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24 Juillet 2026
La dégradation économique et sociale de la Guadeloupe et de la Martinique est souvent présentée comme la conséquence de faiblesses structurelles locales, d'une gouvernance territoriale déficiente et insuffisante ou encore d'un manque d'initiative des acteurs économiques. Une telle lecture occulte pourtant un élément fondamental : le rôle déterminant de l'État français dans la dégradation de la situation économique et sociale et l'évolution négative du modèle économique actuel antillais. Depuis plus de vingt ans, les décisions budgétaires, les arbitrages nationaux et les orientations de la politique publique ont progressivement réduit les capacités de développement de ces territoires. La crise actuelle n'est donc pas seulement le produit de contraintes insulaires ou d'une conjoncture internationale défavorable ; elle résulte également d'un désengagement progressif de la puissance publique dans des régions dont l'économie repose historiquement sur l'investissement public.
En France, l'investissement public constitue un instrument essentiel de la politique économique. Il finance les infrastructures, les équipements collectifs, les hôpitaux, les établissements scolaires, les réseaux de transport ou encore les politiques de formation, tout en jouant un rôle de levier pour attirer l'investissement privé. Cette logique est encore plus déterminante dans les économies ultramarines où la faiblesse des marchés, l'étroitesse du tissu industriel et les surcoûts liés à l'insularité limitent naturellement la capacité du secteur privé à porter seul la croissance. En Guadeloupe et en Martinique, l'investissement public représente historiquement près des deux tiers de l'investissement total, faisant de l'État et des collectivités les principaux moteurs du développement économique.
Or, ce moteur s'est progressivement essoufflé. Sous l'effet des contraintes budgétaires nationales, de la volonté de réduire les déficits publics et des arbitrages opérés en faveur d'autres territoires ultramarins confrontés à des besoins considérables, notamment Mayotte et la Guyane, les crédits consacrés aux Antilles françaises ont diminué. Cette évolution a profondément modifié les capacités d'investissement des territoires au détriment de la Guadeloupe et de la Martinique . Les grands programmes structurants se sont raréfiés, les infrastructures ont vieilli, les politiques d'accompagnement économique se sont affaiblies et les dispositifs d'incitation à l'investissement privé, notamment certains mécanismes de défiscalisation, ont été réduits ou supprimés. À mesure que les moyens diminuaient, les collectivités locales ont été contraintes d'abandonner une logique de développement pour devenir de simples gestionnaires de la pénurie.
Cette situation est d'autant plus préoccupante que l'État dispose pourtant d'outils puissants d'intervention économique. À l'échelle nationale, il mobilise des établissements publics spécialisés, des banques publiques d'investissement et des dispositifs de soutien à l'innovation afin d'accompagner les entreprises et préparer les mutations industrielles. Aux Antilles, ces instruments n'ont pas produit les effets structurants attendus. Les institutions chargées d'accompagner le développement économique semblent avoir perdu leur capacité d'entraînement, alors même que les besoins de diversification productive, de modernisation industrielle et de création d'emplois n'ont jamais été aussi importants.
Les conséquences de ce recul de l'investissement public dépassent largement la seule sphère économique. Elles irriguent aujourd'hui l'ensemble des difficultés sociales auxquelles sont confrontées la Guadeloupe et la Martinique. Le chômage structurel demeure parmi les plus élevés de France, particulièrement chez les jeunes. L'exode des diplômés se poursuit, privant progressivement les territoires d'une partie de leur capital humain. Les difficultés rencontrées dans la gestion des sargasses, la crise de l'eau en Guadeloupe, les fortes tensions autour de la sécurité, le vieillissement des infrastructures publiques, les retards dans les équipements hospitaliers notamment en Martinique ou encore la faiblesse de la production locale trouvent tous, à des degrés divers, leur origine dans une insuffisance durable d'investissements publics et dans l'absence d'une véritable stratégie de développement de long terme.
Dans ce contexte, les débats récurrents sur une évolution institutionnelle vers davantage d'autonomie apparaissent à beaucoup comme une manière de déplacer le centre de gravité des responsabilités politiques. Le risque est grand de voir l'État transférer progressivement avec l'autonomie davantage de compétences sans transférer simultanément les moyens financiers indispensables à leur exercice. Une autonomie dépourvue de ressources nouvelles ne constituerait pas une réponse aux difficultés économiques ; elle pourrait au contraire conduire à institutionnaliser la pénurie budgétaire et à faire porter aux seules collectivités locales la responsabilité d'une situation largement héritée de décisions prises au niveau national. En ce sens la volonté de maîtrise par les élus favorables à l'autonomie de la fiscalité locale peut s'avérer un leurre avec la réforme envisagée en 2027 de l'octroi de mer.
Cette interrogation est d'autant plus légitime que les causes profondes de l'affaiblissement économique des Antilles relèvent largement de politiques publiques nationales. Pendant des décennies, le modèle de développement a reposé sur la consommation, les transferts sociaux et les investissements publics. Si ce modèle montre aujourd'hui ses limites, sa transformation ne peut reposer exclusivement sur les collectivités territoriales dont les marges de manœuvre financières demeurent extrêmement réduites. La responsabilité première incombe à l'État, qui a conçu ce modèle, l'a financé pendant plusieurs décennies puis en a progressivement réduit les moyens sans construire un nouveau cadre de développement.
L'urgence n'est donc pas seulement de maintenir les dispositifs existants, mais de proposer une nouvelle ambition économique pour les Antilles françaises. Cette ambition devrait prendre la forme d'un véritable plan d'industrialisation fondé sur les avantages comparatifs de la Guadeloupe et de la Martinique, en mobilisant les filières agroalimentaires, les biotechnologies tropicales, les énergies renouvelables, l'économie numérique, les industries de transformation, l'économie maritime avec le grand Hub Guadeloupe/ Martinique, la recherche appliquée et les services à haute valeur ajoutée au niveau de la logistique . L'objectif serait de créer durablement des emplois qualifiés, de réduire la dépendance aux importations, de renforcer la souveraineté économique locale et de combattre simultanément le chômage et la vie chère.
Une telle stratégie supposerait un engagement massif de l'État, comparable à celui qu'il mobilise pour accompagner les grandes transitions industrielles sur le territoire hexagonal. Les Antilles ne peuvent être durablement cantonnées à une logique de compensation sociale alors qu'elles disposent d'atouts géographiques, humains et stratégiques considérables au cœur de la Caraïbe. Le véritable enjeu consiste désormais à passer d'une politique de réparation à une politique de production, de compétitivité et d'investissement.
La question n'est donc plus seulement budgétaire ; elle est profondément politique.
Pour comprendre la situation actuelle, il est indispensable de revenir sur l'évolution des politiques publiques menées par l'État depuis le début des années 2000. Durant les décennies qui ont suivi la départementalisation de 1946, la Guadeloupe et la Martinique ont bénéficié d'un important effort d'investissement public destiné à rattraper leur retard en matière d'infrastructures, d'équipements collectifs, d'éducation et de santé. Cette politique de convergence a permis une amélioration spectaculaire du niveau de vie, mais elle a également façonné un modèle économique fortement dépendant de la dépense publique. À partir des années 2000, puis de manière plus marquée après la crise financière de 2008, les priorités budgétaires de l'État ont progressivement évolué. Sous l'effet de la maîtrise des déficits publics et de la montée des besoins dans d'autres territoires ultramarins, notamment la Guyane confrontée à un retard important des infrastructures ainsi qu'une forte croissance démographique et Mayotte engagée dans un vaste processus de rattrapage de ses infrastructures publiques, et de l'éradication de la grande pauvreté, les Antilles françaises ont vu diminuer leur poids relatif dans les arbitrages budgétaires nationaux et ont été littéralement flouées.
Cette redistribution des moyens en défaveur de la Guadeloupe et Martinique s'est traduite par un ralentissement des investissements structurants, une réduction de certains dispositifs de défiscalisation, une moindre capacité à financer de grands projets de développement et une perte progressive de dynamisme économique. Or, dans des économies où l'investissement public représente près des deux tiers de l'investissement total, toute contraction durable des dépenses publiques produit des effets multiplicateurs négatifs sur l'ensemble de l'activité : recul de la construction, diminution des commandes aux entreprises locales, ralentissement de l'emploi, baisse de l'investissement privé et affaiblissement de la consommation. Cette mécanique économique, largement documentée, explique en partie pourquoi les difficultés rencontrées aujourd'hui en Guadeloupe et en Martinique ne peuvent être réduites à des insuffisances locales de gestion. Elles sont également la conséquence de choix stratégiques opérés au niveau national qui ont progressivement privé ces territoires des leviers indispensables à leur développement.
Le paradoxe est que, dans le même temps, l'État continue d'affirmer sa volonté de promouvoir la cohésion territoriale tout en réduisant progressivement les instruments qui permettaient précisément de l'assurer. Cette contradiction nourrit un sentiment croissant d'abandon au sein des populations antillaises. Elle alimente également la défiance envers les institutions et favorise les débats stériles sur les évolutions statutaires, alors que la question fondamentale demeure celle de la stratégie économique nationale consacrée aux Antilles françaises. Avant de modifier les institutions, encore faudrait-il reconstruire les bases économiques capables de garantir la création de richesses, d'emplois et de recettes fiscales. Sans cette reconstruction préalable, toute réforme institutionnelle risque de demeurer sans effet sur les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés les Guadeloupéens et les Martiniquais.
L'État ne peut continuer à invoquer les contraintes des finances publiques pour justifier un désengagement progressif tout en laissant s'aggraver les fractures économiques et sociales. Si les collectivités locales ont leur importante part de responsabilité dans la conduite des politiques publiques, elles ne disposent ni de la capacité financière ni des leviers macroéconomiques nécessaires pour inverser seules plusieurs décennies de déclin relatif. En définitive, la responsabilité de l'État demeure centrale dans la trajectoire actuelle de la Guadeloupe et de la Martinique. Cesser de renvoyer les difficultés vers les élus locaux avec un procès en incompétence ou vers un hypothétique changement de statut constitue désormais une condition indispensable pour reconstruire un véritable projet de développement. C'est à travers un engagement renouvelé, une politique ambitieuse d'investissement et un grand plan d'industrialisation que pourra être enrayée la paupérisation croissante de la population antillaise et restaurée une perspective durable de prospérité économique et de cohésion sociale. L'urgence d'une nouvelle stratégie apparaît d'autant plus évidente que les anciens relais de croissance de la Guadeloupe et de la Martinique sont désormais durablement affaiblis. L'industrie sucrière, longtemps pilier de l'économie antillaise, traverse une crise profonde. Le secteur hôtelier, confronté à une concurrence internationale accrue, à des coûts d'exploitation élevés et à des investissements insuffisants, ne joue plus le rôle d'entraînement qu'il occupait autrefois. Quant au bâtiment et aux travaux publics, traditionnel moteur de l'activité grâce à la commande publique, il souffre directement du recul de l'investissement des collectivités et de l'État. L'épuisement simultané de ces trois piliers historiques signifie que les Antilles françaises sont arrivées à la fin d'un cycle économique. Dès lors, il ne s'agit plus de tenter de relancer un modèle en perte de vitesse, mais d'en bâtir un nouveau. À l'image des vastes programmes de réindustrialisation, de transition écologique et de souveraineté énergétique engagés en France hexagonale, l'État doit assumer un effort financier exceptionnel en faveur de la Guadeloupe et de la Martinique. Seule une politique d'investissement massif dans les filières industrielles d'avenir, l'innovation, les infrastructures, la transition énergétique et les nouvelles technologies de l'intelligence artificielle permettra de recréer des emplois productifs, de restaurer la compétitivité des territoires et d'ouvrir une nouvelle phase de développement économique durable.
Jean Marie Nol économiste et juriste