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Publié par Edouard Boulogne

2. L’ARMEE LIBYENNE ET LES MERCENAIRES ( Suite ).

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Les forces armées

Le gouvernement libyen a toujours pris soin de ne pas laisser se constituer une armée professionnelle puissante. Il préfère fonder la sécurité du régime sur le système des milices tribales organisées en « comités révolutionnaires ».

L’armée libyenne compte environ 50 000 hommes, dont seulement 10 000 sont véritablement entraînés, équipés, correctement payés et motivés. Ce sont les forces les plus loyales au régime, répartis entre 4 brigades, notamment la 32e brigade mécanisée - commandée par Khamis Kadhafi, fils du guide - forte de 4 000 hommes, bien équipée en chars, véhicules blindés de transport de troupes et automoteurs d’artillerie.

Le reste de l’armée de terre est organisé en 10 bataillons blindés, 10 bataillons mécanisés, 18 bataillons d’infanterie et 6 bataillons commando, auxquels il faut ajouter 22 bataillons d’artillerie. Avant la crise, l’arsenal des forces terrestres libyennes était conséquent avec 500 chars de bataille (T-72, T-62 et T-55), 1 500 blindés divers et 2 000 pièces d’artillerie. Il comprenait également quelques dizaines d’hélicoptères d’assaut. Comme pour la force aérienne, ces moyens ont été considérablement réduits par les années d’embargo, une maintenance déplorable et de nombreuses défections. Il en reste cependant suffisamment pour équiper convenablement une force de quelques dizaines de milliers d’hommes. Bien qu’{ court d’entraînement et fragilisée par le stockage d’une partie de ses armes, cette armée est techniquement et tactiquement très supérieure aux rebelles, motivés mais sans grandes compétences militaires, individuelles et collectives.

La force aérienne, forte d’environ 18 000 personnels, alignait, avant la campagne de l’OTAN, plus d’une centaine d’appareils de combat (MiG 21/23, Su 24, etc.), sans compter les hélicoptères. Il faut noter que certains pilotes seraient d’origine serbe. La marine avec 8 000 personnels et un faible nombre de bâtiments de petit tonnage joue un rôle négligeable sur le plan opérationnel.

Il convient d’ajouter { ces forces proprement militaires les effectifs (non connus) de la police et des différentes milices locales qui dépendent des chefs de tribus.

A l’occasion des combats, aucun observateur n’a relevé de désertions au sein des forces libyennes fidèles au régime, même au moment où elles piétinaient à Misrata et Ajdabiya. Cela s’explique par le recrutement de ces troupes dans les tribus fidèles à Kadhafi, notamment les Kadhafa.

Les mercenaires

Bien des choses ont été écrites sur les « mercenaires » servant dans les forces de sécurité libyennes, mais peu sont exactes. En fait, la pratique du « mercenariat » est ancienne. Il y a plusieurs dizaines d’années que des étrangers servent le régime de Muammar Kadhafi, soit au sein d’unités militaires, soit dans des milices armées. Mais leur impact sur le plan opérationnel reste limité.

A la fin des années 1970, le colonel avait constitué une « Légion islamique » qui devait intervenir sur l’ensemble du continent dont il rêvait de faire les « Etats-Unis d’Afrique ». Après les échecs rencontrés au Tchad en 1987, cette unité a été dissoute.

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Au cours des années récentes, de nouveaux recrutements d’étrangers ont été opérés. Ce phénomène est tout { fait comparable { ce que l’on retrouve { tous les niveaux de la vie économique libyenne : une très forte proportion de travailleurs étrangers en quête d’un emploi dans le pays.

De nos jours, les recrues sont majoritairement de nationalités malienne, tchadienne, nigérienne, congolaise et soudanaise. Si la solde n’atteint pas les 2 000 dollars par mois annoncés par la propagande adverse, elle est tout de même conséquente rapportée aux salaires de misère qui sont en vigueur dans les pays d’origine des volontaires.

Les informations en provenance des forces rebelles qui dénoncent ces intrusions étrangères sont vagues et sujettes à caution. Début avril, les insurgés ont indiqué avoir capturé quinze mercenaires algériens à Ajdabiya et en avoir tué trois lors des combats livrés dans cette ville. Le porte-parole des rebelles a aussitôt accusé l'Algérie de soutenir Mouammar Kadhafi, affirmant que ce pays "fermait les yeux" sur la venue de mercenaires.

Jennifer Rubin, du Washington Post, citant un ancien proche du régime aujourd’hui passé dans l'opposition, écrit que 450 mercenaires saharaouis participeraient à la répression des insurgés. Ils proviendraient des camps de Tindouf en Algérie, où sont basés les membres du Polisario, ce qui impliquerait une complicité de l’Algérie. Ces combattants toucheraient, toujours selon le Washington Post, 10 000 dollars pour deux mois d’engagement. Le montant de la solde est tout simplement ahurissant. Le Polisario a d’ailleurs rejeté ces allégations.

Ce qui est en revanche avéré – et la mission l’a constaté par elle-même -, c’est que les Touaregs (Targuis) du Niger sont venus en mai à Tripoli apporter leur soutien à Kadhafi. Leur démarche relève d’une dette d’honneur et elle est spontanée. Ils se disent 30 000, chiffre très largement exagéré. La mission a pu rencontrer certains de leurs chefs logés { l’hôtel Corinthia, à Tripoli.

A la vérité, les effectifs de ces combattants étrangers sont particulièrement difficiles à évaluer. Les chiffres qui circulent sont gonflés (jusqu’{ 6 000 selon certaines sources) et il semble qu’un amalgame délibéré soit fait entre des Libyens d’origine étrangère et de véritables volontaires venus d’autres pays. Quel que soit leur nombre, ils ne constituent qu’une faible partie des forces libyennes.

3. LES CAUSES DE LA REVOLUTION

Un contexte spécifique

La genèse de la « révolution » libyenne semble résulter de la conjonction de plusieurs phénomènes :

- le contexte régional, celui du « printemps arabe », porteur d’appels { manifester pour obtenir davantage de libertés,

- une situation spécifique à la Libye, et plus particulièrement à sa partie orientale,

- des ingérences extérieures.

En Tunisie, le mécontentement social a joué un grand rôle dans l’explosion du mécontentement. De même, en Égypte, les problèmes économiques et sociaux ont eu une importance majeure.

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En Libye, le régime a, grâce à la recette pétrolière, procédé à une véritable redistribution des richesses, même si elle reste très inégalitaire. Le pays produisait avant la crise environ 1,5 million de barils par jour. Ses avoirs sont estimés à près de 150 milliards de dollars, pour une population de 6 millions de personnes. Cette richesse collective, associée à une politique sociale ambitieuse, engendre une conséquence insolite en Afrique : les Libyens refusent de faire des travaux qu’ils considèrent comme «dégradants». Les jeunes qui terminent leurs études refusent des emplois de bas de gamme. Ils revendiquent immédiatement des fonctions lucratives, un appartement confortable, une voiture neuve. Le gouvernement est donc contraint d’importer une abondante main d’oeuvre étrangère, par centaines de milliers, pour faire le travail que les Libyens refusent de faire.

Les causes sociales ne semblent donc pas déterminantes dans la crise dont il faut rechercher les causes ailleurs. Tout se passe comme si les aspirations du peuple libyen n’étaient donc que politiques : rejet d’un pouvoir personnalité { l’excès, exigence de liberté.

L’irrédentisme de l’Est

La Cyrénaïque s’est toujours montrée rétive { accepter la domination de la Tripolitaine et l’autorité du colonel Kadhafi - bien qu’ayant pris une épouse à l’est - n’y a jamais été acceptée : l’influence de l’ancienne monarchie sénoussie ainsi que celle des Frères musulmans y perdurent et se concrétisent régulièrement par des manifestations.

Benghazi est connu comme un foyer d’extrémisme religieux. La Cyrénaïque a une tradition islamiste ancienne remontant { l’époque de la confrérie sénoussie. L’intégrisme y est beaucoup plus marqué que dans l’ouest du pays : les femmes, intégralement voilées, ne conduisent pas et leur vie sociale est réduite au minimum. Au sein de la population dominent les hommes barbus, souvent marqués au front du signe noir de la piété.

Enfin, fait souvent méconnu, Benghazi est devenue, au cours des quinze dernières années, l’épicentre de la migration africaine vers l’Europe. Ce trafic humain s’est transformé en une véritable industrie, brassant des milliards de dollars. Un monde parallèle mafieux s’est développé dans la ville où le trafic est profondément implanté et emploie des milliers de personnes dans tous les domaines, non sans corrompre la police et les fonctionnaires. Ce n’est que depuis un an que le gouvernement libyen, avec l’aide de l’Italie, a réussi { contrôler ce cancer.

Avec la disparition de son fonds de commerce et l’arrestation de nombre de ses chefs, la mafia locale a été en pointe dans le financement et le soutien à la rébellion libyenne. De nombreux gangs et membres de la pègre issus des bas-fonds de la ville sont connus pour avoir mené des expéditions punitives contre les travailleurs immigrés africains à Benghazi même et dans les banlieues. Depuis le début de la rébellion, plusieurs centaines de travailleurs immigrés, Soudanais, Somaliens, Éthiopiens et Érythréens, ont été détroussés ou assassinés par les milices rebelles. Ce fait est soigneusement caché par les médias internationaux.

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Le rôle des réseaux sociaux

Dans les précédents tunisien et égyptien, le rôle tenu par internet et les réseaux sociaux (Facebook et Twitter) a été souvent évoqué. Une telle influence ne pouvait qu’être réduite en Libye

Pourtant, { l’origine, Facebook a été utilisé par Saïf al-Islam comme le moyen de diffuser de nouvelles idées dans la société libyenne. Mais lors des événements, ce mode de communication lui a échappé. Peu à peu, la pression est montée dans les blogs et les réseaux sociaux : des appels { manifester ont été lancés, sur le modèle de ce qui s’était pratiqué en Tunisie et en Égypte. Ils ont bientôt été relayés par des centaines, puis des milliers de signataires.

Leur impact a certes été réduit dans un pays où l’usage d’internet n’est pas aussi développé que chez ses voisins, mais cette diffusion a suffi à inquiéter le régime libyen, d’autant qu’elle a été amplifiée par les chaînes satellitaires, notamment arabes. C’est ainsi que le drapeau et l’ancien hymne royal sont apparus sur Facebook. Nul ne cache aujourd’hui que la grande manifestation du 17 février – devenue « date officielle » de la « révolution » - a été lancée { l’appel des réseaux sociaux.

Le rôle des médias et la mise en scène du conflit

En Libye, les chaines arabes (Al-Jazira, Al-Arabia) sont beaucoup plus regardées que les chaînes nationales, qui abusent de la langue de bois. Or, la couverture des événements de Libye par les chaînes satellitaires arabes appelle quelques observations critiques. Jusqu’{ fin février, les villes de l’ouest libyen ont connu de fortes tensions et des affrontements - lesquels ont été moindres { l’est - mais leur relation a fait l’objet d’exagérations, voire de désinformation pure et simple. A titre d’exemple, l’information reprise par les médias occidentaux selon laquelle l’aviation du régime aurait bombardé Tripoli est parfaitement inexacte : aucune bombe libyenne n’est tombée sur la capitale, même si des affrontements sanglants semblent avoir eu lieu dans certains quartiers.

La même erreur est délibérément commise quand les médias arabes et occidentaux affirment que le régime a tiré sur sa propre population. La mission s’est rendue sur place et n’a rien constaté de tel. Pourtant, la chaîne Al-Jazira est présente à Tripoli. Ses reporters, souvent occidentaux, travaillent sans obstruction de la part du régime.

La conséquence de cette désinformation est claire : la résolution de l’ONU a été votée à partir des informations de cette presse et sans qu’aucune commission d’enquête préalable ne se soit rendue sur place. Il n’est pas exagéré de dire qu’Al-Jazira a créé l’évènement et influencé l’ONU. La guerre médiatique autour de cette affaire rappelle étonnamment ce qui s’est passé dans les Balkans, { partir de 1991, aux dépens de la Serbie.

( à Suivre ). 
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