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Publié par Edouard Boulogne

LIBYE : UN AVENIR INCERTAIN

En dépit des propos lyriques de Bernard-Henri Lévy, et des propos solennels et de commande de M. Alain Juppé, il est probable que la situation en Lybie est loins d'être aussi rassurante que les "démocrates" occidentaux font semblant de le croire. 

LS 

 

Lybie.gif

 

Compte-rendu de mission d’évaluation

auprès des belligérants libyens

Paris, Mai 2011

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REMERCIEMENTS

Les auteurs du présent rapport remercient tous les Libyens qui ont accepté de les recevoir et de répondre à leurs questions, dans les deux parties du pays, ainsi que les personnels diplomatiques, les responsables des services de renseignement, les membres des organisations humanitaires et les journalistes de la presse internationale, avec lesquels ils ont échangé.

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PREAMBULE

Organisée { l’initiative du Centre international de recherche et d’études sur le terrorisme et d’aide aux victimes du terrorisme (CIRET-AVT1) et du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R2), et avec le soutien du Forum pour la paix en Méditerranée3, une délégation internationale d’experts s’est rendue tour { tour à Tripoli et en Tripolitaine (du 31 mars au 6 avril), puis à Benghazi et en Cyrénaïque (du 19 au 25 avril), afin d’évaluer la situation libyenne en toute indépendance et neutralité et de rencontrer les représentants des deux parties.

Une telle démarche, dans le cadre de la crise libyenne reste à ce jour unique.

La délégation comprenait les personnalités suivantes :

- Mme Sayda BenHabylès (Algérie), ancienne ministre de la Solidarité, ancien Sénateur, membre fondateur du CIRET-AVT, Prix des Nations Unies pour la société civile,

- Mme Roumiana Ougartchinska (France/Bulgarie), essayiste, journaliste d’investigation,

- Le Préfet Yves Bonnet (France), préfet honoraire, ancien député, ancien directeur de la Surveillance du territoire (DST), président du CIRET-AVT,

- Mr Dirk Borgers (Belgique), expert indépendant,

- Mr Eric Denécé (France), directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R),

- Mr André Le Meignen (France), expert indépendant, vice-président du CIRET-AVT.

Les principes qui ont guidé l'action de la délégation sont les suivants :

- attachement aux principes démocratiques : liberté, droits de l'homme et de la femme, résistance à l'oppression tels qu'affirmés dans les actes et décisions de l'ONU ;

- sécurité et sauvegarde des populations civiles ;

- neutralité dans le conflit ;

- interdiction de la promotion des intérêts nationaux ;

- opposition à toute intervention militaire étrangère transgressant le droit international, ou fondée sur un prétendu droit d'ingérence en contradiction avec les principes fondateurs de l'ONU ;

- énonciation des faits excluant tout jugement ;

- sens critique.

Sur ce dernier point, il convient de souligner que la délégation, de par sa composition, a bénéficié d'une expertise approfondie dans l'analyse et le décryptage des situations de crise et de la désinformation. Tout au long de sa mission, dans un conflit plus médiatique que proprement militaire, elle est restée particulièrement vigilante aux risques de manipulation de la part de ses interlocuteurs. Elle a entendu se tenir à distance des contempteurs de la rébellion comme des thuriféraires du régime de Tripoli.

1 http://www.ciret-avt.com/

2 http://www.cf2r.org

3 http://www. mpforum.org/

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Enfin, la mission a pu être autonome, en terre arabophone, en matière de traduction, grâce à la présence et à la disponibilité de Mme BenHabylès, que toute la délégation tient ici à remercier.

Nota

Ce rapport n’intègre que les événements survenus jusqu’au 30 avril 2011.

Carte de Libye

© entretienmagazine.wordpress.com

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SOMMAIRE

Résumé p. 7

1. Le régime libyen p. 8

Structure de l’Etat libyen p. 8

Nature de l’Etat libyen p. 8

Originalité du modèle socio-économique libyen p. 9

Le soutien des pays africains p. 10

L’évolution institutionnelle p. 11

2. L’armée libyenne et les « mercenaires » p. 13

Les forces armées p. 13

Les mercenaires p. 13

3. Les causes de la révolution p. 14

Un contexte spécifique p. 14

L’irrédentisme de l’Est p. 15

Le rôle des réseaux sociaux p. 16

Le rôle des médias et la mise en scène du conflit p. 16

4. Les événements p. 17

L’insurrection p. 17

Evénements { l’Est p. 17

Evénements { l’Ouest p. 19

Premiers enseignements p. 20

5. Les combats p. 21

Les enjeux de la bataille de Misrata p. 21

6. Les conséquences du conflit p. 22

La fuite des communautés étrangères p. 22

La situation humanitaire p. 23

7. Les insurgés et le CNT p. 23

Une composition hétérogène p. 23

Le poids du mouvement monarchiste Senoussi p. 24

Des dirigeants contestables p. 24

Les objectifs politiques du CNT p. 25

La stratégie militaire du CNT p. 26

Les prisonniers du CNT p. 27

La « propagande » du CNT p. 28

Les soutiens du CNT p. 29

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8. L’action de l’OTAN p. 29

Les succès des frappes aériennes p. 29

Les dommages collatéraux p. 30

Les limites des frappes de l’OTAN p. 30

Observations de la délégation p. 31

Les réactions de la population libyenne aux bombardements p. 31

Une résolution imprécise et contournée p. 32

9. L’action des services occidentaux p. 32

Les opérations clandestines d’assistance p. 33

Les tentatives d’assassinat de Kadhafi p. 34

10. Les stratégies internationales p. 34

La stratégie américaine p. 34

Les intérêts des autres acteurs p. 35

11. La position de la France p. 36

Les raisons de l’engagement français p. 36

Illusions dangereuses p. 37

Le coût du conflit p. 37

12. Le risque terroriste p. 38

Le Groupe islamique de combat libyen p. 38

La Cyrénaïque, terre de djihadistes p. 39

La participation du GICL aux combats p. 40

Les déclarations d’Al-Qaïda p. 41

Les réponses du CNT p. 41

La constitution d’un nouveau foyer terroriste régional ? p. 41

13. L’avenir de la « révolution » p. 42

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RESUME

Il n’est nul besoin d’insister sur la nature hautement critiquable de la dictature imposée, depuis 1969, par Muammar Kadhafi à ses concitoyens. Face à une telle situation, rien n’est plus légitime que l’aspiration { plus de liberté et de démocratie.

Néanmoins, l’étude des faits conduit { affirmer que la « révolution » libyenne n’est ni démocratique, ni spontanée. Il s’agit d’un soulèvement armé de la partie orientale du pays, dans un esprit de revanche et de dissidence, qui tente de s’inscrire dans la dynamique du « printemps » arabe, dont il ne relève cependant pas.

Le mouvement libyen ne peut donc être comparé avec les révoltes populaires tunisienne et égyptienne.

Plus inquiétant, le CNT s’affirme n’être qu’une coalition d’éléments disparates aux intérêts divergents, dont l’unique point commun est leur opposition déterminée au régime. Les véritables démocrates n’y sont qu’une minorité, et doivent cohabiter avec des d’anciens proches du colonel Kadhafi, des partisans d’un retour de la monarchie et des tenants de l’instauration d’un islam radical

Le CNT n’offre, en conséquence, aucune garantie pour l’avenir, malgré la détermination des démocrates, car les autres factions entendent bien orienter le conseil dans le sens de leurs objectifs.

Surtout, la Libye est le seul pays du « printemps » arabe dans lequel le risque islamiste s’accroît, la Cyrénaïque étant la région du monde arabe ayant envoyé le plus grand nombre de djihadistes combattre les Américains en Irak.

Il semble donc que les puissances occidentales ont fait preuve d’un aventurisme excessif en s’engageant dans cette crise. Ce qui devait être une victoire facile est devenu un semi-échec en raison de l’inconsistance des forces rebelles. L’enlisement des opérations des insurgés ne leur laisse que deux possibilités : un recul peu glorieux ou un engagement accru dans le conflit, notamment par l’envoi d’unités terrestres.

L’intervention occidentale est en train de créer plus de problèmes qu’elle n’en résout. Elle risque fort de déstabiliser toute l’Afrique du Nord, le Sahel, le Proche-Orient, et de favoriser l’émergence d’un nouveau foyer d’islam radical, voire de terrorisme, en Cyrénaïque.

La coalition parviendra peut-être { éliminer le guide libyen. Mais l’Occident doit prendre garde qu’il ne soit pas remplacé par un régime plus radical et tout aussi peu démocratique.

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1. LE REGIME LIBYEN

Structure de l’Etat libyen

La Libye est un Etat à la structure tribale dans lequel seul le pouvoir central « unit » le pays. La répartition entre tribus est le socle de la société, ce qui distingue ce pays de ses deux voisins tunisien et égyptien. Les loyautés tribales jouent un rôle clé dans la politique libyenne.

Le régime de Kadhafi est fondé sur une alliance de la petite tribu Kadhafa – à laquelle il appartient – avec deux des plus grandes tribus du pays : la Warfalla, basée principalement en Tripolitaine, et la Magarha, du Fezzan. Kadhafi, comme dans les régimes et tribus africains, a ses partisans prêts { le soutenir jusqu’au bout.

Même si les quatre décennies de pouvoir de Kadhafi ont permis de cristalliser un sentiment national, les Libyens se reconnaissent avant tout dans leur appartenance tribale.

Toutes les tribus sont aujourd’hui réparties dans tout le pays en raison d’un brassage continu de la population. C’est ainsi que l’on trouve, des membres des tribus de Benghazi dans les villes de l’ouest de la Libye. Cette mobilité sociale peut expliquer que les soulèvements contre le régime se soient produits sur tout le territoire.

Nature de l’Etat libyen

La Libye de Kadhafi est un régime autoritaire qui a longtemps entretenu des liens étroits avec l’irrédentisme palestinien, y compris sous se formes qui ressortissent du terrorisme international. Ce constat, quasi-unanimement tenu pour assuré, mérite cependant d’’être nuancé. En effet, si la majorité des acteurs internationaux affirment avec force l’implication active du régime dans le terrorisme international, en soulignant sa responsabilité dans les deux attentats du DC 10 d'UTA et de Lockerbie1, certains experts, et non des moindres, ont émis des doutes sur la paternité des services libyens dans ces deux opérations2.

Certes, Muammar Kadhafi a indemnisé toutes les familles des victimes de ces deux attentats, ce que tous prennent pour un aveu de culpabilité. Mais d’autres experts, affirment que le guide, sous la pression internationale, sachant que la vérité ne pouvait aboutir, a acheté la paix en payant. Cette manière de procéder est caractéristique d’un raisonnement qui distingue responsabilité et culpabilité. Le Guide libyen à cette dichotomie, une conception très orientale du prix de la vie humaine, qui permet de « désintéresser » les victimes ou les familles de victimes en espèces sonnantes et trébuchantes, sans que ces dédommagements vaillent aveu, ni de près ni de loin. Mieux, Muammar Kadhafi n’a pas hésité { racheter des otages, selon le même principe, comme cela se faisait au temps des barbaresques. Il a procédé ainsi avec l’ethnologue Françoise Claustre, « rachetée » à Hissène Habré, et avec les otages de l’île de Jolo.

1 Abdallah Senoussi, le beau-frère de Khadafi, chef des services de renseignement, a été explicitement accusé et mis en cause dans l’attentat de Lockerbie. Il est cité dans la procédure.

2 Cf. Claude Silberzahn, ancien directeur de la DGSE. Cf. Pierre Péan, Manipulations africaines. Qui sont les vrais coupables de l'attentat du vol UTA 772 ? Plon, Paris, 2001.

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Au total, Kadhafi se comporte davantage comme un chef d’Etat africain que comme leader arabe. Il est tyrannique, imprévisible, fantasque, mégalomane.

Le régime Kadhafi, c’est 42 ans d’injustice et de privation de liberté En février 2011, la situation du pays était bloquée. A la différence de la Tunisie et de l'Egypte, il n'y avait aucune place pour les partis politiques, les syndicats, les médias indépendants et la société civile était quasiment inexistante. L’opposition était réduite { néant. Le pays vit sous étroite surveillance, avec des détentions arbitraires. La nécessité de réformes politiques était criante. Cela ne pouvait que déboucher sur une explosion de violence.

Le régime de Kadhafi conduisait inexorablement le pays à se refermer sur lui-même engendrant un phénomène d’insularité de fait. Il limitait l’ouverture au monde aux voyages et, fait significatif, l’enseignement des langues étrangères que les jeunes générations parlent peu, { l’exception des Libyens de la diaspora.

Dans le même ordre d’idées, le développement de la société civile a été considérablement freiné par le système mis en place depuis 40 ans par le colonel Kadhafi. Ce dernier n’hésitait pas { dire, l’année dernière encore, qu’une telle émergence ne pouvait avoir de sens en Libye : dans un pays où le peuple est censé détenir le pouvoir, il ne peut exister une entité sociologique s’opposant { lui. Ce vide socio-politique contrarie l'émergence de futurs dirigeants au sein de l'opposition.

Originalité du modèle socio-économique libyen

Si le leader libyen est sans conteste un dictateur et si la situation de la population n’est guère enviable en ce qui concerne l’exercice des libertés démocratiques, la situation socio-économique du pays est exceptionnelle { l’échelle africaine

Kadhafi a réellement développé son pays, { la différence des despotes d’Afrique subsaharienne, même si lui et ses proches se sont considérablement enrichis depuis son arrivée au pouvoir. La redistribution de la rente, même inégalitaire, a permis d’assurer la paix sociale.

En 1969, lorsque le colonel Kadhafi accède au pouvoir par un coup d’Etat qui renverse la monarchie, le peuple libyen est un des plus pauvres au monde avec un revenu annuel par habitant de moins de 60 dollars.

Aujourd’hui, grâce au « socialisme arabe » du gouvernement et { la manne pétrolière, la Libye connaît un de plus hauts niveaux de vie du monde arabe, et le plus élevé en Afrique. La plupart des familles libyennes sont propriétaires de leur domicile et la plupart possèdent une voiture.

Le système public de santé, gratuit, est l’un des meilleurs du monde arabe de même que l’éducation, également gratuite, et largement ouverte aux femmes.

Hôpitaux et dispensaires sont aux normes européennes et les prestations sollicitées de et { l’étranger prises en charge par l’Etat. Ainsi même dans le contexte douloureux de l’affaire des 475 enfants infectés par le sida à Benghazi, dite « des infirmières bulgares » le gouvernement libyen avait payé la totalité des frais d’hospitalisation des enfants et les frais de déplacement des familles (voyages { l’étranger, médicaments). Aujourd’hui, celles-ci disent n’avoir plus les moyens de soigner les enfants. Pour le cancer, les traitements étaient gratuits et ne le sont plus.

Le pays dispose d’équipements publics et urbains de bonne qualité. Les routes sont bien entretenues, de très nombreux logements étaient en construction au déclenchement de la révolution ainsi qu’en attestent les chantiers interrompus.

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Le régime est également { l’origine du développement des de l’industrie pétrolière, comme la raffinerie de Brega. Il a également lancé de grands programmes d’équipements structurants dans les domaines agricole et industriel, jusqu’au gigantesque projet de « Grande Rivière » largement réalisé. La présence en Libye des leaders mondiaux du BTP, le canadien Lavalin ou le français Bouygues, traduit, sur le terrain, cet effort de modernisation, exceptionnel en « terre arabe ».

Traduite en statistiques et résumées, la situation socio-économique de la Libye est la suivante : sous la monarchie, elle était l’un des pays le plus pauvre du monde. Aujourd'hui, elle se classe au 53e rang mondial pour l'indice de développement humain - devant la Russie, le Brésil, l'Ukraine et Venezuela. Elle est considérée comme le pays le plus développé en Afrique.

En Tunisie et en Egypte, la jeunesse s’est révoltée car elle ne trouvait pas de travail. En Libye en revanche, l’économie faisait appel { trois millions de travailleurs immigrés. Le chômage était inexistant et le niveau de vie convenable au regard des critères internationaux.

Le soutien des pays africains

Fait trop souvent ignoré, la Libye a été un acteur majeur du développement et de l’indépendance du continent africain

Kadhafi a permis à l'Afrique de connaître une véritable révolution technologique, grâce au financement du premier satellite africain de communications. Cet outil a permis de relier l'ensemble du continent par téléphone, d’assurer la diffusion des programmes de télévision et de radiodiffusion, ainsi que plusieurs autres applications technologiques comme la télémédecine et l'enseignement à distance. Grâce aux transmissions radio WMAX, une connexion à faible coût a été mise à disposition à travers le continent, y compris dans les zones rurales.

Tout a commencé en 1992, lorsque 45 pays africains ont créé RASCOM (Organisation régionale africaine de communications par satellite) pour que l'Afrique ait son propre satellite afin de réduire les coûts de communication dans le continent. Auparavant, les appels téléphoniques à destination et en provenance d'Afrique étaient les plus chers au monde, car ils transitaient par les satellites de télécommunications européens, qui facturaient au prix fort.

Après 14 ans de tentatives infructueuses des Etats africains afin d’obtenir un prêt (auprès de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international, des Etats-Unis et de l'Europe), le leader libyen a pris ce projet à sa charge et a mis 300 millions de dollars sur la table, pour débloquer le projet. La Banque africaine de développement a ajouté 50 millions de dollars et la Banque de développement d’Afrique de l'Ouest 27 millions. C'est ainsi que l'Afrique a obtenu son premier satellite de télécommunications le 26 décembre 2007. La Chine et la Russie ont alors accepté de partager leur technologie, ce qui a permis de lancer des satellites pour l'Afrique du Sud, le Nigeria, l'Angola, l'Algérie. Un second satellite de communication africain a été mis sur orbite en juillet 2010.

Sur le plan institutionnel, le budget de l’Union africaine (UA) est financé à hauteur de 15% par la Libye, ce qui permet de comprendre le peu d’empressement de cette organisation à condamner Kadhafi, à la différence de la Ligue arabe, dont les leaders le détestent.

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Au cours de son « règne », les largesses du leader libyen se sont étendues de l’Afrique du Sud au Libéria, en passant par Madagascar et les pays de la zone sahélienne. Il a ainsi financé des cités administratives, des hôtels, des restaurants, des sociétés de toute nature, des organisations islamiques, un réseau de distribution d’essence (via la société OiLibya), des commerces, des manifestations ludiques - comme le Festival du désert au Mali - et souvent, des groupes d’opposition. Au Mali, la télévision nationale a été financée en grande partie, dans les années 1980, par la Libye qui, plus récemment, a aussi construit les infrastructures gouvernementales tout en soutenant discrètement la rébellion touareg. Le régime libyen s’est fait une spécialité de l’organisation de négociations entre ennemis ou adversaires et du jeu des « bons offices » comme dans la libération de Françoise Claustre (1977) ou celle des otages de l’île de Jolo (2000).

Ainsi, le régime de Tripoli est-il activement soutenu par ses nombreux débiteurs et par tous ceux qui ont bénéficié par le passé de ses soutiens politiques, financiers et militaires.

Une de ses plus belles réussites réside dans son « alliance » avec les Touaregs qu’il a activement protégé et financé durant la répression de leur mouvement par le Mali dans les années 1990.

C’est le discours d'Oubari (1981) qui fonde les relations entre les différents mouvements politico-militaires touaregs et la Libye. En effet, l'une des décisions annoncées alors fut l'ouverture des camps militaires libyens aux jeunes Touaregs afin de les initier au maniement des armes. Ce soutien aux Touaregs est { l’origine de nombreux différends avec l’Algérie, le Mali et le Niger.

Kadhafi fait de nouveau parler de lui en 2005, en accordant à tous les Touaregs nigériens et maliens présents sur son territoire une carte de séjour à durée illimitée. Puis, en 2006, il appelle les tribus du Sahara, y compris celles des Touaregs, à se constituer en une entité commune pour s'opposer au terrorisme et au trafic de drogue. Enfin, il organise, en août 2008, un grand rassemblement à Oubari, dans le sud libyen.

C’est la raison pour laquelle des centaines de combattants, venant du Niger et du Mali, sont ainsi venus porter assistance à Kadhafi, considérant avoir une dette de sang à son égard. La mission les a rencontrés.

L’évolution institutionnelle

Sans doute conscient du déphasage entre la situation socio-économique de la Libye et son archaïsme institutionnelle, Kadhafi, sous la pression de son fils Saïf al-Islam, semblait ces dernières années décidé à faire évoluer un régime figé dans son autoritarisme, notamment par le biais de la Fondation Kadhafi pour le développement. Saïf al-Islam est apparu à partir de 2003 comme un « moderniste », incarnant l’espoir d’une ouverture de la Libye sur la démocratie.

Une campagne de communication est confiée, entre 2006 et 2008, au Monitor Group, une société américaine, pour faire connaître la volonté d’évolution du régime. La Libye a alors besoin d'aide afin de développer ses institutions dans un ses démocratique et de moderniser son économie. Après des décennies d'isolement, les milieux d'affaires, les citoyens, le gouvernement et les élites intellectuelles cherchent à approfondir leur compréhension des idées et des pratiques du monde.

Ainsi, en 2009, Saïf al-Islam fait libérer près de 2 000 islamistes, prisonniers politiques. Parallèlement, le régime donne de nombreuses preuves de sa volonté d’établir des nouvelles relations de partenariat avec les pays occidentaux.

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En ce qui concerne les flux migratoires, les accords passés avec l’Italie portent leurs fruits, puisque les arrivées de migrants sur les côtes de la péninsule diminuent de 90 %, notamment grâce au renforcement des moyens maritimes de contrôle – vedettes notamment – mis à la disposition de Tripoli par Rome.

Kadhafi procède à la destruction de ses armes de destruction massive (ADM), renonce au terrorisme, indemnise les victimes de ses actes, réels ou supposés, et finit par libérer les infirmières bulgares.

Surtout, il développe une étroite coopération avec l’Occident dans la lutte contre Al-Qaïda. Selon un rapport de 2008 du Département d’État, le gouvernement libyen « a continué à coopérer avec les États-Unis et la communauté internationale pour lutter contre le terrorisme et son financement (…). Les représentants du renseignement espèrent accroître leur aide à la Libye en matière de contre-terrorisme durant les exercices financiers de 2010 et 2011 ».

En 2009, le renseignement libyen et la CIA, dans le cadre d’un accord négocié par Moussa Koussa, mettent en place un programme commun de contre-terrorisme. L’agence américaine forme alors des professionnels du renseignement libyen. Ces mesures concrètes de coopération ne sont habituellement engagées qu’avec des services entre lesquels se manifeste une totale confiance. Mieux encore, les services libyens acceptent, à la demande des Britanniques du MI-5 et du MI-6, d’infiltrer des agents dans les milieux islamistes londoniens, ce qui scelle la réconciliation.

Enfin, le projet d’établissement d’une constitution, rompant radicalement avec les préceptes du Livre vert, est en préparation, rédigé avec l’aide d’éminentes personnalités étrangères, membres de la fondation Khadafi1 : les professeurs Joseph Nye (Etats-Unis), Francis Fukuyama (Etats-Unis), Benjamin Barber (Etats-Unis) et Tony Giddens, (Royaume uni).

Ainsi, le régime, malgré son lourd passif, est en pleine évolution. Kadhafi s’apprête même { annoncer de nouvelles réformes quand la « révolution » vient tout interrompre.

Comme une manoeuvre soigneusement préparée, le mouvement prend naissance les 12 et 13 février 2011. Prenant la mesure du danger, le gouvernement annonce, dès le 17 février, diverses dispositions d’apaisement, par exemple en offrant des primes { la population, et envoie de nombreux représentants en province.

Le 2 mars, Kadhafi en personne annonce des réformes qui doivent accorder une plus grande place à la société civile, il assouplit le régime législatif et la Cour suprême publie une Déclaration de principes. Mais la contestation ne cesse de prendre de l’ampleur.

Il semble qu’alors, l’entourage du Guide lui conseille de réagir violemment afin de frapper les esprits des manifestants. L’interrogation subsiste de savoir quels sont précisément les personnages de l’entourage de Kadhafi qui avaient intérêt au pourrissement de la situation.

1 http://www.gicdf.org/

( à suivre ). 


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