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Publié par Edouard Boulogne

article_Juppe.jpg ( Alain Juppé. Le temps des talleyrand est passé ). 

 

8. L’ACTION DE L’OTAN

Les succès des frappes aériennes

Bien qu’aucun des Etats engagés dans les opérations n’affiche clairement ses objectifs, l’action militaire vise logiquement { l’obtention d’un cessez-le-feu. Pour y parvenir, elle s’articule selon trois modalités : l’embargo maritime sur les armes ; la mise en oeuvre d’une zone d’interdiction de survol ; la protection des populations civiles. C’est ce dernier objectif qui s’avère le plus problématique, car il implique selon le commandement de l’OTAN, la destruction des moyens offensifs de l’armée de Tripoli.

A l’occasion des premières semaines de bombardement, les forces aériennes françaises, américaines et britanniques, ont « matraqué » systématiquement l’appareil militaire libyen, détruisant notamment son système de défense antiaérienne ainsi que de nombreux véhicules blindés et armes lourdes.

L’absence d’opérateurs au sol a parfois conduit { un certain gaspillage de moyens : ainsi quatre missiles Tomahawk ont été tirés sur les hangars de la base navale de Tripoli – laquelle n’a au demeurant rien { voir avec la No Fly Zone – pour détruire 4 véhicules lance-missiles anti-navires d’entraînement. 3 millions de dollars ont ainsi été dépensés pour réduire en cendres des matériels inertes.

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Selon le général Bouchard, officier canadien commandant l’opération de l’OTAN, près de 30% du potentiel des forces libyennes auraient été détruits grâce aux frappes de la coalition. Le souvenir des évaluations très largement erronées de la campagne aérienne de l’OTAN contre les forces serbes lors de la guerre du Kosovo, doit conduire à relativiser cette estimation.

Certains experts militaires accusent les forces de la Coalition d’utiliser des armes contenant de l’uranium appauvri. L’OTAN a démenti l’usage de ces armes, mais les experts, qui ont analysé les photos des attaques aériennes contre les forces de Kadhafi, en ont conclu que de telles armes ont très probablement été utilisées. Si aucune preuve n’en existe, le doute subsiste. Il doit être dissipé, sauf { encourir les foudres de la justice internationale.

Les dommages collatéraux

Les bombardements ont été d’une précision extrême et les dégâts collatéraux assez faibles, mais indéniables1. Certaines frappes de l’OTAN ont eu des conséquences dramatiques pour les populations civiles.

A Mizda, alors qu’elles visaient des installations militaires, des frappes aériennes de l’OTAN auraient touché l’hôpital, les logements de fonctions des médecins et une quarantaine d’habitations situées { proximité, faisant de nombreux blessés parmi les civils et le personnel médical, dont des médecins nord-coréens.

En plus du choc psychologique et du traumatisme qu’elles ont subi, des familles entières ont du quitter leur logement pour se réfugier sous des tentes. La délégation qui les a rencontré a pu noter la grande précarité de leurs conditions de vie.

La délégation a également noté l’incompréhension de la part des habitants de l’ouest et du sud du pays quant aux raisons et motifs de ces bombardements. Elles vivent très mal le fait d’être considérées comme des criminels par le seul fait d’être des citoyens libyens. Elles ne comprennent pas que seuls les intérêts des populations de l’est du pays soient pris en considération par la coalition internationale.

Selon d’autres témoignages recueillis, { Misrata et Ziaouia, les frappes de l’OTAN auraient également causé des dégâts dont ont été victimes des populations étrangères. Une centaine de familles algériennes ont tout perdu et d’autres ont été obligées de quitter les lieux en abandonnant derrière eux tous leurs biens ; certains familles sont toujours à la recherche de leurs proches portés disparus.

Les limites des frappes de l’OTAN

Après plusieurs semaines de bombardement, les frappes de l’OTAN ont rapidement montré leurs limites En effet, les forces du régime ont su s’adapter pour réduire l’effet des actions aériennes :

- en utilisant des moyens légers (pick-up notamment), dont l’apparence est plus difficile à identifier par les aéronefs de surveillance ;

- en dissimulant leur armement lourd, très vulnérable, et en le déplaçant de nuit vers la zone de combat ;

1 Les Libyens disent qu’un hôpital de Tripoli a été touché par des frappes de la coalition. Nous ne sommes pas en mesure de confirmer cette allégation.

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- en se retranchant parfois dans des zones urbaines, afin d’accroître le risque de dommages collatéraux en cas de frappe de l’OTAN, comme lors des combats de Misrata.

Au demeurant, des unités d’infanterie entraînées et motivées, disposant d’appuis-feu légers - mortiers, lance-roquettes, snipers - sont tout à fait en mesure de tenir des zones urbaines et d’y défaire les insurgés sans que la puissance aérienne ne soit en mesure d’intervenir efficacement.

En l’état actuel des choses, la décision ne semble donc pas pouvoir être emportée par une action reposant sur des frappes aériennes et des conseillers militaires.

En effet, plusieurs facteurs limitent les perspectives de dislocation des forces de Kadhafi :

- le retrait des moyens de combat américains fin mars,

- le fait que seuls six pays, aux moyens limités, participent aux frappes,

- les difficultés de l’OTAN { organiser un contrôle opérationnel efficace,

- la faiblesse des forces terrestres de l’insurrection,

- l’adaptation tactique des forces libyennes pour contrer l’effet des frappes aériennes

La décision de l’armée de l’air américaine de déployer des drones armés Predator ne devrait guère modifier cet état de fait.

Observations de la délégation

La délégation a passé une semaine complète { Tripoli et dans l’ouest libyen (du 31 mars au 6 avril), sans voir un avion, sans assister à un bombardement et sans entendre un tir de DCA.

A l’exception du complexe de Bab-al-Azizia - la résidence du colonel Kadhafi – et de la petite base navale, la capitale libyenne ne semblait guère avoir été touchée par l’OTAN.

Aucun déploiement de forces ou dispositif militaires n’était visible en ville, où l’ambiance n’était absolument pas celle d’un pays en guerre. Les Tripolitains circulaient normalement et se rendaient même sur le bord de mer en soirée. Les policiers en ville n’étaient pas armés.

A la sortie de Tripoli, des barrages étaient installés sur les routes. Mais ils n’étaient constitués que d’une poignée d’hommes (police, milice, armée selon les cas) légèrement armés (parfois du ZSU 23/2 sur pick up).

Les réactions de la population libyenne aux bombardements

En raison de la reprise des bombardements de l’OTAN menés dans la nuit du 30 avril au 1er mai, ayant notamment entraîné la mort d’un des fils de Mouammar Kadhafi, Saïf al-Arab, et de trois de ses petits-enfants, la population de Tripoli commence { être excédée contre l’OTAN.

C’est pourquoi plusieurs représentations diplomatiques de pays membres de l’OTAN ont été attaquées dans la capitale. Les habitants de Tripoli s’en sont pris aux locaux de l’ambassade d’Italie et aux résidences des ambassadeurs d’Italie et du Royaume-Uni, qui ont été incendiés. D’autres attaques, qui n’ont pas causé de dégâts majeurs, ont été signalées contre les ambassades de France et des Etats-Unis. Un bâtiment de l’ONU a également été visé.

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Une résolution imprécise et contournée

L’opération militaire en Libye, baptisée Aube de l’Odyssée, s’inscrit dans le cadre d’une résolution des Nations Unies obtenue in extremis grâce { un feu vert des États-Unis, à la neutralité de la Russie et de la Chine et à une intervention directe du président français auprès de plusieurs membres non permanents. En raison d’un soutien limité des organisations régionales (Ligue arabe notamment), largement extrapolé par la France et la Grande-Bretagne, aux limites de la mauvaise foi, cette opération repose sur des bases politiques fragiles et fluctuantes.

Si la résolution 1973 limite l’emploi de la force aérienne { la protection des populations civiles, elle laisse malheureusement le champ libre à de nombreuses interprétations, en évoquant de manière imprécise « toutes les mesures nécessaires » pour atteindre cet objectif. La résolution n’exclut même pas complètement une intervention terrestre, du moment qu’elle ne se traduit pas par « le déploiement d’une force d’occupation étrangère ».

Elle permet donc une assez grande latitude dans l’emploi de la force depuis la simple mise en place d’une zone d’exclusion aérienne jusqu’{ la destruction complète de l’outil militaire de Kadhafi « afin de protéger les populations civiles ».

On ne peut que constater et regretter la très excessive interprétation de cette résolution faite par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Si personne ne pleurera Kadhafi et son régime autoritaire, l’élimination du leader libyen n’est ni autorisée ni légitime dans le cadre de cette opération. Une telle action tend à renforcer les accusations de néocolonialisme qui ont souvent cours dans les pays arabes. Il faut enfin souligner que la résolution 1973 de l’ONU n’autorise en rien un assassinat politique, tenté à plusieurs reprises.

9. L’ACTION DES SERVICES OCCIDENTAUX

Les liens étroits établis, depuis le milieu des années 1990, entre la CIA et le SIS, d’une part et le renseignement libyen d’autre part, semblent avoir permis aux agences américaines et britanniques de recruter de nombreuses sources au sein même des services dirigés alors par Moussa Koussa, que beaucoup soupçonnent d’avoir été un agent double du MI-6.

Alors que les forces de Kadhafi se trouvaient dans les faubourgs de Benghazi et que le sort de la rébellion semblait scellé, il a été décidé à Washington - avec le secret assentiment de Londres et de Paris - d’attaquer la Libye pour renverser le régime de Tripoli.

En complément de l’action aérienne décidée par l’ONU et conduite par la coalition sous commandement de l’OTAN, les services de renseignement occidentaux ont donc renforcé leur présence en Libye, dans le but d'appuyer les rebelles dans leur lutte contre le régime Kadhafi. Le recours à des forces spéciales et à des unités d'opérations clandestines vise à contourner les dispositions de la résolution du Conseil de sécurité qui écarte toute "force d'occupation". A noter que cette présence a débuté, de manière discrète, avant même le début de l’opération d’interdiction aérienne, ce qui, au regard du droit international, relève clairement de l’ingérence.

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Les opérations clandestines d’assistance

Dès le début des opérations aériennes, des équipes de la CIA furent déployées en Libye, sur ordre du président des Etats-Unis, pour prendre contact avec les insurgés et guider les frappes de la coalition. Le président américain aurait signé un mémorandum secret permettant la conduite d’opérations clandestines afin "de contribuer { l’effort de guerre" en Libye. Celles-ci ont permis le retour du colonel Hafter1.

Puis, à la demande de Washington, le Royaume Uni dépêche des conseillers militaires auprès des insurgés, afin d’épauler sur le terrain l’action de la CIA. Ainsi, quelques dizaines de membres des forces spéciales britanniques et d’officiers du Secret Intelligence Service opèrent en Libye, en particulier pour recueillir des renseignements sur les positions des forces loyalistes. Mais ces missions ne se déroulent pas toujours au mieux.

Début mars, un petit groupe composé de deux agents du MI-6 et de six hommes du Special Air Service (SAS) tente d'entrer discrètement en contact avec les chefs de la rébellion { Benghazi. L’opération tourne court car, dès leur descente d'hélicoptère, les huit hommes sont surpris par des hommes armés qui gardent une ferme. Capturés, puis remis aux rebelles, ils sont interrogés pendant plusieurs jours avant que les autorités britanniques ne confirment leur mission et ordonnent une extraction par hélicoptère.

Le Canard Enchaîné a révélé que la France aurait, pour sa part, fourni, sous couvert de fret humanitaire, des canons de 105 mm et des batteries antiaériennes aux rebelles de Benghazi, tenant la promesse de Nicolas Sarkozy au président du Conseil libyen de transition : « Nous allons vous aider ». Cette opération menée par le service action de la DGSE aurait également permis d'envoyer sur place quelques officiers de liaison, chargés d’aider les combattants à coordonner leurs opérations et plusieurs instructeurs pour prodiguer des conseils d'ordre technique, logistique et organisationnel aux insurgés. François Baroin, le porte-parole du gouvernement français, a déclaré que le nombre d'agents dépêchés en Libye restait limité. Cette initiative a, selon lui, pour objectif d'organiser la protection des civils, car la France n'a pas l'intention de déployer des troupes au sol.

Afin de ne pas demeurer en reste, l’Italie a également fini par envoyer plusieurs conseillers militaires auprès de la rébellion.

Les Etats occidentaux ne sont pas être les seuls à apporter leur soutien aux rebelles, l’Egypte est également impliquée. Certaines informations indiquent que des membres de ses forces spéciales – appartenant à l'Unité 777 - auraient traversé la frontière pour fournir armements et appui tactique aux rebelles.

1 Khalifa Belqasim Hafter, colonel de l’armée libyenne a été fait prisonnier au Tchad, en mars 1987, lors de la reprise de Ouadi Doum par l’armée tchadienne. Au cours de sa détention, il est recruté par les services américains, dont il est l’agent depuis cette date. A la fin des années 1980, Hafter rejoint le Front de sauvegarde du peuple libyen, fondé en 1981 et dirigée par Mohammed Al-Muqaryif. Hafter prend la direction de sa branche militaire et créé un maquis anti Kadhafi situé sur la frontière égyptienne, avec le soutien de Paris et de Washington. Après l’échec de son action, il se réfugie aux Etats-Unis. Il passera la plus grande partie de ces 20 dernières années en Virginie, dans une résidence située à une dizaine de kilomètres du siège de la CIA. Son retour en Libye s’effectue début mars et le CNT le charge aussitôt d’importantes responsabilités militaires.

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Les tentatives d’assassinat de Kadhafi

L’une des solutions les plus rapides afin de mettre un terme { la crise libyenne serait la disparition du guide libyen. Ainsi, les services de la coalition, en coordination avec les forces aériennes, ont tenté de l’éliminer.

En effet, les membres de la coalition craignent la dislocation de celle-ci. D’une part, le Premier ministre italien, Silvio Berlusconi, connaît une situation difficile en raison de procès personnels et d’alliances politiques très fragiles qui pourraient entraîner son départ à court terme. Or, ses successeurs éventuels ne semblent pas favorablement disposés { l’égard de l’opération de l’OTAN et pourraient faire sortir l’Italie de la coalition. D’autre part le 19 mai, l’Executive Order signé par Obama pour les opérations en Libye et valable 60 jours, a pris fin.

Ce calendrier semble expliquer le bombardement de la résidence du dirigeant de Tripoli, dans la nuit du 30 avril au 1er mai, en flagrante violation de la résolution 1973 de l’ONU. Au cours de cette opération des forces aériennes de l’OTAN, l’un des fils de Mouammar Kadhafi - Saïf al-Arab, âgé de 29 ans - qui n’occupait pas de fonctions officielles au sein du régime, a trouvé la mort avec trois de ses enfants. Moussa Ibrahim, le porte-parole du régime a dénoncé une tentative d’assassinat du leader libyen, qui se trouvait dans la maison bombardée lors des frappes mais n’aurait pas été blessé.

Il convient également de rappeler que la résidence du colonel Kadhafi, à Bab-al Azizia, au centre de Tripoli, avait déjà été prise pour cible lors de la première vague de bombardements.

10. LES STRATEGIES INTERNATIONALES

L’intervention militaire en Libye, ainsi que toutes les tentatives plus ou moins transparentes de la part des Occidentaux d’influer sur les « révolutions » arabes, témoignent du caractère crucial que continue de revêtir le problème des ressources énergétiques d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient dans les rapports de forces mondiaux.

La stratégie américaine

Les Etats-Unis ont un intérêt capital à contrôler la Libye, ou du moins de faire de cet Etat un satellite. Certes, ce pays n’assure qu’un peu moins de 2 % de la production mondiale de pétrole, mais il dispose des plus grandes réserves confirmées de tout le continent africain. Ses hydrocarbures sont de bonne qualité, d’extraction aisée et rentables.

Par ailleurs, Washington souhaite prendre sa revanche contre Kadhafi lequel a refusé, en 2008, de rejoindre l’US Africa Command (AfriCom), commandement régional instauré par le Pentagone pour lutter contre le terrorisme et la pénétration de la Chine en Afrique. Le guide libyen avait alors déclaré s’opposer { cette « démarche impérialiste qui essaie d'acheter tout le continent ».

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Mais le but véritable de l’opération en Libye n'est pas seulement le pétrole ni la vengeance. C’est surtout la lutte contre la pénétration chinoise sur le continent noir où Pékin cherche à développer son accès aux ressources énergétiques.

Le Fonds monétaire international (FMI) a récemment publié un rapport qui explique que l’ère des Etats-Unis touche à sa fin et que l'économie américaine va être surclassée par la Chine dans les cinq ans années qui viennent. Washington tente de s’opposer { cette évolution en utilisant sa supériorité militaire et stratégique pour ralentir le développement de l'économie chinoise, en limitant son accès aux ressources naturelles et énergétiques, indispensables { sa croissance. Les manoeuvres, auxquelles nous assistons sans toujours en percevoir la cohérence, relèvent de cette stratégie.

Washington veut renverser Kadhafi parce qu’il souhaite clairement bouter la Chine hors de Libye. Pékin a effectué des investissements massifs autour de l’énergie en Cyrénaïque et s'appuie sur ce pays pour satisfaire une partie des ses besoins énergétiques. Les Chinois comptaient en Libye 30 000 expatriés, essentiellement dans l’Est ; et ils ont dû en évacuer 29 000.

En raison des événements, les entreprises chinoises sont en passe de perdre des centaines de millions de dollars. Les investissements auxquels elles ont procédé depuis des années sont en train de partir en fumée et Pékin perçoit désormais l’intervention de l’OTAN comme un acte hostile à son encontre.

Les intérêts des autres acteurs

L’engagement – ou la réserve – des Etats européens est également liée à leurs intérêts économiques. L’Italie, qui entretient depuis longtemps d’étroites relations avec la Libye, en raison de son passé colonial, et l’Allemagne, sont les deux principaux bénéficiaires du pétrole libyen, ont réalisé d’importants investissements dans ce pays, lequel est également un marché pour leurs exportations. En revanche, la France et le Royaume-Uni, n’ont pas su ou pu conclure de contrats avantageux avec Kadhafi. Aussi, n’ont-ils pas hésité { s’engager aux côtés des rebelles afin de renverser le régime de Tripoli.

Au-del{ de l’approche économique, l'Allemagne a mis en garde ses partenaires considérant que cette aventure militaire présentait des grands risques. Les autorités de Berlin ont insisté sur le fait qu’elle pouvait déboucher sur une partition de la Libye qui pourrait entraîner l’apparition d’un Etat terroriste et/ou d’un Etat en faillite { la porte de l'Europe. Mais elles n’ont pas été écoutées.

L’Europe est ainsi divisée entre « interventionnistes » britanniques et français et « attentistes » allemands et italiens. Elle joue davantage la partition américaine que la sienne propre et prend des libertés avec la résolution 1973 de l’ONU. Cette Europe cherche et trouve des alliances auprès de régimes dont les références dictatoriales valent largement celles de Muammar Kadhafi : l’Arabie saoudite, le Qatar et les Emirats arabes unis.

Le royaume saoudien et le régime de Doha ont joué un rôle décisif dès les premières heures de la rébellion, par l’intermédiaire de leurs chaines de télévision Al-Arabia et Al-Jazira qui ont « fait » l’opinion { partir de données erronées, sinon délibérément mensongères. Ce curieux parrainage d’une révolution qui se veut démocratique et respectueuse des droits de l’homme par des pétromonarchies rétrogrades ne gêne en rien les authentiques régimes libéraux de l’Occident.

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Certaines sources évoquent que le Qatar et l’Arabie saoudite - avec le soutien des Emirats arabes unis - seraient favorables { la création d’une « monarchie pétrolière senoussi » en Libye orientale.

Dernier pays intéressé au conflit et non le moindre, l’Egypte n’a jamais accepté le rattachement de la Cyrénaïque et de ses réserves pétrolières à Tripoli, lors l’indépendance de la Libye, proclamée en 1951. A l’occasion d’une tentative infructueuse de renversement de Kadhafi, en 1991, Washington aurait d’ailleurs promis au Caire le rattachement de la Cyrénaïque. Les nouveaux maitres de l’Egypte jouent un jeu dangereux et leur propre comportement interne, comme leur éventuelle implication en Libye, seront déterminants pour l’avenir de la région.

La revue des parties au conflit serait incomplète si elle ne mentionnait Israël, concerné au premier chef par la déstabilisation des régimes régionaux avec lesquels l’Etat hébreu avait mis de longues décennies { parvenir { un équilibre, et par la montée de l’islamisme : le gouvernement Netanyahou, que certains membres du CNT sont prêts à reconnaitre, demeure cependant prudent.

11. LA POSITION DE LA FRANCE

Les raisons de l’engagement français

Le 10 mars 2011, la France est le premier pays à reconnaitre le Conseil de transition comme seul "représentant légitime du peuple libyen". Cette décision du président Sarkozy provoque l'étonnement de ses partenaires européens. Trois raisons semblent avoir été à son origine :

- La frustration de la diplomatie française d’avoir été surprise par les « révolutions » arabes. Le Quai d’Orsay nourrit, { tort selon nous, le sentiment d’avoir été dépassé par les événements de l’hiver 2011 en Tunisie et en Egypte. Il a donc, en réaction, souhaité reprendre l’initiative diplomatique. La crise libyenne lui en a offert l’occasion. Il l’a d’autant plus volontiers exploitée qu’un fort sentiment anti-Kadhafi prévaut chez nos diplomates.

- Les enjeux de politique intérieure. Déclencher une opération militaire extérieure à une année de l’élection présidentielle n’est évidemment pas innocent. Dans la perspective de 2012, une victoire, a priori facile, contre un dictateur arabe depuis longtemps vilipendé ne pouvait qu’être bénéfique et renforcer la stature de chef de guerre du président-candidat { la popularité d’une faiblesse historique.

- Les conditions de la décision présidentielle sont également à prendre en compte. Le chef de l’exécutif a effectué ce choix risqué { un moment où son principal conseiller - Claude Guéant, fin connaisseur du dossier libyen - venait de quitter l’Elysée pour le ministère de l’Intérieur et ou Bernard Bajolet, le coordinateur national du renseignement – expert reconnu du monde arabe – quittait ses fonctions pour prendre l’ambassade de Kaboul. En conséquence, le président s’est trouvé sans ses garde-fous habituels, soumis à l’influence de Bernard-Henri Lévy et de l’émir du Qatar, qui l’ont poussé { recevoir, { reconnaître et à soutenir le CNT.

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La décision unilatérale de Nicolas Sarkozy a stupéfié ses alliés allemands et italiens - c’est l’une des raisons de l’abstention de Berlin sur ce dossier { l’ONU – alors que son ministre des Affaires étrangères Alain Juppé semble avoir été placé dans une situation comparable à celle de Colin Powell en 2003, lors du déclenchement de l’invasion de l’Irak. Il a dû en effet défendre une position qu’il n’avait pas choisie et { laquelle il ne semble pas avoir été associé.

Les illusions dangereuses

Les illusions du président Sarkozy ont été renforcées par les déclarations outrancières des représentants de la toute jeune révolution libyenne et l’enthousiasme – légitime – de la population de Benghazi. Les dirigeants du CNT clament que « la décision du président français a sauvé plus d’un million de vie humaines » et que c’est l’amitié entre la France et le CNT qui a permis l’évolution actuelle la survie de la rébellion.

Indéniablement, la France et son président bénéficient d’une cote d’amour inégalée sinon inégalable dans toute la Cyrénaïque. La délégation, composée en majorité de Français, a reçu en tous lieux un accueil très favorable. Les drapeaux français sont arborés partout et sont même vendus dans les kiosques. A Derna, nos interlocuteurs nous ont déclaré avoir déj{ noté une nette augmentation des demandes d’inscription { l’université en faculté de français, surtout de la part des femmes.

Il convient de reconnaître que le nom du président français n’aura sans doute jamais été aussi prononcé dans un pays étranger. S’il est encensé { l’Est, il est honni { l’Ouest, mais tout aussi présent dans les attroupements populaires et les médias, comme si la France seule était responsable de la situation aux yeux des deux parties. Les Libyens fidèles au régime font toutefois une nette différence entre le peuple français et son président.

Cette hypermédiatisation de la participation française est particulièrement trompeuse et dangereuse. Certes, certains contrats secrets ont déjà été conclus avec les insurgés, mais rien n’assure aujourd’hui que le pari du président Sarkozy de renverser le régime sera tenu. En cas de maintien au pouvoir de Kadhafi, les entreprises françaises se retrouveront dans une position extrêmement défavorable. En cas de partition du pays ou de négociation entre les parties, la France ne pourra jouer aucun rôle d’arbitre tant le ressentiment { l’égard de son président est fort { Tripoli.

Nous sommes convaincus que cet engagement irréfléchi de Paris dans le conflit libyen fait le jeu de Washington, qui laisse Nicolas Sarkozy s’afficher en moteur de la coalition, au risque, en cas d’échec, d’endosser toute la responsabilité de cette affaire. L’attitude plus discrète du président Obama permettra alors aux Etats-Unis de tirer les marrons du feu.

Le coût du conflit

Au regard de bénéfices incertains, le coût de ce conflit n’est pas négligeable. Certes l’opération aérienne permet l’engagement opérationnel des avions Rafale, ce qui pourrait avoir un impact positif pour leur exportation. Mais la France dépense chaque jour en Libye cinq fois plus d’argent qu’en Afghanistan. Cela est essentiellement du au coût des heures de vol de nos aéronefs et au prix élevé des munitions tirées.

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Le coût de l'heure de vol - hors carburant - du Rafale est de l'ordre de 13 000 euros et celle du Mirage 2000 de 11 000 euros. Les appareils de l’armée de l’air décollent des bases françaises, soit six heures de vol aller-retour de la Libye. Le coût des sorties est cependant en partie réduit depuis l'arrivée sur zone du porte-avions Charles de Gaulle.

Le ministre de la Défense, Gérard Longuet, indiquait fin avril aux députés que 11 missiles de croisière Scalp avaient été tirés en Libye. Selon un document parlementaire, le prix de ce missile s’élève { 850 000 euros pièce. Onze Scalp représentent donc une somme de 9,35 millions d'euros. D'autres munitions moins onéreuses ont été tirées (missiles de moyenne portée AASM, bombes guidées laser GBU), mais selon les informations de la presse spécialisée, le coût des deux premières semaines d'intervention dépasserait les trente millions d'euros. Le coût final dépendra évidemment de la durée de l'opération. Mais cet engagement pèsera lourdement sur le budget de la Défense, déjà soumis à de fortes contraintes.

Comme l’habitude s’en est prise, le dépassement de crédits de fonctionnement contraindra à des ponctions sur les crédits d’investissement, qui représentent la préparation de la Défense pour les décennies à venir.

12. LE RISQUE TERRORISTE

Il n’y a pas de preuves irréfutables de la présence de terroristes, mais par nature ce type de présence est malaisément décelable. Ce qui est en revanche visible, c’est l’ambiance en Libye orientale, clairement marquée par l’intégrisme : les nombreuses femmes intégralement voilées, les hommes portant la barbe, imposent la comparaison avec l’Iran des ayatollahs.

Il convient également de noter que les Frères musulmans libyens sont traditionnellement implantés dans l’Est du pays. Surtout, depuis près de deux décennies, la Cyrénaïque – et plus particulièrement le djebel Akhdar - est la zone refuge du GICL.

Le Groupe islamique de combat libyen

Le Groupe islamique de combat libyen (GICL) a été fondé en Afghanistan, au début des années 1990, par des moudjahidines libyens, vétérans de la guerre soviéto-afghane, restés sur place { l’issue du conflit. Son existence n’a toutefois été officiellement annoncée qu’en 1995. Le GICL est inscrit sur la liste noire des organisations terroristes par le Conseil de sécurité de l'ONU.

À partir de 1995, sous la houlette d’Abou Abdallah Saddik, son leader historique, le GICL s'est lancé dans le djihad contre le régime de Tripoli. Une grande partie de ses militants est alors rentrée en Libye afin de renverser le colonel Kadhafi et de lui substituer un Etat islamique radical. Des actions terroristes ont ainsi été menées à l’intérieur du pays. Les services de sécurité ont alors réussi à déjouer une tentative d’attentat dirigée contre le Guide libyen en 1996. Ce dernier a aussitôt lancé une lutte sans merci contre le GICL et, chose impensable jusqu’alors, une coopération étroite a été établie avec les services de renseignement occidentaux pour lutter conjointement contre Al-Qaïda. Cette décision a fait du colonel Kadhafi un ennemi { abattre pour l’organisation

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créée par Ben Laden ; le numéro 2 d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, désignait encore l’année dernière le guide libyen comme une de ses cibles prioritaires.

Les opérations policières menées en Libye ont contraint la plupart des activistes du GICL à quitter le pays pour poursuivre leurs activités { l’étranger. Beaucoup de militants se sont éparpillés au sein de cellules internationalistes d’Al-Qaïda.

- Le plus célèbre est Anas Al-Liby qui participa aux attentats d’août 1998 contre les ambassades américaines de Dar es Salaam, en Tanzanie, et de Nairobi, au Kenya. Il a été arrêté en mai 2002 à Londres.

- Un autre terroriste important est Ibrahim Abou Faraj Farj Al-Libi, qui a été arrêté au Pakistan le 2 mai 2005. Issu du GICL, il a réussi à grimper les échelons de la hiérarchie d’Al-Qaïda, plus particulièrement au sein du Comité militaire. Il faisait partie du premier cercle des fidèles d’Oussama Ben Laden qu’il avait rencontré au Soudan au milieu des années 90. Il était ainsi devenu le responsable des opérations extérieures de la nébuleuse de Ben Laden, succédant à Khaled Cheikh Mohamed après la capture de ce dernier, en mars 2003.

En novembre 2007, le GICL s’est déclaré filiale officielle d'Al-Qaïda, ce qui a accru la participation des djihadistes libyens aux opérations contre les Américains en Irak.

La Cyrénaïque, terre de djihadistes

Un rapport présenté en 2007 devant l’académie militaire américaine de West Point, a révélé que la Cyrénaïque, épicentre de la révolte contre le colonel Kadhafi, a été l’un des principaux foyers de recrutement des combattants islamistes engagés en Irak. Des documents saisis en 2007 en Irak par les forces américaines, contenant une liste de 600 combattants membres d’Al-Qaïda, indiquent ainsi que 112 d’entre eux étaient Libyens, et en grande majorité originaires de Cyrénaïque.

C’est plus particulièrement de la ville de Derna que sont originaires des centaines de combattants libyens partis combattre sur les théâtres d’opérations extérieurs du djihad, en Afghanistan ou en Irak. Certains sont depuis revenus en Libye.

La constatation la plus frappante qui se dégage de l'étude de West Point, c'est que la région qui va de Benghazi à Tobrouk, en passant par Derna, représente l'une des plus grandes concentrations de terroristes du monde, avec un combattant envoyé en Irak pour 1 000 à 1 500 habitants.

Si l'Arabie saoudite occupe la première place en valeur absolue en ce qui concerne le nombre des djihadistes (41%) partis combattre les forces américaines, la Libye, occupe le second rang (19%, soit 112 djihadistes). Cela signifie que presque un cinquième des combattants étrangers en Irak étaient libyens et que ce pays, en proportion de sa population, a davantage contribué au djihad que n'importe quelle autre nation, y compris l'Arabie saoudite. Et Derna (90 000 habitants) a envoyé plus de combattants (52) en Irak que n’importe quelle autre ville,

Une autre caractéristique de la contribution libyenne s’exprime { travers la proportion élevée de volontaires kamikazes dans ses rangs. Les djihadistes libyens étaient beaucoup plus portés à commettre des attentats-suicide (85%) que les autres nationalités (56%). Ce sont l{ des chiffres qui ne peuvent qu’inquiéter.

En 2009, les chefs du GICL emprisonnés auraient renoncé à leur lutte armée contre le régime de Kadhafi dans un accord conclu avec des représentants libyens de la sécurité. C’est la raison pour laquelle Saïf al-Islam, le fils du guide, aurait alors libéré 800 d’entre eux des prisons libyennes. Ils ont aujourd’hui rejoint les rangs de l’insurrection.

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Ainsi la coalition militaire sous l’égide de l'OTAN soutient une rébellion comprenant des terroristes islamiques ; nul ne peut nier que les rebelles libyens aujourd’hui soutenus par Washington étaient, hier encore, des djihadistes qui tuaient des GI’s américains en Irak.

La participation du GICL aux combats

Le chef des rebelles libyens, Hakim al-Hasidi - un des chefs du GICL ayant reçu un entraînement militaire dans un camp en Afghanistan - a déclaré que les djihadistes qui ont lutté contre les troupes alliées en Irak sont aujourd’hui en pointe dans le combat contre le régime de Kadhafi. Il disposerait d’un millier d’hommes sous son commandement. Al-Hasidi est aujourd’hui membre du CNT de Derna, responsable de la sécurité de l'est de la Cyrénaïque. Il opère sous les ordres du général Abdul Fatah Younis, ancien ministre de l’Intérieur de Kadhafi.

Ses propos sont confirmé par l'amiral américain Stavridis, Commandant suprême des Forces alliées de l’OTAN en Europe : « Des douzaines d’anciens combattants du GICL participent aux efforts des rebelles visant à renverser Kadhafi ». Mais il ajoute qu’ils l’ont fait { titre personnel au lieu d’organiser des opérations en tant que groupe constitué.

En écho à cette déclaration, le Wall Street Journal écrit que les leaders du GICL « ont récemment pris leurs distances avec Al-Qaïda et soutiennent que leur combat n'a jamais visé que le régime libyen ».

Les membres du Conseil national de transition, comme Achour Bourachid, originaire de Derna, ne s'offusquent aucunement de la présence des fondamentalistes au coeur de la révolution : « Nous sommes tous musulmans (…). Nous sommes dans la phase de libération nationale. Ce n'est pas le moment d'exacerber nos différences. Nous commencerons à nous inquiéter lorsque ces gens s'exprimeront».

Pourtant, si Abdul Hakim Al-Hasidi a insisté sur le fait que ses combattants « sont des patriotes et de bons musulmans, non pas des terroristes », il a également déclaré que « les membres d’Al-Qaïda sont également de bons musulmans et qu’ils se battent contre l’envahisseur ». Plus inquiétant, il ajoute : « Contrairement à ce qu'affirme Kadhafi, je ne fais plus partie d'Al-Qaïda. Mais si la situation d'instabilité perdure, je n'hésiterai pas à avoir recours à eux».

Les services de renseignement occidentaux sont très inquiets quant à la présence de combattants d'Al-Qaïda au sein des insurgés libyens. L'amiral Stavridis s'en est fait l'écho devant le Sénat des Etats-Unis. Il a reconnu tacitement que le renseignement américain a détecté des « signes d’activités terroristes parmi les groupes rebelles ». Cela est très alarmant mais n’a rien d’étonnant dans la mesure ou les combattants du GICL sont le pilier de l’insurrection armée.

- Abdul Hakim Al-Hasidi aurait quitté Benghazi à la mi-avril, pour se rendre à Misrata sur un bateau chargé d’armes, avec « 25 combattants bien entrainés ».

- Abdelmomem Al-Madhouni - alias Mustapha al Zawi, Orwa, ou encore Ibn al-Ward - membre d’Al-Qaïda dans les années 1990, aurait été tué dans les combats à Brega ; il était recherché par Interpol.

- Ismail Sallabi, un autre membre du GICL, entrainerait 200 fondamentalistes dans la caserne du 7 avril { Benghazi, avec l’aide d’une vingtaine d’experts envoyés du Qatar.

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Les déclarations d’Al-Qaïda

Saleh Abi Mohammad, le responsable des médias au sein de la branche maghrébine d’Al-Qada a accordé récemment une interview au journal saoudien Al-Hayyat publié à Londres.

Il y affirme que son organisation a établi des « émirats » à Benghazi, Al-Bayda, Al-Marj, Shihat et surtout à Derna. « Nous sommes spécialement présents à Derna, où sheikh Abdul Hakim est notre émir et où il a formé - aux côtés d’autres frères - un conseil islamique pour gouverner la ville en vertu de la sharia ». Il ne faut pas négliger de ce fait le potentiel de rayonnement régional qu’offrirait { Al-Qaïda une implantation ouverte dans la Libye orientale.

Saleh Abi Mohammad a également confirmé que l’organisation terroriste a acquis récemment des armes, «destinées à protéger nos combattants et à défendre la bannière de l’islam ». Cette présence d’Al-Qaïda en Libye est à l’origine des réserves occidentales sur la livraison d’armes aux rebelles.

Les réponses du CNT

Face à ces faits, les réponses des membres du CNT sont embarrassées. Au sujet des armes, ils reconnaissent qu’après la chute du système Kadhafi, { Benghazi, les arsenaux ont été pillés. Mais ils déclarent que la Libye orientale avait peu de casernes, souvent mal équipées. Les manifestants ne se seraient donc emparés que de petites quantités d’armes. Néanmoins, ils ne nient pas que la prolifération des armes est une réalité, C’est pourquoi le CNT fait un effort de recensement et a demandé aux citoyens de lui remettre ces armes à terme, lorsque la « crise » sera terminée.

Concernant la présence de terroristes, les dénégations sont plus catégoriques. La majorité des représentants interrogés affirment qu’il n’y a pas de terroristes étrangers (Al-Qaïda) dans l’est de la Libye, pas plus que de mercenaires favorables car les uns comme les autres seraient très facilement identifiés par la population. Un de nos interlocuteurs à Tobrouk a toutefois reconnu que des « combattants » avaient égorgé des soldats de Kadhafi à Ajdabiya. Mais ils ont été arrêtés et fichés. Ils ne seraient au demeurant que « quelques dizaines ».

La constitution d’un nouveau foyer terroriste régional ?

Les services de renseignement sont très inquiets sur le devenir des armes pillées par les insurgés dans les arsenaux libyens. En particulier des missiles sol-air portables de type SAM-7. Des membres d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) auraient en effet acquis plusieurs exemplaires de ces matériels des mains de trafiquants libyens. Si l’information n’a pas été confirmée, les services français ont émis la crainte de les retrouver demain "au Sahel, en Afghanistan ou à La Courneuve". Selon Claude Guéant, le ministre français de l'Intérieur, l'armement destiné aux insurgés libyens a déjà transité en partie jusqu'au Sahel.

En effet, les autorités maliennes ont récemment déclaré avoir déjà enregistré plusieurs signes d'infiltration d'armes (AK 47, RPG 7, ZU 23 SAM 7) et de matériels (pick-up et camions de transport de troupes) dans le nord du pays.

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C’est pourquoi, fin avril, le ministre malien des Affaires étrangères, Mr Soumeylou Boubeye Maïga, jugeait la situation « grave et préoccupante » dans la région. Il a fait état de l’installation d’une nouvelle base d’AQMI en territoire malien, { proximité de la frontière mauritanienne, à proximité de la localité de Nara (370 kilomètres au nord de Bamako). Plusieurs véhicules transportant des éléments supposés d’AQMI auraient été observés dans la forêt de Wagadou. Cette nouvelle base permettrait { l’organisation terroriste de lancer de nouvelles opérations en territoire mauritanien et de se replier au Mali.

Les répercussions de la crise libyenne se font ressentir jusqu’en Algérie, où selon des sources sécuritaires, la dégradation du climat sécuritaire en Kabylie est directement liée au conflit qui secoue ce pays, ce dont AQMI tirerait profit pour ses ravitaillements en armes et munitions.

Le conflit en Libye est donc un facteur d'insécurité pour l'ensemble de la région sahélo-saharienne, mais aussi du Maghreb. Grâce { l’arrivée des armes libyennes, AQMI est en train de renforcer son arsenal et d’accroître la menace qu’elle représente pour les États de la région. Les chefs d'état-major d'Algérie, du Mali, du Niger et de Mauritanie en ont récemment discuté { l’occasion d’une réunion qui s’est tenue { Bamako. Pire, AQMI pourrait être tenté d’étendre son action plus { l’est.

Les retombées des événements libyens pourraient favoriser l’apparition de sanctuaires, véritables « mini Waziristan », dans une région qui demeure excessivement difficile à contrôler par les forces de sécurité locales. Cette situation précaire n'est pas sans rappeler le contexte afghan des années 1990.

13. L’AVENIR DE LA REVOLUTION

Il n’est nul besoin d’insister sur les aspects critiquables du régime autoritaire imposé, depuis 1969, par Muammar Kadhafi à ses concitoyens. Il en existe de nombreuses illustrations que les médias internationaux diffusent { l’envi. Il n’en demeure pas moins que le contexte actuel tend à effacer les quelques aspects positifs de ce régime et que la vérité n’y gagne pas.

Rien n’est plus légitime que l’aspiration { plus de liberté et de démocratie. Les auteurs du rapport sont donc convaincus de la sincérité des démocrates libyens opposés au régime et qui souhaitent mettre un terme { l’autoritarisme de Muammar Kadhafi.

Néanmoins, l’étude des faits nous conduit { affirmer que le « révolution » libyenne n’est ni démocratique, ni spontanée. Nous sommes en présence d’un soulèvement armé organisé de la partie orientale du pays, dans un esprit de revanche et de dissidence. Ce mouvement se trouve avoir été largement impulsé et soutenu de l’étranger. Il n’est que de voir le nombre de drapeaux français, américains, qataris… dans les rues des villes de Cyrénaïque pour remettre en cause le caractère « national » de cette « révolution ». Surtout, c’est une insurrection dont les leaders se cachent. La situation n’a donc rien de comparable avec les révoltes populaires tunisienne et égyptienne.

Si l’on peut souhaiter la fin du régime actuel, il importe, en toute équité, de formuler des réserves au sujet du Conseil national de transition. Le CNT est une coalition d’éléments disparates aux intérêts divergents, dont l’unique point commun est leur opposition déterminée au régime. Les véritables démocrates n’y sont qu’une minorité,

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quasiment otages des tenants d’un retour de la monarchie ou de l’instauration d’un islam radical et des nouveaux convertis de l’ancien régime. Ces trois factions ont compris qu’il fallait les mettre en avant afin de rassurer, sinon de berner, l’Occident. Or l’histoire a maintes fois montré que les défenseurs de la liberté sortaient rarement vainqueurs d‘une « stratégie de front » dans laquelle cohabitent d’autres acteurs déterminés et armés.

Le CNT n’offre, en conséquence, aucune garantie malgré l’évidente bonne volonté des démocrates, car les anciens dignitaires du régime, les monarchistes et les islamistes sont majoritaires et entendent bien orienter le conseil dans le sens de leurs objectifs.

La Libye est le seul pays du « printemps » arabe dans lequel la guerre civile s’est installée - avec un réel risque de partition - et où le risque islamiste s’accroît. Il est probable que, si la frange la plus dure du CNT prenait le pouvoir en Cyrénaïque ou en Libye, nous assistions { l’islamisation radicale du pays. Ce que les djihadistes n’ont pu faire en Algérie, ils pourraient le réussir en Libye. Les conséquences en seraient alors catastrophiques pour le monde occidental.

Il apparaît donc que les puissances occidentales ont fait preuve d’un aventurisme coupable en s’engageant dans cette crise, { moins qu’il ne s’agisse d’un machiavélisme parfaitement cynique. Ce qui devait être une victoire facile est devenu un semi-échec que seuls les médias dissimulent, en raison de l’inconsistance des forces rebelles. L’enlisement des opérations des insurgés ne laisse aux nations occidentales que deux possibilités : un recul peu glorieux ou un engagement accru dans le conflit, notamment par l’envoi d’unités terrestres.

Il est possible d’esquisser aujourd’hui trois hypothèses s’agissant du dénouement du conflit.

- Tout d’abord, Kadhafi pourrait reprendre le contrôle de tout le pays. Si cela est militairement à sa portée, cela paraît peu plausible en raison de la détermination internationale contre lui.

- A l’inverse, il est peu probable que le régime soit menacé { court terme, comme on aurait pu encore le penser il y a un mois ou deux. Pour les forces insurgées, il sera très difficile de s’approcher de la capitale, région { l’origine du pouvoir du guide. Surtout, rien ne garantit que les rebelles de Cyrénaïque seraient accueillis en libérateurs { l’ouest.

- l’hypothèse d’une division du pays - de facto ou de jure - plus ou moins durable, entre la partie située { l’est de Syrte, contrôlée par la rébellion, et la partie occidentale ainsi que le sud, qui resteraient sous l’autorité du pouvoir, s’impose de plus en plus, bien que rejetée par chacune des deux parties. Les champs pétroliers – dont Kadhafi est parvenu à reprendre le contrôle - se situent sur la ligne de partage de ces deux espaces et sont l’enjeu majeur des affrontements. Celui qui disposera de ces ressources réduira { peu de choses l’avenir de l’autre partie.

Il ne faut pas exclure, si une telle partition voyait le jour, que les Etats-Unis se satisfassent du contrôle du golfe de Syrte, qui est d’une grande importance pour eux car il viendrait compléter leur dispositif de contrôle de la Méditerranée.

En attendant, seul le régime de Tripoli - certes affaibli – a répondu favorablement à certaines propositions de médiation et a lui-même offert un cessez-le-feu. Mais les insurgés, les Etats de la coalition et l’ONU ont rejeté toute solution de compromis.

L’intervention occidentale est en train de créer plus de problèmes qu’elle n’en résout. Que l’on pousse Kadhafi { partir est une chose. Que l’on mette pour cela la Libye { feu et { sang et que l’on fasse le lit de l’islam intégriste en est une autre. Les

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manoeuvres actuelles risquent fort de déstabiliser toute l’Afrique du Nord, le Sahel, le Proche-Orient, et de favoriser l’émergence d’un nouveau foyer d’islam radical, voire de terrorisme.

La coalition parviendra peut-être à éliminer le guide libyen ou à provoquer son départ. Mais l’Occident doit prendre garde qu’il ne soit pas remplacé par un régime plus radicalement anti-occidental et tout aussi peu démocratique. Il serait alors devenu son complice. Il est légitime de se demander si une telle direction n’est pas déj{ choisie, lorsque l’on observe les étonnantes alliances contre-nature qui ont été conclues autour de l’affaire libyenne par Washington, pour l’unique défense de ses intérêts stratégiques. Tout laisse craindre que les Occidentaux n’aient oublié l’Afghanistan des années 1990 et, surtout, la vieille histoire de Charybde et Scylla.

Enfin, et cette considération n’est pas la moindre, il convient de poser la question de la légitimité d’une action qui vise { « déposer » un gouvernement au nom de la sacro-sainte démocratie et en oubliant que précisément les principes démocratiques imposent qu’un tel privilège n’appartienne qu’au peuple et non { l’étranger.

La communauté internationale n’est pas un super-Etat qui pourrait à sa guise chasser des gouvernements. Surtout au nom de principes qu’elle met en avant et, pour son propre compte, ne respecte pas. Et en distinguant soigneusement les coupables en fonction de leurs ressources pétrolières et non de leurs crimes, réels ou supposés.

Paris, le 30 mai 2011

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