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Le Scrutateur.

Blog destiné à commenter l'actualité, politique, économique, culturelle, sportive, etc, dans un esprit de critique philosophique, d'esprit chrétien et français.La collaboration des lecteurs est souhaitée, de même que la courtoisie, et l'esprit de tolérance.

Economie, par Jean-Marie NOL : Pourquoi fait tant défaut en Guadeloupe et Martinique le difficile exercice de la réflexion prospective , avant l'action engagée par les élus ?

Economie,  par Jean-Marie NOL : Pourquoi fait tant défaut en Guadeloupe et Martinique le difficile exercice de la réflexion prospective , avant l'action engagée par les élus ?

La réflexion prospective est ce temps accordé pour examiner l'avenir de la Guadeloupe et de la Martinique de manière individuelle ou collective. D'une certaine manière, réfléchir à l'avenir constitue déjà une action positive . Toutefois, la volonté de

placer les réflexions prospectives au service de l'action prédomine, afin qu'elles gagnent en légitimité. 

La prospective n'est pas un amusement intellectuel mais un exercice utile pour au moins préparer le changement et

idéalement pour mieux analyser les risques .

La question de l'autonomie de la Guadeloupe et de la Martinique est souvent abordée sous l'angle institutionnel, juridique ou identitaire. Pourtant, un élément fondamental demeure largement absent du débat public : la vulnérabilité exceptionnelle de ces territoires face aux catastrophes naturelles et aux bouleversements climatiques. À l'heure où les finances publiques françaises sont déjà soumises à une pression considérable et où le changement climatique accroît la fréquence comme l'intensité des événements extrêmes, une réflexion prospective sérieuse ne peut ignorer la question essentielle du financement des risques majeurs auxquels la Martinique et la Guadeloupe sont grandement exposées à n'importe quel moment . C'est peut-être même cette question, davantage que le débat statutaire lui-même, qui déterminera la viabilité politique, économique et surtout financière d'une éventuelle autonomie.

La Guadeloupe comme la Martinique appartiennent aux régions françaises les plus exposées aux aléas naturels. Cyclones majeurs, séismes, menace volcanique, submersions marines, glissements de terrain, érosion accélérée du littoral, sécheresses de plus en plus longues et épisodes de pluies diluviennes constituent désormais un environnement permanent avec lequel ces territoires doivent composer. Le changement climatique ne fait qu'aggraver cette réalité. Les scientifiques anticipent des cyclones potentiellement plus violents c'est à dire de force 5 , des températures toujours plus élevées, des tensions accrues sur les ressources en eau et une montée progressive du niveau de la mer. Il ne s'agit plus d'hypothèses lointaines, mais d'une évolution déjà observable.

Cette réalité explique pourquoi la Guadeloupe et la Martinique multiplient aujourd'hui les investissements de prévention. La reconstruction du nouveau CHU en Guadeloupe a été pensée selon des normes parasismiques et cycloniques , particulièrement exigeantes afin qu'il puisse continuer à fonctionner même après une catastrophe majeure et servir de refuge en cas de cyclone extrême. La protection du récif corallien participe également à cette stratégie de résilience, puisque cette barrière naturelle constitue un rempart contre la houle cyclonique tout en préservant la biodiversité. Dans le même temps, les chercheurs du Cirad travaillent à développer une agriculture capable de résister aux sécheresses, aux intempéries et aux nouvelles conditions climatiques qui modifieront profondément les productions agricoles des prochaines décennies. Toutes ces initiatives démontrent que l'État et les institutions publiques ont pleinement intégré la perspective d'une aggravation des risques naturels.

Mais cette préparation pose immédiatement une question financière. Qui financera demain ces investissements colossaux si les collectivités devaient disposer d'une autonomie beaucoup plus large accompagnée d'un désengagement financier progressif de l'État ? Cette interrogation est rarement formulée dans les discours politiques alors qu'elle constitue probablement le cœur même de la réflexion prospective sur l'avenir .

L'histoire récente rappelle pourtant l'ampleur des moyens financiers mobilisés par la solidarité nationale lors des grandes catastrophes. Après le passage dévastateur du cyclone Irma en 2017, l'État français a consacré près de deux milliards d'euros à la reconstruction de Saint-Martin. Plus récemment, après le cyclone Chido qui a frappé Mayotte, les engagements financiers de l'État ont également atteint plusieurs milliards d'euros pour reconstruire les infrastructures, soutenir les populations et relancer l'économie locale. À La Réunion, les dégâts provoqués par les cyclones ont régulièrement nécessité des centaines de millions d'euros d'interventions publiques. Ces chiffres donnent une idée de ce que représente aujourd'hui la solidarité budgétaire nationale face aux catastrophes naturelles.

Or cette solidarité elle-même entre dans une période d'incertitude. L'Hexagone connaît déjà une multiplication des catastrophes climatiques. Les inondations désastreuses se succèdent, les sécheresses fragilisent les réseaux d'eau potable, les incendies progressent , les vagues de chaleur provoquent des surcoûts sanitaires considérables et imposent des investissements massifs dans la climatisation des établissements de santé, des écoles et des maisons de retraite. Chaque année, les dépenses consacrées aux catastrophes naturelles augmentent fortement notamment dans l'agriculture, tandis que les déficits publics limitent les marges de manœuvre budgétaires de l'État.

Dans ce contexte, imaginer une autonomie sans intégrer cette nouvelle équation financière revient à construire une réflexion de la responsabilité locale sur des châteaux en Espagne . Les débats portent volontiers sur les compétences transférées, sur les pouvoirs des assemblées locales ou sur les évolutions constitutionnelles et statutaires . En revanche, la question de la capacité à financer une catastrophe naturelle majeure demeure étonnamment marginale. Pourtant, un cyclone de catégorie 5 pourrait en quelques heures détruire des infrastructures représentant plusieurs milliards d'euros d'investissements. C'est exactement ce qui s'est passé en 1989 en Guadeloupe avec le cyclone Hugo, et plus loin encore en Martinique avec l'éruption de la montagne Pelee. Aucun budget régional ultramarin ne pourrait absorber seul un tel choc financier.

Cette réflexion ne concerne d'ailleurs pas uniquement la reconstruction. Elle touche également la prévention. Construire des bâtiments parasismiques, renforcer les réseaux électriques, sécuriser les réseaux d'eau, adapter les ports, protéger les hôpitaux, moderniser les établissements scolaires, accompagner la transition agricole, préserver les récifs coralliens ou financer les ouvrages de protection contre les submersions marines représente des investissements permanents extrêmement coûteux. La prévention est moins spectaculaire que la reconstruction, mais elle mobilise chaque année des ressources financières considérables.

Il est donc surprenant que cette dimension prospective ne soit pas du tout intégrée dans la nouvelle architecture institutionnelle proposée à la population ,  et soit relativement peu présente dans les discours des responsables politiques favorables à une évolution statutaire. Les arguments avancés concernent souvent la capacité de décision locale, la responsabilité politique ou la reconnaissance identitaire . Ces sujets sont légitimes dans le débat démocratique. En revanche, ils ne répondent pas à une interrogation fondamentale : quelle serait la capacité financière réelle d'un territoire autonome à faire face seul à un désastre naturel majeur dans un contexte où les risques climatiques sont appelés à s'intensifier ?

Cette interrogation devient encore plus importante lorsque l'on observe les fragilités économiques structurelles de la Guadeloupe et de la Martinique. Vieillissement démographique, faible croissance, dépendance aux importations, contraintes budgétaires des collectivités, niveau élevé de la dépense publique et difficultés du tissu productif limitent déjà les capacités d'autofinancement. Dans ces conditions, le coût potentiel d'une catastrophe naturelle pourrait rapidement dépasser les ressources disponibles, obligeant les territoires à recourir massivement à l'endettement ou à solliciter une aide extérieure.

La prospective impose précisément de raisonner avant que les événements ne surviennent. Gouverner ne consiste pas uniquement à répondre aux crises ; c'est aussi anticiper les crises probables. Or les catastrophes naturelles ne relèvent plus aujourd'hui de l'imprévisible. Leur occurrence est suffisamment documentée par les climatologues, les géologues et les spécialistes des risques pour qu'elles soient intégrées au cœur des stratégies institutionnelles et économiques.

Le véritable débat sur l'autonomie ne devrait donc pas opposer les partisans et les adversaires d'une évolution statutaire sur des considérations purement politiques et idéologiques . Il devrait porter sur la soutenabilité financière d'un tel projet dans un environnement où les risques naturels deviennent de plus en plus coûteux. L'enjeu n'est pas seulement celui de la gouvernance, mais celui de la capacité à protéger durablement les populations lorsque surviendra la prochaine catastrophe majeure.

Une réflexion prospective responsable ne peut ainsi dissocier l'avenir institutionnel de la réalité géographique, climatique et financière. La Guadeloupe et la Martinique sont des territoires que d'aucuns diront magnifiques, mais elles figurent aussi parmi les espaces les plus exposés aux aléas naturels de l'ensemble français. Oublier cette réalité reviendrait à élaborer un projet politique sur des sables mouvants sans tenir compte des menaces de son environnement. 

À l'inverse, intégrer pleinement ces risques permettrait d'enrichir le débat démocratique en posant une question simple mais décisive : au-delà des aspirations institutionnelles, quelles garanties financières permettront demain d'assurer la protection des populations, la reconstruction des territoires et la continuité des services publics lorsque surviendra inévitablement la prochaine grande catastrophe naturelle ? C'est sans doute sur cette question, plus que sur toute autre, que se jouera la crédibilité des projets d'avenir proposés à la population de la Guadeloupe et de la Martinique , dans le cadre d'un référendum sur le changement des institutions.

 

 

 

Jean Marie Nol économiste et juriste

 

 

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