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5 Juin 2026
Dans le grand vacarme du monde, Léon XIV multiplie les appels à la paix. Ses prises de parole sont le fruit d’une longue histoire, d’une doctrine construite pape après pape, chacun apportant sa pierre à partir de la réalité des événements traversés en son temps. L’archevêque de Paris, Mgr Laurent Ulrich, publie un petit livre éclairant sur le sujet, Les papes, la guerre, la paix 1914-2026 (Éditions du Cerf) à partir d’extraits marquants de discours des pontifes, de Benoît XV à Léon XIV. Le prélat, dont la parole est rare, en donne la primeur aux lecteurs du Point. Et nous livre sa lecture de la première encyclique du pape, Magnifica humanitas, qui secoue le monde de la tech et nourrit le débat public.
Le Point : L’intelligence artificielle dicte désormais en partie la « grammaire des conflits », affirme le pape Léon XIV dans sa dernière encyclique. Comment adapter la pensée sociale de l’Église à cette nouvelle configuration géopolitique dans un monde où les guerres se multiplient ?
Mgr Laurent Ulrich : La doctrine sociale de l’Église vise, depuis ses origines, à prévenir toutes les tentatives de domination des hommes les uns sur les autres. C’est sa ligne de conduite constante depuis le texte fondateur Rerum Novarum de Léon XIII en 1891. Qu’il s’agisse de la guerre, de l’intelligence artificielle, des relations internationales, du développement des peuples ou du droit du travail, l’objectif est toujours le même : s’interdire – et inviter les autres à s’interdire – toute forme d’asservissement, afin de préserver dans les relations humaines cette vérité fondamentale qu’un homme vaut un homme.
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Magnifica Humanitas n’est pas une condamnation du progrès technologique en soi…
J’entends certains dire qu’ils n’utiliseront jamais l’intelligence artificielle car ce serait trop dangereux. Une certaine prudence est compréhensible, mais la réalité est ailleurs. Comme pour tout progrès scientifique et technique depuis la Renaissance – depuis que l’homme est capable de mesurer, quantifier et conceptualiser le monde –, l’Église rappelle une préoccupation majeure : attention à rester humain devant une nouveauté dont on pourrait attendre indûment le salut. Dans la Bible, le psaume 33 dit : « Un roi n’est pas sauvé par sa grande armée ». Une armée peut gagner une guerre, mais vouloir gagner la guerre à tout prix est-il un objectif suffisant pour la déclarer ?
Le Pape se fait tout de même « sonneur de tocsin ». N’est-il pas trop alarmiste sur ce point ?
On reproche souvent à l’Église d’être trop prudente ou alarmiste, pas assez entraînante. Mais peut-on vraiment lui reprocher de pointer des dérives ? Dans le monde actuel, il est légitime de craindre les violences, y compris par des moyens intellectuels ou techniques. Le pape parle d’un risque d’« esclavage moderne ». L’esclavage continue de hanter l’humanité : même si on a décrété sa suppression légale au XIXe siècle, tout le monde sait qu’il perdure sous d’autres formes. La tentation de mettre autrui en esclavage est permanente.
Au passage, Léon XIV demande pardon pour le soutien de l’Église à l’esclavage dans le passé. Ce n’est pas une nouveauté, mais c’est un point que beaucoup ont repéré…
Ce n’est pas la première fois qu’un pape demande pardon : il y a eu les mots de Jean-Paul II en l’an 2000, ceux du pape François au sujet de l’écologie. La surexploitation de la nature est parfois liée à un désir d’exploitation des richesses que l’intelligence chrétienne a encouragé, notamment lors des grandes découvertes du XVIe siècle. Ces expéditions étaient mues par le désir d’annoncer l’Évangile, mais elles ont eu des conséquences sur les hommes et la nature pour lesquelles le pape François a eu des mots de repentance. Il est important pour l’Église de regarder son passé avec courage, et de demander pardon.
KHANH RENAUD POUR « LE POINT »
Pour faire le lien avec vos travaux, le pape aborde aussi la notion de « guerre juste » dans son encyclique, pour dire qu’elle n’est plus la doctrine de l’Église. Comment celle-ci a-t-elle évolué sur ce point ?
Léon XIV précise : « hors le cas de défense légitime ». Car lorsqu’on est attaqué, on a le droit de se défendre, c’est un point capital. La « guerre juste » a été théorisée par saint Augustin puis saint Thomas d’Aquin. Mais ce qui l’a mise à mal, ce sont les guerres insensées du XXe siècle. Pensez aux millions de morts de la Première Guerre mondiale pour récupérer l’Alsace-Moselle… C’est cher payé. La haine entre la France et l’Allemagne a entraîné de tels massacres en 14-18 et 39-45 que l’on a fini par se dire qu’il n’y avait plus rien de « juste » là-dedans.
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Dans notre monde actuel, qu’est-ce qu’une guerre juste ?
Je ne saurais le dire précisément. Il y a des territoires attaqués par de puissants voisins pour lesquels on comprend que les habitants se défendent. La guerre juste serait celle par laquelle on se défend d’une agression très injuste. En dehors de cela, je ne vois pas d’autres motifs.
Depuis que l’Église n’a plus de territoire à défendre, sa voix morale a pris une importance considérable.
La parole d’un pape peut-elle encore être audible alors que prédomine ce que Léon XIV désigne comme « la culture de la force » ?
Elle n’est pas immédiatement audible, car beaucoup se demandent à quoi servent ces paroles de plainte si elles n’ont pas la force physique pour juguler les conflits. Mais je remarque que depuis que l’Église n’a plus de territoire à défendre, sa voix morale a pris une importance considérable. Réduit à 44 hectares, l’État pontifical n’est plus un territoire à protéger militairement. Au XIXe siècle, un pape comme Grégoire XVI défendait des intérêts temporels particuliers, ce qui affaiblissait son autorité morale. Aujourd’hui, l’autorité du pape a grandi précisément parce qu’il n’a plus de divisions militaires, comme le faisait remarquer Staline. Son autorité est purement morale, et c’est pour cela que tout le monde espère sa visite.
Un pape qui appelle à la paix est-il condamné à l’impuissance ? Votre chapitre sur Benoît XV pendant la guerre de 14-18 montre bien l’impuissance de celui-ci à cette époque…
Benoît XV fut impuissant sur le moment, certes, mais les institutions internationales comme la Société des Nations sont nées de concepts qu’il avait défendus. Il expliquait que dans une guerre, c’est toujours l’humanité qui perd. Un État gagne, un autre perd, mais au total, l’humanité sort très abîmée. Aristide Briand a beaucoup œuvré pour la SDN, mais la pensée morale de Benoît XV a été un terreau fertile pour cette avancée.
Quand on n’a plus de référence transcendante, on lutte pour une survie qui risque d’être illusoire.
Les quatre critères qui provoquent la guerre tels qu’ils sont énoncés par Benoît XV à cette époque sont d’une cruelle actualité. Notamment lorsqu’il met l’accent sur le matérialisme effréné…
Quand on n’a plus de référence transcendante, on lutte pour une survie qui risque d’être illusoire.
Le pape actuel est-il en position de force pour faire entendre la voix de la paix dans le vacarme du monde ?
L’enseignement de Léon XIV commence à peine à se déployer, mais on a vu ce qu’il a dit, notamment, en Algérie et dans les autres pays d’Afrique qu’il a visités. Il a appelé les pouvoirs en place à la paix, au dialogue et au soutien des instances intermédiaires. Devant les dirigeants de ces pays, des pays où il a dit des choses très fortes contre la logique de puissance et de domination qui ont été entendues par les populations. Ce qui sauve la paix, ce sont les instances de dialogue à tous les niveaux.
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Quel est le lien fondamental entre tous les Papes que vous avez étudiés ?
C’est le refus de la domination. Cette pensée progresse en fonction de l’histoire. Benoît XV était frappé par le caractère fratricide de la guerre entre Français et Allemands, qui partageaient la même foi et la même culture. À l’époque, l’évêque de Cambrai et l’évêque allemand aux armées pouvaient se trouver à un kilomètre l’un de l’autre sans se parler ; aujourd’hui cela semble invraisemblable. En 1991, Jean-Paul II a ainsi convoqué les présidents des conférences épiscopales des pays impliqués dans la guerre du Golfe pour leur dire : « Nous sommes l’Église catholique, que pouvons-nous faire pour soutenir le dialogue ? »
Léon XIV ne parle pas nommément de Donald Trump dans son encyclique mais celui-ci incarne cette « culture de la force » que dénonce le pape…
C’est un choc de conceptions du pouvoir : le pouvoir comme domination contre le pouvoir comme service. Quand la seule référence est le gain d’argent ou l’augmentation des parts de marché, le pape dit non. Et ce qui me frappe est la grande paix avec laquelle il se prononce. Quand on essaie de l’opposer frontalement à Donald Trump, Léon XIV répond que son problème n’est pas de contredire un pouvoir légitime, mais d’acclimater le débat public mondial à l’idée que les peuples veulent la paix, même si les chefs veulent la guerre.
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Le vice-président américain, catholique converti, J.D. Vance a déclaré que le pape devrait « rester dans sa sacristie ». Qu’en pensez-vous ?
Il a surtout dit que le pape devrait se contenter de la morale… Comme si la morale n’était pas en jeu dans la guerre ! C’est invraisemblable. Le droit international définit des crimes de guerre ; cela signifie que la guerre doit se faire « à la loyale ». La morale est partout, surtout dans ce domaine.
De quel pape Léon XIV est-il le plus proche ?
Sans doute de Paul VI. Celui-ci considérait que « le développement est le nouveau nom de la paix ». Tant que l’injustice et l’inégalité dans le développement entre les peuples prospéreront, expliquait-il, il y aura des sources de guerre. Je pense que Léon XIV est très proche de cette pensée, tout en admirant les gestes forts de Jean-Paul II. Paul VI disait : « Plus jamais la guerre », ce qui pouvait paraître incantatoire, mais c’est une phrase qui a marqué les esprits. Regardez comment s’est faite l’Europe : cinq ans après la Seconde Guerre mondiale, Schuman, Adenauer et De Gasperi jetaient les bases d’une entente. Faire des traités pour construire un grand projet d’union durable plutôt que pour simplement finir une guerre répond à une philosophie grandiose, qu’il faut soutenir.
Léon XIV sera en France du 25 au 28 septembre. Quel message peut-il porter ?
En septembre dernier, le pape a écrit un texte sur l’éducation, Dessiner de nouvelles frontières d’espérance. Il y souligne trois urgences : éduquer à l’intériorité (c’est l’espace intime où l’individu apprend la liberté), humaniser l’intelligence artificielle (garder un esprit critique face au développement technique) et éduquer les jeunes à la paix. Je pense qu’il développera ces thèmes durant son voyage.
Une question plus personnelle : vous aurez 75 ans le 7 septembre prochain, l’âge de la retraite canonique. Comment voyez-vous la suite pour le diocèse de Paris ?
Je vais remettre mon office entre les mains du Saint-Père, comme c’est la règle. Le Pape demeure maître de la situation. Le diocèse de Paris a été déstabilisé par le Covid et les crises des années 2020, la diminution de la pratique religieuse, la diminution de la population dans Paris, mais j’observe que ce que nous avons vécu depuis quatre ans a redonné de la confiance. Nous vivons un renouveau des demandes de baptêmes d’adultes.
Je vois une belle vitalité liturgique, qui s’est traduite dans la réouverture de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, je suis marqué par la beauté de la prière commune des chrétiens ici. Je suis aussi frappé par la grande qualité de formation et de charité qui est – notamment – à l’œuvre dans le réseau des associations qui œuvrent auprès des personnes en précarité, comme autant de petits « Hôtel-Dieu » rattachés à nombre de paroisses. L’Église est capable de faire que les chrétiens travaillent pour l’unité du tissu social.
Et c’est vous qui accueillerez le pape en tant qu’archevêque de Paris ?
Je le crois, mais c’est le Saint-Père qui décidera ce dont le diocèse de Paris a besoin. De mon côté, je suis disponible pour ce qu’il décidera. C’est l’Église qui est importante, c’est sa mission qui compte, et l’Église qui est à Paris a saisi, je crois, les axes de sa mission.