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Le Scrutateur.

Blog destiné à commenter l'actualité, politique, économique, culturelle, sportive, etc, dans un esprit de critique philosophique, d'esprit chrétien et français.La collaboration des lecteurs est souhaitée, de même que la courtoisie, et l'esprit de tolérance.

Pourquoi le capital de la Martinique et les investisseurs békés s'orientent de plus en plus vers la Guadeloupe ? La chronique de Jean-Marie NOL .

Pourquoi le capital de la Martinique et les investisseurs békés s'orientent de plus en plus vers la Guadeloupe ? La chronique de Jean-Marie NOL  .

L’économie guadeloupéenne actuelle, largement dominée par des intérêts extérieurs (groupes métropolitains et békés martiniquais), s’explique par une singularité historique majeure : l’absence durable d’une bourgeoisie nationale endogène capable de se reproduire, de s’organiser et de porter un projet économique autonome. Cette situation n’est ni culturelle ni accidentelle, mais le produit d’une trajectoire historique marquée par une rupture brutale à la fin du XVIIIᵉ siècle.

 

Sous l’Ancien Régime, une bourgeoisie coloniale blanche existait bien en Guadeloupe. Mais la Révolution française, notamment l’épisode de 1794, entraîna sa ruine, son exil ou sa disparition physique, brisant la continuité lignagère indispensable à la reproduction d’une classe capitaliste locale. À l’inverse, la Martinique, restée à l’écart de ces bouleversements, conserva sa classe dominante blanche, permettant aux békés de maintenir patrimoines, réseaux et pouvoir économique jusqu’à aujourd’hui, y compris en investissant en Guadeloupe.

 

Les « blancs créoles » guadeloupéens, souvent confondus avec les békés, n’ont jamais constitué une bourgeoisie hégémonique : insuffisance de capitaux, reconnaissance politique limitée et absence de masse critique. Ce vide structurel a conduit la Guadeloupe à une intégration progressive dans des logiques économiques exogènes, sans classe dominante locale capable de contrôler durablement les moyens de production. Le reflux relatif des investissements en Martinique au profit de la Guadeloupe, perceptible depuis plusieurs années et accentué à partir de 2024, ne peut être compris qu’en croisant des facteurs politiques , économiques conjoncturels, des dynamiques sociales récentes et des héritages historiques profonds qui continuent de structurer les comportements du capital dans les Antilles françaises. Plusieurs projets d'investissements d'envergure avec des capitaux martiniquais ont vu le jour dernièrement en Guadeloupe . Il ne s’agit ni d’un simple arbitrage financier à court terme ni d’un phénomène purement émotionnel, mais bien d’un déplacement progressif des préférences d’investissement dicté par la perception du risque politique , la lisibilité sociale et l'environnement économique des territoires, ainsi que la rationalité patrimoniale de groupes économiques installés dans le temps long.

 

Les dernières données conjoncturelles fournissent un premier niveau de lecture. L’Institut d’émission des départements d’outre-mer a clairement signalé, à partir de la fin de l’année 2024, une dégradation du climat des affaires en Martinique, consécutive aux émeutes et tensions sociales liées à la vie chère, aux épisodes de violences urbaines et à un sentiment diffus d’instabilité. Certes, le début de l’année suivante a laissé entrevoir une stabilisation, puis un rebond temporaire au deuxième trimestre 2026 , avec des chefs d’entreprise se déclarant plus optimistes. Mais cette embellie ne s’est pas confirmée. Le troisième trimestre a marqué un nouveau fléchissement, révélant un décalage classique entre les anticipations et la réalité économique, et rappelant le temps de latence inhérent aux décisions d’investissement. L’indice du climat des affaires, bien qu’encore supérieur à sa moyenne de longue période, a cessé de progresser, tandis que l’activité se dégradait à nouveau, que l’emploi restait atone et que certains indicateurs de vulnérabilité des ménages se détérioraient.

 

Cette fragilité macroéconomique ne touche pas tous les secteurs de manière uniforme. L’industrie et le commerce apparaissent plus pessimistes, tandis que l’agroalimentaire, les services et le tourisme conservent une dynamique plus favorable. Mais pour des investisseurs patrimoniaux, attachés à la stabilité et à la prévisibilité, ce sont moins les performances sectorielles ponctuelles que l’environnement politique et social global qui pèse. Or, en Martinique, les événements symboliques et politiques récents ont profondément marqué les esprits. La destruction de statues coloniales à Fort-de-France, au-delà de leur portée mémorielle, a été interprétée par une partie du monde économique comme le signe d’une conflictualité identitaire non stabilisée. Ajoutées aux émeutes de 2024 qui ont particulièrement visé les entreprises , ces images ont contribué à installer un sentiment d’insécurité émotionnelle chez certains investisseurs, notamment au sein des familles capitalistes traditionnelles, pour qui le capital n’est pas seulement un outil de rendement, mais aussi un héritage à transmettre.

 

C’est dans ce contexte que la Guadeloupe apparaît, paradoxalement, comme un espace de redéploiement plus lisible, voire plus rassurant, malgré ses propres difficultés économiques et sociales. Ce paradoxe n’est qu’apparent. Il s’enracine dans une différence historique majeure entre les deux îles, souvent évoquée mais rarement intégrée pleinement dans l’analyse économique. La trajectoire révolutionnaire de la Guadeloupe, marquée par l’installation effective,  par les révolutionnaires de la convention, de la guillotine à la fin du XVIIIᵉ siècle et par l’élimination physique et symbolique d’une grande partie des élites blanches locales, a produit une rupture radicale dans la continuité de la classe bourgeoise en Guadeloupe qui a été littéralement éradiquée. Cette violence politique extrême a brisé les chaînes de transmission patrimoniale, les réseaux économiques et les lignées capables de structurer un capitalisme endogène durable. La Martinique, restée à l’écart de cette séquence sanglante, a connu des accommodements, des compromis et une continuité des patrimoines qui ont permis aux békés de conserver, sur la longue durée, une position centrale dans l’économie locale de la Martinique .

 

Cette divergence explique largement la configuration actuelle. En Guadeloupe, l’absence historique d’une bourgeoisie locale hégémonique a laissé un vide structurel, progressivement occupé par des intérêts extérieurs, qu’ils soient métropolitains ou martiniquais. Les investisseurs békés et mulâtres martiniquais, disposant de capitaux, de savoir-faire et de réseaux, ont trouvé dans ce territoire un espace où le contrôle des actifs est moins contesté par une classe dominante endogène, et où la conflictualité, bien que réelle, se déploie davantage sur le terrain social et identitaire que sur celui de la remise en cause directe du capital en tant que tel. Autrement dit, là où la Martinique voit aujourd’hui se cristalliser des tensions identitaires qui interrogent frontalement les symboles et les structures de pouvoir économique, la Guadeloupe offre un cadre où l’économie reste largement extravertie, mais plus lisible pour des acteurs cherchant à sécuriser leurs investissements.

 

Ce déplacement du capital ne relève donc pas d’un jugement moral , mais d’une rationalité froide. Les chefs d’entreprise arbitrent en fonction du risque perçu, de la stabilité sociale anticipée et de la capacité à projeter leurs activités sur dix, quinze ou vingt ans dans un contexte sécurisé. La latence des décisions d’investissement explique que les effets observés aujourd’hui soient le produit de choix mûris bien avant les crises les plus visibles, mais accélérés par elles. La Martinique paie ainsi le prix d’une accumulation de signaux négatifs, tandis que la Guadeloupe bénéficie, par contraste, d’une image relative de territoire disponible, ouvert aux capitaux extérieurs et engagé dans des mutations structurelles, qu’il s’agisse du numérique, des infrastructures ou de la transition énergétique.

 

Pour autant, cette recomposition ne saurait être interprétée comme une victoire guadeloupéenne ou comme un déclin irréversible martiniquais. Elle met en lumière une question plus fondamentale : celle du lien entre stabilité sociale, mémoire historique et attractivité économique. Tant que la Martinique n’aura pas clarifié son rapport au passé, apaisé ses tensions identitaires voire sociales et redonné de la visibilité à son projet économique, le capital continuera de chercher des terres perçues comme moins incertaines. De son côté, la Guadeloupe ne pourra durablement transformer cet afflux d’investissements en développement endogène que si elle parvient à faire émerger des outils de gouvernance, de formation et de financement capables de créer enfin une base capitalistique locale.

Ainsi, le mouvement actuel des investissements révèle moins une opposition conjoncturelle entre deux îles sœurs qu’un miroir tendu à leurs histoires respectives. Là où la Martinique voit aujourd’hui ressurgir, sous des formes nouvelles, les contradictions d’un modèle fondé sur la continuité patrimoniale, la Guadeloupe reste marquée par une rupture originelle qui a laissé le champ libre à des capitaux venus d’ailleurs. Comprendre ce jeu de bascule est indispensable pour penser l’avenir économique des Antilles françaises, non dans la nostalgie ou la provocation mémorielle, mais dans une analyse lucide des conditions nécessaires à une stabilité durable et à un développement endogène réellement maîtrisé. La clé réside dans une réforme profonde du modèle économique et social, visant à créer enfin les conditions de reproduction d’une classe dirigeante locale ouverte, compétente et durable.

Bref, l’histoire a coupé l’arbre à la racine… mais le sol n’est plus stérile. Encore faut-il semer au bon endroit, avec les bons outils, et éviter de confondre idéologie, vitesse et précipitation.

 

 _Pwan digad !_

 

 

 

 Jean Marie Nol économiste et juriste en droit public*


 

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