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Publié par Edouard Boulogne

 

Lénis Blanche et notre identité culturelle.

 

( J'entretins à la fin des années 1970, et au début des années 1980, une correspondance avec le philosophe Guadeloupéen Lénis Blanche. [Sur Lénis Blanche, on se reportera au dossier que nous lui avons consacré sur le Scrutateur, et qui se trouve dans nos « Rubriques » d'archives parmi les « figures »]. Parmi les lettres intéressantes de M.Blanche il y a celle que nous publions ce jour dans notre dossier « Identités culturelles » qui peut être utile à ceux qui s'intéressent au débat en cours, dans le cadre des « Etats Généraux », ou autrement. E.Boulogne).



 (Lénis Blanche).

Cannes,le 15 janvier 1980


Cher Monsieur,


J'ai bien reçu votre lettre de voeux,ainsi que votre enregistrement sous cassette.Laissez-moi vous remercier d'abord de ce double envoi et vous adresser,en retour,mes souhaits sincères pour 1980. Un de ces souhaits est la survie de votre périodique. Pour le court terme,il vient d'être sauvé par ses abonnés,mais à long terme et même à moyen terme,sa survivance risque de demeurer précaire,car il devra faire face,non seulement à la crise générale de la presse écrite,mais encore à des difficultés particulières dans toute la mesure où il sera indépendant. Or,la Guadeloupe n' a pas trop d'une revue,ni trop d'options à offrir entre les diverses école de pensée. Ni trop de militants pour la cause de l1anti-racisme,dans un archipel ethniquement composite,dont l'unité ne résisterait pas au triomphe des discriminations raciales. Je vous sais gré d'avoir manifesté votre position sur ce point,en disant sur les ondes toute l'estime dans laquelle l'universitaire qualifié que vous êtes tient ma personne et mes travaux.

Si j'ai attendu une dizaine de jours avant de rédiger cet accusé de réception,c1est parce que j'ai longuement réfléchi aux questions de la culture,de la recherche de l'identité,que vous soulevez aussi bien dans votre lettre que dans votre cassette,et que vous dites, fort justement, tout à fait d'actualité et fort délicates.

Ces questions sont actuelles,en effet,dans des pays qui ont et ou qui sont des départements français d'outre-mer. Elles sont à l'ordre du jour sur les bords de la Méditerranée. Pas plus tard que la semaine derniè re,les média m'en ont fourni deux preuves. D'une part,j'ai entendu à la ra diodiffusion française un Arabe originaire de l'Algérie déclarer que son pays était en quête de son identité culturelle,occultée par 150 ans de colonisation française : il faisait ainsi allusion à la période durant laquelle l'Algérie était composée de trois départements français. Le même jour,j'ai vu sur le petit écran un Corse développer le thème de la recherche d'une identité culturelle pour l'Ile de Beauté. Dans un cas comme dans l'autre, une décolonisation culturelle est revendiquée. Chez l'Arabe,cette revendication est consécutive à la décolonisation politique. Chez le Corse,elle est contemporaine des actions menées par les partisans de l'indépendance de la Corse. L'exemple de la Corse fait dire à ces derniers que l'émancipation culturelle a pour condition nécessaire l'émancipation politique. L'exemple de l'Algérie prouve que,dans l'immédiat,cette condition n'est pas suffisante. Mais,aussi bien en Corse qu'en Algérie,l'aspiration à l'identité culturelle appartient en propre à une ethnie.

Il en est de même aux Antilles françaises et en Guyane,où cette aspiration se développe parmi les descendants des esclaves importés d'Afrique Noire. De leur nombre sont trois Martiniquais,Etienne Lero,Jules Monnerot,René Ménil,qui fondèrent en 1932 la revue Légitime Défense,dont le titre est significatif : le programme était de faire obstacle à tout ce qui, jusque là,avait empêché ou était censé avoir empêché l'Antillais (bon teint) de s'exprimer dans son intégralité.


Légitime Défense eut à Paris une existence éphémère.Mais les préoccupations qui furent les siennes connaissent aujourd'hui un regain dans la colonie antillaise de Paris,au point que sa collection vient d' être reprise et rééditée dans la capitale par les éditions J.M.Place. Un Guadeloupéen y fait paraître,depuis 18 mois,une revue du même genre,dont le nom,Migam,serait d'origine guadeloupéenne. Les inspirateurs de ce périodique mensuel,1e disent culturel et politique ; ils lui donnent pour objectif la recherche de notre identité en Guadeloupe,Martinique et Guyane. Le possessif "notre" est là pour marquer que cette volonté d'avènement au spécifiquement "nègre",dans cette aire géographique.

Il y a,en ce sens,une littérature nègre,illustrée notamment par l'oeuvre romanesque de Michèle Lacrosil,par l'oeuvre poêtique d'Aimé Césaire dont le retentissement est mondial,par le dernier roman de Simone Schwartz-Bart,unanimement porté aux nues par la critique. Il y a à Paris un « Théâtre noir »dirigé depuis 1975 par Benjamin-Jules Rosette,metteur en scène et comédien antillais. En octobre dernier,cet établissement s'est é largi aux dimensions d'un vaste complexe intitulé "ensemble culturel du « Théâtre noir ». "Tout ça est venu de la rage et de la colère de ne pas voi: avancer les choses,dit Benjamin-Jules Rosette,nous voulons montrer que les Antilles,l'Afrique ont une culture très riche,le démontrer,mais dans la mesure où nous subissons un déracinement -dangereux- il nous fallait un lieu,un centre d'accueil". Ce lieu de rencontre est à la disposition des musiciens,peintres,comédiens et artistes noirs,afin de leur permettre d' administrer cette démonstration,et de développer leurs échanges artistique et culturels.

"Nous sommes en train de naître à nous-mêmes,a dit Simone Schwarz-Bart.Nous avons été éparpillés dans tous les sens,et,maintenant, avec cette littérature,avec ce théâtre antillais qui est en train de naître, il y a une interrogation sur cette naissance. Les gens se demandent "qu'est-ce qu'on sera ?". Ce qui est nouveau,c'est qu'on se décide à être nous." Selon elle,!'Antillais s'était amputé d'une partie de lui-même,de son africanité,au profit de l'Occident. Il ne faut s'amputer d'aucune de ses composantes ; il est bien évident que nous avons un héritage africain, mais pas seulement". Nous sommes à l'aube d'une genèse dont le produit ne saurait encore être prédit avec certitude. "Peut-être que nous donnerons la préférence à telle influence plutôt qu'à telle autre,mais ça ne représentera plus un dilemme insoluble qui fait que l'Antillais n'est pas l'Antillais,qu'il verse dans le grand mirage noir ou dans la grande erreur blanche. Nous restons un peu intactsface au monde". Ce qui laisse la porte ouverte à l'émergence d'un Antillais imprévisible.

A Fort-de'France s'est déroulée récemment une manifestation culturelle,non pas américaine,mais afro-américaine",précise Aimé Césaire, qui ajoute : "Cette manifestation n'avait rien d'anormal,ni même d'excep tionnel,puisqu'elle venait après un certain nombre de manifestations,toutes axées sur la volonté des peuples et des ethnies de résister à l'aliènation culturelle et de lutter contre l'écrasement de leur personnalité".II existe,en effet,à Fort-de-France un "Service municipal d'action culturelle dirigé par M.Jean-Paul Césaire,fils du député-maire de la ville. Le quotidien parisien "Le Monde" a rapporté des bruits selon lesquels le but de M.Paul Dijoud,secrétaire d'Etat aux DOM-TOM,aurait été de contrer ce Service municipal,jugé trop actif,ou de le "récupérer",en annonçant l'élaboration d'un "plan culturel de la France créole",et en invitant à coopèrer "dans un esprit de réconciliation",tous ceux qui souhaitent oeuvrer à "l'approfondissement de l'homme antillais".


D'aucun verront dans cette initiative,prise par un membre du gouvernement,l'octroi d'une structure de caractère bureaucratique,condamnée, par son inadaptation,à demeurer postiche,ou à stériliser une gestation qui exige avant tout de la souplesse. D'autres,se souvenant que,sous la cinquième République,le pouvoir a proclamé à maintes reprises le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et la nécessité de mettre un terme aux séquelles de la colonisation,croiront discerner,dans cette démarche,la reconnaissance officielle du droit d'une ethnie à s'emparer de l'élaboration et de la gestion de son patrimoine culturel. Certains seront enclins à s'alarmer du patronage ainsi accordé à une sorte de séparatisme culturel,estimant qu'il contient en germe et qu'il encourage le séparatisme politique. Ainsi le 3 janvier 1980,  M.Didier Julia, député de Seine-et-Marne,chargé de mission du R.P.R.pour les départements d'outre-mer,a tenu à la Martinique des propos extrêmement violents à 1'encontre des autonomistes et notamment du président du parti progressiste martiniquais (P.P.M.),Aimé Césaire. Prenant prétexte du,fait que le fils de ce dernier et le directeur du Progressiste, organe du parti autonomiste,avaient bénéficié de bourses du gouvernement américain pour faire un voyage d'études aux Etats-Unis,et qu'en juillet 1979,une importante délégation d'artistes noirs américains avait assisté au» Festival culturel de Port-de-France,il avait accusé le consul des Etats-Unis à la Martinique de "subventionner ouvertement" des actirités autonomistes; et il avait noté en outre,avec indignation,"un renforcement des activités cubaines en Martinique".

L'attitude de M.Didier Julia est en tous points conforme à la doctrine de l'assimilation intégrale. Selon la logique de cette doctrine, la transformation d'une colonie en département l'érige en partie intégrante du territoire national,habitée par une portion de la nation française;et cette assimilation politique implique une assimilation culturelle. En conséquence,l'atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat peut se concevoir de deux manières : ou bien comme une tentative de sécession politique, ou bien comme une tentative de sécession culturelle. Dans une telle optique,la solidarité nationale peut paraître menacée par d'autres solidarités se nouant par delà les frontières,sur des bases à la fois ethniques et culturelles : par exemple,quand en Armorique les Bretons bretonnants tournent volontiers leurs regards vers la verte Erin,la Cornouaille,le Pays de Galles,l'Ecosse au nom du celtisme ; quand des Noirs originaires des Antilles et de la Guyane françaises,des Etats-Unis,du Brésil,de l'Afrique se réunissent dans 1'"ensemble culturel du Théâtre noir" récemment inauguré à Paris ; lorsque sur le terrain,dans un environnement caraïbe où se multiplient les accessions à l'indépendance,au voisinage d'un Cuba qui intervient militairement en Afrique,et d'une Jamaïque dont le reggae,parti à la conquête du monde,sert même à scander la Marseillaise de Serge Gainsbourg ,on entend parler,dans les départements français,d'afro-américanisme ou d'africano-américanisme.

L'attitude des militants galvanisés par ces concepts n'est pas sans rapport avec la conception exposée par Jean-Paul Sartre à la fin de L'être et le néant,au sujet de l'agent moral découvrant "qu'il est l'être par qui les valeurs existent. C'est alors,dit Sartre,que sa liberté prendra conscience d'elle-même et se découvrira dans l'angoisse comme l'unique source de la valeur". Chez ces militants,cette prise de conscience est d'abord celle d'une aliénation culturelle,et ils sentiront cette aliénation comme privative d'une liberté créatrice. Il répudieront l'acculturation,cet emprunt à sens unique d'une société dite"arriérée" à une société dite 'civilisée", et qui est d'abord une intégration au niveau de la culture. Cette réaction de rejet aura pour corollaire la certitude enivrante de la capacité de créer des valeurs culturelles , à l'égal de ces hommes qui, au dire de Madison Grant , constituent "la grande race", et même d' apporter, quelque chose, en ce domaine, à l'humanité tout entière. La recherche d'identité culturelle, revêtant alors l'aspect d'une libération féconde, se présentera sans masque, comme la revendication et l'exercice tout naturel d'un droit de 1' homme ou, plus précisément, du droit d'être homme, en assumant à visage découvert sa propre destinée culturelle.

Il n'est pas indispensable, à la réflexion,que s'instaure un conflit, ni même un dialogue de sourds, entre ceux qui souhaiteraient voir en Bretagne, en Occitanie,en Corse ou dans les départements d'outre-mer, la quête de l'identité culturelle s'effectuer dans le cadre de la culture française, et ceux qui pensent autrement. Après tout, l'histoire littéraire des Antilles-Guyane françaises, telle qu'elle vient d'être retracée en six volumes par Jack Corzani,nous apprend que peuvent coexister pacifiquement un courant "blanc" et un courant "nègre", sans confluer ni s'opposer. Comme on peut le voir aujourd'hui pour la poésie du Guadeloupéen Alexis Léger, dit Saint John Perse -et celle du Martiniquais Aimé Césaire , chantre de la "négritude" .

La leçon de cette histoire ? Je la trouve en page 63 du Figaro Magazine du 12 janvier 1980, où il est répondu comme suit à la question de savoir s'il est loisible de remplacer par une autre la culture de certains peuples : "Vouloir leur faire perdre leur identité , leur imposer un autre "modèle" , cela aurait un nom : racisme ".

Telles sont, cher Monsieur, les réflexions qui m'ont été inspirées par la lecture de votre missive et l'écoute de votre cassette.(1)

Veuillez trouver ici, avec l'expression renouvelée de mes bons voeux, l'assurance de mes sentiments les meilleurs.


Lenis BLANCHE.


(1) Il s'agit d'une cassette enregistrée de l'entretien d'Edouard Boulogne avec Jacqueline Maussion, dans l'émission « Un micro, une voix », diffusée sur FR3-Guadeloupe au début du mois de janvier 1980.(Le Scrutateur).


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Castets 15/05/2009 18:09


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Cette magnifique lettre me fait brutalement prendre conscience d'une souffrance culturelle latente  de certains peuples, déracinés ou modifiés par l'histoire, faconnés par les invasions, les migrations,les déportations, les colonisations !
Bien que je n'ai pas de culture philosophique établie,  je mène ma petite réflexion avec mes maigres connaissances de l'Humanité.
Ce que je crains dans la recherche d'une identité culturelle originelle et soi disant égarée, c'est que ces modes fugaces  n'entraînent une pensée unique à tous prix, et que cette quête du Grall n'amène une errance sociale par perte de repères ancrés depuis la petite enfance et un isolement au sein d'une communauté de vie, mais pas forcément de pensée.
En clair je crains que le remède ne soit pire que le mal.
Prenons la France, une et indivisible qui a mis plusieurs siècles à se créer après avoir été labourée par des invasions mulitples, à se pacifier en interne, à absorber des populations disparates aux origines incertaines, après de multiples brassages générationnels.
Actuellement, est-on certain que notre culture appartienne aux origines, ou ne représente-t-elle plus que le reflet d'une culture multiraciale avec une large base  de chrétienté déclinante.
Serait-il souhaitable que chaque clan familial se mette furieusement à la recherche de sa culture originelle, mais surtout, cherche à la pratiquer ?
Alors, que dire de l'Europe, de l'Afrique surtout, puisqu'il est question ici de peuple noir... mais quel peuple noir, du Bambara au Pygmée, du Touareg à l'Homme des grands Lacs, du désert à la fôret équatoriale, c'est le grand écart et ce n'est pas du tout le même Africain... 
Sans cette différence, cette diversité, la domination ethnique et l'esclavage auraient été impossible !!! 
L'Afrique où la diversité de culture est évidente et hétéroclite, faut-il choisir l'Afrique d'avant les frontières où seules les ethnies étaient représentatives ; en dehors de la religion musulmane, n'oublions pas que ce qui "rassemblait" l'Afrique d'avant la colonisation, c'était l'animisme, toujours grandement en vigueur en dehors du vernis des métropoles.
L'Afrique d'alors était son propre ennemi intérieur par des querelles intestines meutrières sans fins...
Je m'interroge toujours sur un ciment éventuel qui pourrait agréger ou faire progresser l'entité Afrique, mais fait-on beaucoup mieux et montrons nous la voie avec les instances Européennes ? 
Malheureusement, pour tous ceux qui éperduement cherchent dans leur Afrique une identité culturelle rêvée, c'est finir par se perdre en vaines recherches dans ce maëlstrom de micro-cultures.
Hélas, pour l'homme, quelle que soit sa colorimétrie, l'histoire ne peut se réécrire, notre durée d'action sur cette Terre ne le permet pas , l'accepter, c'est déjà profiter d'une belle forme de liberté enchaîné à notre passé conscient, présent ou oublié !
Les civilisations nombrilistes,  repliées et  arqueboutées sur le passé ne font plus parler d'elles qu'à travers les archéologues.
L'homme est fait pour s'adapter ou disparaître, c'est surtout un batisseur d'avenir, pas un destructeur de passé, du moins je l'espère tous les jours !!!
CASTETS jean-jacques