Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le Scrutateur.

Blog destiné à commenter l'actualité, politique, économique, culturelle, sportive, etc, dans un esprit de critique philosophique, d'esprit chrétien et français.La collaboration des lecteurs est souhaitée, de même que la courtoisie, et l'esprit de tolérance.

La chronique de Jean-Marie NOL : Comment le fossé des inégalités va s'élargir entre Nations, et pourquoi l'autonomie des Antilles - Guyane est une chimère ?

La chronique de Jean-Marie NOL : Comment le fossé des inégalités va s'élargir entre Nations, et pourquoi l'autonomie des Antilles - Guyane est une chimère ?

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme la prochaine grande révolution de l’humanité, capable de transformer les économies, d’accélérer les découvertes scientifiques et d’améliorer les conditions de vie de milliards d’individus. Pourtant, derrière cette promesse de progrès universel se dessine une réalité beaucoup plus contrastée : celle d’un monde où les nations les plus puissantes concentrent les infrastructures, les richesses et les capacités technologiques, tandis qu’une grande partie de la planète risque d’être reléguée à la périphérie de cette nouvelle économie numérique. Cette fracture grandissante entre pays développés et pays en développement pourrait devenir l’un des principaux moteurs d’instabilité politique du XXIe siècle et favoriser l’émergence de régimes autoritaires dans de nombreuses régions du monde.

Les chiffres publiés en 2026 par les Nations unies témoignent de l’ampleur du phénomène. Alors que l’intelligence artificielle est devenue l’enjeu stratégique majeur de notre époque, près de 40 % des centres de données mondiaux sont localisés aux États-Unis. Plus révélateur encore, plus de 90 % des infrastructures spécialisées dans les modèles d’IA les plus avancés sont concentrées dans seulement deux pays : les États-Unis et la Chine. Plus de 150 pays ne disposent d’aucune infrastructure dédiée à l’intelligence artificielle. L’Afrique, l’Amérique du Sud et de nombreuses régions du monde apparaissent pratiquement absentes de cette nouvelle géographie technologique.

Cette concentration des capacités numériques marque une rupture historique. Au cours des précédentes révolutions industrielles, les écarts de développement étaient déjà importants, mais les technologies finissaient généralement par se diffuser progressivement. Avec l’intelligence artificielle, la situation pourrait être différente. Les coûts d’entrée sont gigantesques. Les dépenses mondiales consacrées à l’IA dépassent désormais les 2 500 milliards de dollars annuels, soit davantage que le produit intérieur brut de nombreuses grandes puissances économiques. Les centres de données consomment presque autant d’électricité que la France entière, nécessitent des quantités colossales d’eau et reposent sur des infrastructures extrêmement coûteuses. Une telle barrière financière risque de verrouiller durablement la hiérarchie mondiale.

Le résultat pourrait être l’apparition d’un fossé technologique sans précédent entre un Nord hyperconnecté et un Sud de plus en plus dépendant. Les pays capables de développer leurs propres modèles d’intelligence artificielle contrôleront les flux d’informations, les innovations scientifiques, les capacités militaires, les marchés financiers et les systèmes industriels automatisés. Les autres deviendront essentiellement des consommateurs de technologies conçues ailleurs. Une telle dépendance renforcera mécaniquement les rapports de domination économique déjà existants.

Dans ce contexte de durcissement des rapports de force internationaux, de concentration des richesses, des technologies et des capacités d'investissement entre les mains d'un nombre restreint de puissances, les aspirations à davantage d'autonomie institutionnelle aux Antilles et en Guyane se heurtent à une contradiction croissante : celle de vouloir disposer de plus de pouvoirs de décision au moment même où les ressources financières publiques se raréfient et où les mécanismes de solidarité nationale sont soumis à des tensions sans précédent. À mesure que s'élargissent les écarts de développement entre territoires et que la révolution technologique renforce les avantages des régions les plus compétitives, la question ne sera plus seulement celle du partage des compétences politiques, mais aussi celle de la capacité réelle à financer un modèle économique et social viable. Dans un monde où l'argent, les technologies et les centres de décision tendent à se concentrer davantage qu'à se disperser, l'équation « plus de pouvoir mais moins d'argent » pourrait constituer l'un des principaux défis stratégiques auxquels seront confrontées les Antilles et la Guyane au cours des prochaines décennies. Cette évolution de la raréfaction des ressources financières intervient dans un contexte où l’égoïsme national semble progressivement remplacer les ambitions universalistes qui avaient accompagné la départementalisation. 

Les crises successives des dernières décennies, qu’elles soient sanitaires, énergétiques, géopolitiques ou climatiques, ont conduit de nombreux États dont l'État français à privilégier leurs propres intérêts stratégiques. La compétition pour l’accès aux minerais critiques, aux ressources énergétiques, aux données numériques et aux capacités de calcul devient chaque année plus intense. Les logiques de coopération internationale cèdent progressivement la place à des logiques de puissance.

Dans ce contexte, les pays les plus avancés technologiquement pourraient être tentés de protéger jalousement leur avance. Les technologies les plus performantes, les semi-conducteurs de dernière génération, les infrastructures de calcul et les algorithmes les plus sophistiqués deviennent des instruments de souveraineté comparables aux ressources énergétiques ou aux armements stratégiques. La conséquence directe pourrait être une aggravation durable des inégalités mondiales.

Cette fracture technologique viendrait s’ajouter aux écarts déjà considérables de revenus et de richesses. Les gains de productivité générés par l’intelligence artificielle profiteront d’abord aux économies capables de l’intégrer massivement dans leurs systèmes productifs. Les entreprises les plus avancées verront leur compétitivité augmenter tandis que les pays dépourvus d’infrastructures numériques risquent de voir leur retard s'accroître. Les travailleurs des régions les moins développées pourraient se retrouver en concurrence directe avec des systèmes automatisés beaucoup plus performants. Dans certaines économies fragiles, cette situation pourrait provoquer une montée du chômage, des tensions sociales et un affaiblissement des classes moyennes déjà fragilisées.

L’histoire montre que les inégalités extrêmes constituent souvent un terreau favorable à l’autoritarisme. Lorsque les populations ont le sentiment d’être abandonnées par la mondialisation, privées d’opportunités économiques et confrontées à un avenir incertain, elles deviennent plus réceptives aux discours promettant l’ordre, la sécurité et la protection nationale. L’intelligence artificielle pourrait paradoxalement accélérer cette dynamique de l'instauration de dictatures. Alors que les bénéfices de la révolution technologique se concentreraient dans un nombre limité de territoires, les frustrations accumulées ailleurs pourraient nourrir des mouvements politiques de plus en plus radicaux.

Parallèlement, les gouvernements disposeront eux-mêmes d’outils technologiques sans précédent pour contrôler leurs populations. La généralisation de la reconnaissance faciale, l’analyse automatisée des comportements, l’exploitation massive des données personnelles et les capacités de surveillance en temps réel offertes par l’intelligence artificielle ouvrent des perspectives inédites pour les appareils sécuritaires. Ce qui relevait autrefois de la science-fiction devient progressivement une réalité technique accessible.

Dans un monde marqué par les crises économiques, les migrations climatiques, les tensions géopolitiques et les inégalités croissantes, de nombreux États pourraient justifier l’extension de ces dispositifs au nom de la sécurité publique. Les technologies de surveillance permettraient d’identifier instantanément les individus, de suivre leurs déplacements, de cartographier leurs relations sociales et d’anticiper certains comportements. L’efficacité de ces outils pourrait séduire des gouvernements confrontés à des contestations sociales de plus en plus fréquentes.

Le danger réside dans le fait que l’intelligence artificielle ne constitue pas seulement un multiplicateur de richesse ; elle est également un multiplicateur de pouvoir. Les États qui maîtrisent les infrastructures numériques les plus avancées disposeront simultanément d’un avantage économique, militaire, informationnel et sécuritaire. Cette concentration du pouvoir pourrait favoriser la naissance de systèmes politiques de plus en plus centralisés où le contrôle technologique remplacerait progressivement certains mécanismes traditionnels de régulation démocratique.

La perspective qui se dessine n’est donc pas uniquement celle d’une révolution industrielle. Elle pourrait également être celle d’une transformation profonde des équilibres politiques mondiaux. D’un côté, une minorité de nations concentrerait les centres de données, les investissements, les brevets et les capacités de calcul. De l’autre, une majorité de pays verrait s’accroître sa dépendance technologique et économique. Entre ces deux mondes émergerait un climat de méfiance, de compétition et de tensions permanentes pouvant déboucher sur des guerres.

L’enjeu fondamental des prochaines décennies sera alors de savoir si l’intelligence artificielle deviendra un facteur de convergence ou un accélérateur des fractures existantes. Les données actuelles semblent malheureusement indiquer que la seconde hypothèse gagne du terrain. À mesure que s’élargit le fossé technologique entre le Nord et le Sud, les risques d’instabilité politique, de conflits géoéconomiques et de dérives autoritaires augmentent. Dans un univers où quelques puissances contrôlent l’essentiel des infrastructures numériques mondiales et où les outils de surveillance deviennent toujours plus performants, l’intelligence artificielle pourrait finalement apparaître non seulement comme la technologie dominante du XXIe siècle, mais aussi comme le révélateur le plus spectaculaire de l’égoïsme croissant des nations et de la fragmentation du monde en blocs de puissance inégaux.

 

 

Jean Marie Nol économiste et juriste 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article