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15 Mars 2013
Le Scrutateur reçoit de monsieur Roger de Jaham, cette lettre ouverte à Jacky Dahomay sur le problème du traitement de la banane par l'épandage aérien. Nous la publions bien volontiers. LS.
Monsieur DAHOMAY,
Il se trouve que je ne vous connais pas, mais que j’avais jusqu’ici de vous une image d’homme plutôt « sage », ne serait-ce que du fait de votre statut de philosophe. Mais la passion qui vous anime dans la lutte contre l’épandage aérien concernant la culture de la banane aux Antilles vous fait visiblement perdre votre contrôle et vous livrer à quelques dérapages peu honnêtes intellectuellement.
En préambule, je voudrais vous préciser ou vous rappeler différentes choses :
1. Ni moi ni ma famille n’avons le moindre lien avec la banane, ni d’ailleurs avec l’agriculture (ceci afin de prévenir toute assertion désobligeante) ;
2. La banane est, aux Antilles, le seul fruit d’exportation issu d’intenses et longues recherches de diversification agricole, qui ont connu de nombreux et coûteux échecs (aubergines, tomates, citrons verts, etc.) ;
3. Les producteurs antillais de bananes sont engagés depuis plusieurs années dans le Plan «Banane durable », qui a pour objectif de réduire l’usage des pesticides chimiques de 50% supplémentaires entre 2006 et 2013 et de privilégier des pratiques culturales respectueuses de l'environnement, tout en améliorant la compétitivité et les conditions sociales des acteurs de la filière ; en d’autres termes, la banane des Antilles est à la fois la banane des droits de l’Homme et la plus propre du monde ;
4. La lutte contre les maladies graves que sont les cercosporioses jaune et noire est obligatoire en tous lieux et en tous temps par arrêté ministériel et généralisée à l’ensemble des territoires de la Guadeloupe et de la Martinique par arrêtés préfectoraux ; car non seulement elles mettent en danger la filière bananière professionnelle, mais également l’ensemble des bananiers sauvages et ceux des jardins créoles privés ;
5. Il a été largement démontré, y compris à Cuba, que le moyen le plus efficace et le moins polluant pour épandre les fongicides contre la cercosporiose est la voie aérienne dans la mesure où, d’une part, ce sont les feuilles qui doivent être traitées, et, d’autre part, que la quantité de produit appliquée est bien moindre que par pulvérisation au sol à dos d’homme ; il convient encore de noter que les surfaces traitées de cette façon en Guadeloupe représentent moins de 1% de la superficie totale de l’archipel ; enfin, les produits actuellement utilisés ont tous reçu les autorisations sanitaires indispensables de la part des autorités françaises et européennes ;
6. Les producteurs de bananes de Guadeloupe et de Martinique procèdent activement à des recherches exhaustives de méthodes alternatives au traitement aérien, et ont bon espoir d’aboutir dans des délais raisonnables ;
7. La culture de la banane occupe environ 10.000 personnes dans nos îles, et aucune autre activité économique ne saurait reconstruire ces emplois s’ils venaient à disparaître ; cela au moment où une grave récession nous frappe déjà de plein fouet ;
8. La chlordécone était, dans les années 90, le seul pesticide existant dans la lutte contre le charançon du bananier, et les planteurs n’avaient pas alors d’alternative pour sauver leur filière ; rajoutons qu’à l’époque la prévention était encore embryonnaire en matière environnementale, et que cette attitude, alliée à une totale méconnaissance des effets à long terme de ce produit, a facilité la poursuite de son utilisation aux Antilles ; notons au passage comme signe de bonne foi des exploitants agricoles, grands et petits, qu’ils travaillent et vivent sur leurs terres pour la quasi-totalité d’entre eux, qu’ils consomment les fruits et légumes locaux, et ont été par conséquent exposés en permanence en première ligne, avec leurs familles, aux effets de la chlordécone.
Voilà, Monsieur DAHOMAY, pour planter le décor, pour tenter notamment de vous exposer que celles et ceux qui ont pris la responsabilité d’utiliser hier la chlordécone, du ministre de l’agriculture au petit planteur antillais, en passant par les députés, les maires, les importateurs, les fonctionnaires ou les ouvriers agricoles, l’ont fait en toute bonne conscience, dans le seul souci de sauvegarder la filière bananière antillaise.
De nos jours, et cela est salutaire, les autorités françaises et européennes font montre de rigueur ainsi que d’une grande prudence en matières environnementale et de santé publique. De leur côté, conscients des risques et des enjeux, les producteurs de bananes de Guadeloupe et de Martinique font preuve d’un grand professionnalisme et d’une extrême prévention, à la fois dans l’exercice de leur métier et dans leur démarche visant à une production respectueuse de notre environnement. De sorte que, si le traitement de la cercosporiose noire par voie aérienne a été autorisé, certes de façon dérogatoire, c’est parce que les autorités comme les planteurs ont acquis la conviction que ce dispositif ne met pas en cause la santé des populations concernées.
Maintenant, dans notre démocratie, il est légitime que vous pensiez le contraire, il est sain que vous le fassiez savoir, il est normal qu’un certain public vous écoute. Mais pour ces raisons qui font l’honneur de notre liberté d’expression, votre attitude est fort peu honorable lorsque vous associez dans vos ébauches de raisonnement les Békés et… le Code noir ! Même s’il est vrai que vous n’utilisez plus guère le terme « béké » dans vos pamphlets (remords tardifs ?), vous ne résistez pas à désigner Éric de LUCY comme étant l’un des « Maîtres de la Martinique », terrible formule que vous avez récupérée dans le tristement célèbre « documentaire » de Romain BOLZINGER, qui est loin de constituer un modèle de rigueur et d’objectivité. Votre prochain sujet de conférence-débat est d’ailleurs à cet égard assez explicite : « Du Code noir à la chlordécone »… Suivez mon regard…
En outre, vous négligez et vous méprisez en les traitant de vassaux les centaines de nègs, zindiens, milats et autres chabins planteurs de bananes qui soutiennent et accompagnent Éric de LUCY dans ses combats, puisque vous ne conservez que ce dernier comme seule cible dans votre collimateur. Car dans les faits, avant d'être un Béké, Éric de LUCY est d'abord un professionnel antillais qui représente des professionnels antillais respectables, quelles que soient leurs couleurs de peau, leurs appartenances sociales, ou je ne sais quelles catégories pigmentaires : qu'il y ait 60 békés sur les 750 planteurs que comptent les Antilles vous suffit, semble-t-il, à nier l'existence même de 90% des planteurs de bananes. Faut-il que votre obsession vous aveugle...
Sachez objectivité et raison garder, Monsieur DAHOMAY, et surtout ne perdez pas votre sang-froid, cela vous fait parallèlement perdre de la hauteur. Sachez éviter les faux arguments et les dénonciations socio-ethniques, car vous frôlez le racisme en sombrant dans le cliché.
Quant à votre fébrile tentative de démonstration de collusion entre l’État et l’organisation des planteurs antillais, elle achoppe simplement sur le fait que les ministres LE FOLL, AYRAULT et LUREL, tout comme le préfet de Martinique, ont su, eux, intelligence et raison garder. Ils ont su faire la part des choses, « protégeant à la fois l’économie qui nous fait vivre, et la nature qui nous permet de vivre », comme le demandait l’astrophysicien Hubert REEVES qui n’est pas, comme vous, un écologiste de la 25ème heure.
Je vous salue bien, Monsieur DAHOMAY.