Votre Scrutateur.

 

(…) « Si les hommes et les femmes du XVIII ème siècle avaient dit, en conversant avec nos sociologues : « Mais vous n'êtes pas drôles. » Ces derniers leur auraient sûrement répondu : « Mais ce que nous avons à dire n'est pas drôle. »

Mais, de leur lointain XVIII ème siècle, ils nous auraient alors fait remarquer que ce qu'ils avaient à dire était encore moins drôle. Pas de liberté d'expression. Des hommes et des femmes torturés et exécutés pour leur liberté de conscience. Un partage des richesses et des savoirs encore à inventer. Voltaire bastonné. Diderot emprisonné. Condorcet condamné à mort. Le chevalier de La Barre écartelé. Calas torturé jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les famines, les épidémies, les guerres incessantes. Etait-ce plus drôle qu'aujourd'hui? Les écri­vains et les artistes étaient-ils des abrutis frivoles et inconscients, contrairement à nous, qui sommes graves et responsables ?

Non, bien sûr. Car ils savaient que la vie se vit au présent, quand bien même on pense le progrès de la société humaine. Ils risquaient leur existence, mais ils n'étaient pas prêts à sacrifier leur fantaisie, cette part de bonheur et de liberté, pour des lendemains qui chantent. Parce que, si l'on n'apprend pas à faire chanter « le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui », il y a peu de chances que les lendemains chantent. Leur humour, la liberté de leur inventivité, leur courage pour affronter les contradictions de leur propre pensée, leur vitalité, donnaient au monde la preuve qu'ils avaient raison. Non que leurs idées aient toutes été les bonnes, loin de là. Ils avaient raison parce qu'ils parlaient à cette part de chaque individu qui recèle la tota­lité de l'humanité. Ils s'adressaient aux autres comme s'ils étaient tous libres et intelligents, et le public en était honoré. Jamais ils n'ont psal­modié la triste messe qu'on adresse à une caté­gorie de victimes, à un troupeau, à une caste, à une classe.

On dira qu'à cette époque, il y avait une majo­rité d'analphabètes qui ignorait tout du génie des Lumières. C'est en partie faux. L'esprit de ces artistes a touché la quasi-totalité de la société de l'époque. Même les illettrés savaient qui était Voltaire, et son profil était aussi célèbre que celui de Michael Jackson aujourd'hui. Certes, la substance de sa pensée était réservée à une élite, mais l'esprit de son temps, l'air de son temps, tout le monde le respirait.

Sans cesse, ils ont eu à lutter contre la censure, et beaucoup d'ouvrages - notam­ment ceux de Diderot, et, bien sûr, la corres­pondance de Voltaire, qui est une part majeure de son œuvre - n'ont été publiés qu'après leur mort. Aujourd'hui, la censure a changé de visage. Nous sommes devenus stupides au point de crier à la censure lorsque la loi sanctionne l'incitation à la haine raciale d'un Dieudonné. C'est dire la vertigineuse décadence du combat pour la liberté auquel nous a conduit l'autocen­sure sociologique.

Il suffit de lire la critique. Le drôle est suspect, la fantaisie est frivole et la profondeur ringarde. L'anticonformisme médiatique n'est qu'une conformité aux règles du marketing. Il faut répondre à la demande des segments de population révélée par les études d'opinion. Or, l'opinion, c'est l'ennemi de l'art et de la culture. Chacun a le droit d'avoir la sienne, certes, mais lorsqu'on les met toutes ensemble pour établir une moyenne de leurs demandes, c'est la médiocrité qui sort du chapeau.

Le xxe siècle a connu un aventurier dont l'ex­périence devrait nous faire réfléchir : Michael Jackson. C'était un chanteur, un danseur et un musicien touché par les fées du génie artistique. Dans la confusion de sa vie, dans sa douleur, dans le magma de ses blessures et de ses triom­phes, il a suivi son intuition qui l'a conduit jusqu'à une sorte de folie. Il a fait avec son corps ce qu'il voulait que fasse sa musique. Il n'était ni homme ni femme, ni adulte ni enfant, ni blanc ni noir, ni bon ni mauvais, il était un

peu tout ça pour être tout le monde. Il ne chan­tait pas pour des catégories, il chantait pour ce qu'il était et pour ceux qui étaient comme lui :. homme, femme, enfant, adulte, blanc, noir, coupable, innocent, drôle, tragique.

Il a épuisé sa vie à pulvériser les catégories humaines qui montent les individus les uns contre les autres. D'une manière baroque, déli­rante, il rappelle de quoi est faite la culture : de cette énergie, de cette joie, de cette liberté, qui mettent tout le monde d'accord le temps d'une chanson, tandis que les sociologues, atterrés, se demandent à quoi cela peut servir d'être heureux ».

 

Philippe Val.

 

( Malaise dans l'inculture. Editions Grasset. )

 

Michael Jackson - You Are Not Alone

https://www.youtube.com/watch?v=pAyKJAtDNCw

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