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Publié par Edouard Boulogne

 

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( Deux articles autour du drame historique de l'esclavage. Le sujet a déjà été traité à plusieurs reprises par le Scrutateur, et l'on retrouvera, si cela intéresse le lecteur, les articles dans nos archives, à la rubrique «  esclavage » Bien avant la loi Taubira,le décret de 1848, stipule "qu'en réparation du crime qui les enleva à leurs parents,à leur pays natal, les esclaves affranchis auront pour héritage tous les droits des citoyens français". En conséquence tant que leurs descendants ne bénéficieront pas de l'intégralité des droits de la citoyenneté française la réparation ne sera pas achevée.

  . E.Boulogne.

( I ) Frédérique Mauvois, lauréate du Prix de thèse spéciale du Sénat

http://www.guadeloupe.franceantilles.fr/hexagone/l-indemnite-de-collaboration-n-etait-a-destination-que-des-plus-riches-planteurs-175891.php

« L’indemnité de collaboration n’était à destination que des plus riches planteurs »

Propos recueillis par FXG (agence de presse GHM) Hexagone 26.06.2012

Frédérique Mauvois est félicitée par Jean-Pierre Bel, le président du Sénat.

Son travail intitulé : « Indemniser les planteurs, pour abolir l’esclavage ? Entre économie, éthique et politique : une étude des débats parlementaires britanniques et français (1788-1848) dans une perspective comparée, a été primée dans le Prix de la thèse spéciale du Sénat. Son prix de 9 000 euros (dont 6000 pour une édition chez Dalloz) lui a été remis au Sénat par le président Jean-Pierre Bel.

 

Qu’est-ce qui distingue l’Angleterre de la France sur ce thème particulier de l’indemnisation des planteurs ?

La précocité des Britanniques. Les Français s’y sont intéressés sans doute en raison de la révolte de Saint-Domingue qui a retardé le processus abolitionniste plutôt que de l’accélérer. Les Britanniques auront été les précurseurs de la lutte contre les traites négrières et l’esclavage.

Mais ces parlementaires, comment abordent-ils moralement la question de l’indemnisation à verser pour la liberté des esclaves ?

Moralement ? Il y a trois raisons pour lesquelles on a aboli l’esclavage. Ma thèse découvre une de ces trois raisons qui est à mon avis la primordiale et qui a été négligée par les spécialistes jusqu’à maintenant. On indemnise parce que les esclaves étaient considérés juridiquement comme une propriété. Donc quand on exproprie, pour cause d’utilité publique ou de moralité publique, des esclaves, on doit indemniser le propriétaire. Si on commence à prendre des esclaves sans indemniser le propriétaire, c’est toute la notion de propriété qui est en jeu. Ensuite, c’était économique. Les colonies souffraient d’une détresse économique : endettement chronique, manque de capitaux. L’indemnisation de l’esclavage est intervenue comme un secours porté aux planteurs pour permettre à l’économie coloniale de se renouveler dans le travail. La troisième raison que ma thèse découvre, c’est l’indemnité de collaboration. Si je peux me permettre, l’indemnité était une sorte de bakchich car elle n’était à destination que des plus riches planteurs. Les petits planteurs, les petits colons n’ont quasiment rien eu comme indemnités. C’était conçu pour que pour que les riches planteurs, ceux qui étaient au Parlement, votent l’abolition et la mettent en pratique dans les colonies. Sinon, la métropole n’avait aucun moyen de forcer les colons à libérer effectivement leurs esclaves.

Frédérique Mauvois, lauréate du Prix de thèse spéciale du Sénat .Frédérique Mauvois, lauréate du Prix de thèse spéciale du Sénat . -


A combien se sont élevées ces indemnités ?

C’étaient 126 millions dont la moitié en rente d’intérêt à 6 % et dont6 millions immédiatement en guise de secours.

Et chez les Anglais, on est dans les mêmes valeurs ?

Non. L’indemnité française représente 15 % des dépenses publiques de 1848 alors que chez les Anglais, ça représente 40,7 des dépenses publiques de 1834, ce qui est astronomique. J’ai aussi étudié l’indemnité de Saint-Domingue, la célèbre dette que réclamait Aristide.

Les Parlementaires ont-ils examiné la question de l’indemnité pour l’abolition de 1794, suite aux événements de Saint-Domingue ?


Elle n’a pas été discutée et ça a été une atteinte à la propriété, mais elle n’a pas été la seule puisque l’Etat a confisqué les biens de l’Eglise, séquestré les biens des émigrés. C’était une période de Révolution où tout a été pris. A la restauration, on rend les biens aux émigrés mais on ne peut pas rendre Saint-Domingue. Alors qu’est-ce qu’on fait ? En 1825, Charles X envoie une escadre avec Mackau chargé de donner une ordonnance où l’on somme le président Boyer de payer 150 millions de francs or, dix années de revenus d’Haïti. Haïti ne pouvait pas payer et on a ramené la dette à 90 millions de francs or en 1838 étalés jusque dans les années 1880.

Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à l’histoire de l’esclavage ?

Je suis des Antilles. Mon père est de République Dominicaine. L’esclavage contemporain m’a toujours interpellé et avec mon directeur de thèse à Lausanne, on s’est interrogé là-dessus suite à la loi Taubira où la question des réparations financières était posée. Ensuite, on a regardé Aristide, l’abolition britannique… D’où l’idée de l’étude comparative pour savoir à quel point ce phénomène était fondamental dans le processus abolitionniste. J’ai étudié toutes les abolitions des Amériques et le phénomène des indemnisations est présent, accordé partout. C’est le phénomène clé. C’est l’apport de ma thèse.

Cela donne-t-il raison à ceux qui réclament des réparations pour le crime de l’esclavage ?

Je ne vais pas intervenir politiquement, ce n’est pas le rôle de l’historien, mais l’indemnité qui a été versée aux planteurs, c’était pour libérer les esclaves plutôt. C’est ce qui s’est passé au Brésil où aucune indemnité n’a été versée et les planteurs ont pu attendre 1888 pour libérer leurs esclaves. Et là, on a donné de l’argent pour ne plus attendre. Aujourd’hui pour nous, ça semble scandaleux, mais pour les esclaves qui vivaient à l’époque, c’était un gain plus que précieux, la liberté immédiate et celles de leurs arrières petits-enfants. De ce point de vue, des réparations financières aujourd’hui posent questions : Combien ? A qui ? Je travaille actuellement à Washington sur les écarts de développement des gens d’origines ethniques différentes. On peut parler de politique sociale mais des réparations ? A qui, comment et combien ? Si on répond à cette question, je veux bien.

 

 

 

( II ) La Traite des Noirs

(Critiques )

par koffi-yao, 06.3.2005 à 18:46


Le «crime contre l’humanité» a duré treize siècles. De la «traite musulmane» pratiquée par les marchands arabes au VIIe siècle aux galions hollandais ou français du commerce triangulaire, du Code noir institué par Louis XIV à l’abolition de l’esclavage en 1848, Laurent Lemire revient sur ces pages d’histoire qui remontent aujourd’hui à notre mémoire

 

http://koffi-yao.kaywa.com/critiques-1/la-traite-des-noirs.html




L’année de l’esclavage était passée pratiquement inaperçue. Et voilà que les diatribes honteuses d’un Dieudonné remettent ce drame à l’ordre du jour. Triste détour. Mais si l’histoire submerge ainsi souvent l’actualité, c’est que l’actualité ignore trop souvent l’histoire. Il y a près de vingt ans, dans sa «Grammaire des civilisations», Fernand Braudel, le spécialiste des mentalités et de la longue durée, écrivait: «La traite négrière n’a pas été une invention diabolique de l’Europe. C’est l’islam qui, en contact très tôt avec l’Afrique noire par les pays entre Niger et Darfour et par ses places marchandes de l’Afrique orientale, a le premier pratiqué en grand la traite négrière, d’ailleurs pour les raisons mêmes qui y amèneront plus tard l’Europe elle-même: le manque d’hommes, pour des tâches multiples et trop lourdes, vu les moyens du bord.»
Si les Européens ne sont donc pas les inventeurs de la traite, ils lui ont donné une ampleur considérable au siècle des Lumières, le XVIIIe de Diderot et Rousseau. Comment expliquer un tel phénomène à l’échelle quasi mondiale? L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau n’a cessé de creuser le sujet. Depuis près de quinze ans, il étudie les logiques de l’esclavage, décortique les systèmes de représentation qui sont en jeu et montre les rapports qu’ils ont créés entre les cultures. Dans son «Essai d’histoire globale» sur les traites négrières (1), ce jeune historien estime qu’environ 42 millions d’esclaves furent déportés pendant treize siècle, du VIIe au XXe siècle.




Qu’entend-on par «traites négrières»?
Il n’y a pas une traite mais trois, étalées sur treize siècles! La plus connue, celle dont on parle quasi exclusivement est, bien sûr, la traite atlantique. Elle fut organisée pour des motifs économiques principalement par les Hollandais, les Britanniques, les Français et les Américains. Entre 1450 et 1860, les 11 millions d’Africains ainsi déportés servent principalement de main-d’œuvre dans les plantations coloniales des Antilles et du sud des Etats-Unis (canne à sucre, café, coton, riz…). Mais il y a aussi une autre traite, plus ancienne: la traite orientale pratiquée sans plus d’états d’âme par des marchands arabes dès le VIIe siècle de notre ère. Cette exploitation-là a duré treize siècles. Et se prolonge encore aujourd’hui puisque l’esclavage n’est toujours pas aboli dans certains pays comme l’Arabie Saoudite. Le bilan de cette traite «musulmane», moins connue et moins étudiée que la traite occidentale, est considérable: on estime que 17 millions d’Africains ont été asservis.
Enfin, il y a la traite africaine. Comme au Moyen-Orient, en Egypte ou en Grèce, l’esclavage existait depuis la nuit des temps en Afrique. Mais la «demande» des traites orientale et atlantique a amplifié ce phénomène et donné naissance à un commerce: certains royaumes africains se sont considérablement enrichis et développés en vendant des esclaves capturés dans d’autres tribus. Cette traite «interne», estimée à 14 millions d’individus, est évidemment difficile à établir. Les études historiques sur ce point ne font que commencer. Une chose est sûre: sans l’existence d’une offre en captifs, les traites orientale et occidentale n’auraient pas pu se développer. Plusieurs travaux portent sur le rôle exact joué par l’Afrique noire dans l’organisation du trafic et pourquoi elle a répondu aussi favorablement aux demandes extérieures. Mais l’historiographie est trop récente pour apporter des réponses fiables.



A quelles fins ces traites sont-elles organisées?
Elles reposent toutes sur des calculs économiques. Pour décrire le trafic d’esclaves qui s’organise dans les pays arabes dès le VIIe siècle de notre ère, certains historiens anglo-saxons parlent d’une Muslim connection, une «filière musulmane». Son apparition coïncide et nourrit l’expansion politique des conquérants arabes et la diffusion de l’islam... Dans ce cadre, les esclaves noirs fournissent une main-d’œuvre abondante. Mais ce sont les femmes noires qui ont le plus de valeur: les Nubiennes et les Abyssines servent le plus souvent à l’esclavage sexuel. Dans le cas de la traite africaine, il faut distinguer les esclaves exploités par les Africains eux-mêmes. Sur ce marché «traditionnel», les femmes étaient les plus prisées, non seulement comme mères, mais aussi pour leurs aptitudes à la vie domestique et aux travaux traditionnels. Et puis il y a les captifs qui étaient revendus aux négriers arabes ou occidentaux contre de la pacotille. Mais attention, dans son ouvrage Olivier Pétré-Grenouilleau souligne une erreur souvent reprise dans l’imaginaire collectif liée à la traite des Noirs. «Un malentendu existe quant aux marchandises proposées par les négriers. A cause de l’usage du terme "pacotille", emprunté à l’espagnol pacotilla, et qui dans cette langue ne signifie pas des objets de faible valeur.» Dans la traite atlantique, pour acheter dix esclaves il fallait au moins donner un cheval.

Les traites sont-elles le produit du racisme?
Les historiens sont tous d’accord sur un point: envisager la traite comme la conséquence d’un racisme à l’encontre des Noirs est un poncif dépassé. La complexité des traites négrières devrait suffire à clore ce débat. Mais si le racisme n’est pas à l’origine de l’esclavage, l’esclavage en revanche, et particulièrement la traite atlantique, a nourri un racisme qui a servi de légitimation a posteriori au commerce des négriers.

Pourquoi ne parle-t-on que de la traite atlantique organisée par les Occidentaux?
Parce que c’est la plus systématique et la plus codifiée. L’esclavagisme colonial se développe à partir des découvertes maritimes des XVe et XVIe siècles. C’est la première étape de la naissance d’une économie mondiale qui crée une demande à destination exclusive des Amériques. L’esclave noir devient alors un facteur de production dans des proportions jusqu’alors inconnues, pendant près de quatre siècles. Sur ce marché, prédomine l’utilisation d’esclaves masculins, plus forts et plus résistants.

Pourquoi les Noirs ont-ils été les victimes du système?
C’est sans doute la question la plus complexe et là-dessus les spécialistes français ou étrangers divergent. Plusieurs facteurs interviennent, mais aucun ne suffit vraiment à fournir une explication valable. Une chose est certaine, les traites africaine et orientale, antérieures à la traite atlantique, ont marqué les esprits. La dévalorisation du Noir a servi à légitimer son statut d’esclave. Cela ne répond pas à la question initiale: pourquoi les Noirs? Certains historiens voient l’une des explications dans la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, la chute de cette ville fermant à l’Europe les pourtours de la mer Noire où elle s’approvisionnait jusqu’alors. En effet, les Africains n’apparaissent vraiment sur le marché des esclaves dans la région de Gênes qu’après cet événement. Jusqu’alors, l’essentiel de la main-d’œuvre était constitué de prisonniers de guerre, de Slaves, de Mongols ou de Russes. La révolution sucrière et l’économie de plantation, découvertes par les Occidentaux au moment des croisades se développèrent dans l’Europe du Sud à la fin du Moyen Age. C’est ce modèle économique qui sera transporté aux Amériques après les grandes découvertes.
Le choix se portera sur les esclaves africains pour diverses raisons: résistance physique, notamment adaptation au milieu épidémiologique américain où sévissent la rougeole et la variole, force physique, faible coût, etc. Le choix des Africains s’explique aussi par les habitudes déjà contractées, pendant deux siècles, dans les plantations des îles de l’Atlantique et du golfe de Guinée, où des esclaves noirs travaillaient. Ces raisons, aussi injustifiables soient-elles, n’impliquent pas un racisme préalable. Le racisme intervient non pas avant les traites négrières mais après, pour les légitimer. Le Noir devient alors l’esclave type, l’homme ou la femme asservis.



Comment fonctionne le commerce triangulaire?
Il apparaît dans le dernier tiers du XVIIe siècle. Disons que c’est le moyen qu’a trouvé l’Europe pour rentabiliser au mieux la traite. Les Etats mettent sur pied des compagnies qui bénéficient de monopoles: les bateaux partent d’Anvers, de Bordeaux ou de Londres les cales bourrées de marchandises qui seront échangées en Afrique contre des esclaves. Puis, avec leur cargaison humaine, ils font ensuite voile vers leurs colonies respectives, d’où ils reviendront chargés de produits tropicaux. C’est ainsi que se développèrent la Compagnie hollandaise des Indes occidentales (1625), la Compagnie des Indes occidentales (1664) et la Royal African Company (1672). Pendant des siècles, le quotidien des négriers et des esclaves n’a guère changé, pas plus que les principales routes de la traite. Deux itinéraires joignaient l’Afrique occidentale au Maghreb, deux autres vers les Amériques. Les modes de production, de transport, d’achat et de vente des captifs n’évoluèrent pratiquement pas. En revanche, les rythmes de la traite changèrent sans cesse, le système négrier s’adaptant à la demande du marché.

Les marchands juifs participent-ils à la traite atlantique?
Faux. Et la meilleure preuve qu’il s’agit là d’une élucubration sans réalité historique figure dans le Code noir, promulgué en 1685 par Louis XIV. Le premier article de ce texte qui réglemente l’esclavage aux Antilles, en Guyane et en Louisiane exclut formellement les juifs des territoires concernés: «Enjoignons à tous nos officiers de chasser hors de nos îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois, à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.» A La Rochelle, Nantes et Bordeaux, de grandes familles protestantes ont en revanche prospéré grâce au commerce triangulaire.

D’où provenaient les esclaves de la traite atlantique?
Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, on admet que la traite vers les Amériques porte sur moins de 10000 esclaves par an, les captifs provenant du Congo, d’Angola, de Haute-Guinée, de Sénégambie ou du Bénin. L’essor des plantations fait exploser la demande et quadrupler le prix des esclaves au début du XVIIIe siècle. Les grandes zones africaines de déportation se mettent en place: baie du Bénin, Côte de l’Or, Loango et Angola. Les recherches historiques récentes montrent que l’île de Gorée, au large de Dakar, si importante sur le plan symbolique, fut un modeste site de traite par rapport à celui d’Ouidah, au Bénin, d’où sont partis plus d’un million d’esclaves vers les Amériques. Cette économie liée à l’esclavage va profondément perturber les sociétés africaines où les razzias et les enlèvements se multiplient pour répondre à la demande des négriers. L’historien Hugh Thomas estime à 1,25 million le nombre des Africains qui ont été vendus en esclavage par la France, pays qui détient un quart du trafic négrier atlantique vers 1750.

Comment était organisé le transport?
Les bateaux pouvaient contenir 450 à 500 esclaves pour une quarantaine d’hommes d’équipage, et les voyages duraient environ deux mois et demi. On estime ainsi à plus de 30000 le nombre d’expéditions négrières atlantiques. A l’origine les captifs étaient peu coûteux, les négriers ne se souciaient pas véritablement des pertes enregistrées au cours de la traversée. Mais au fur et à mesure que le trafic s’organise, les prix ont grimpé: le captif est devenu précieux. Aussi, soucieux de diminuer la mortalité de leurs «marchandises», les négriers n’embarquaient que les esclaves en état de traverser l’océan. Le taux de mortalité pour la traite atlantique est estimé à 12%. Mais en Angola, par exemple, l’historien américain Raymond Cohn a montré que 40% des esclaves mouraient avant d’arriver sur la côte pour être vendus aux Brésiliens et aux Portugais. Il ajoute que 10% des esclaves disparaissaient dans les ports. La plupart des études établissent que le taux de mortalité des expéditions était compris entre 10 et 20%, et cela quelle que soit l’époque ou la nation négrière.
Les esclaves se révoltaient-ils?
Il y eut des révoltes dès la fin du XVe siècle dans les Caraïbes et jusqu’en 1874 au Brésil, mais l’historiographie récente tend à minimiser le nombre d’actes de résistance pendant le transport. On estime aujourd’hui à 10% les cas de révolte sur les navires négriers atlantiques. Et pour cause: dès l’achat, l’esclave est marqué au fer rouge. Dans les navires, les Noirs sont entassés et enchaînés. Arrivés dans les plantations, ils sont soumis aux règles du Code noir qui prévoit de fortes peines en cas de désobéissance et surtout donne plein pouvoir aux maîtres pour reprendre leur bien… Néanmoins, la surveillance sur terre était plus difficile qu’en mer. Voilà pourquoi les esclaves sont souvent parvenus à s’échapper. Les esclaves ont «marronné», autrement dit se sont enfuis des plantations, seuls ou en groupe, établissant parfois dans des régions peu accessibles (forêt, montagne…) de véritables communautés. En 1791, la révolte des esclaves à Saint-Domingue-Haïti aboutit à l’indépendance.

Quand et comment est apparue l’idée d’abolir l’esclavage?
Les premiers abolitionnistes furent les esclaves! Les révoltes de captifs qui eurent lieu dès la fin du XVe siècle dans les Caraïbes réveillèrent les consciences en Europe. Montaigne fut l’un d’entre eux, suivi par Montesquieu et Condorcet. L’affirmation d’un puissant mouvement abolitionniste international prend ainsi naissance en Occident à la fin du XVIIIe siècle, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas eu d’interrogation sur ce sujet dans le monde musulman. Une étude est d’ailleurs en cours sur le rôle de l’islam dans le débat abolitionniste. C’est pourtant sous l’impulsion des Quakers américains que l’abolitionnisme s’organise de manière plus efficace surtout en Angleterre: en 1807, le Parlement britannique interdit la traite. En 1833, le même Parlement vote la suppression de l’esclavage, provoquant un grand engouement dans les pays européens. En France, la IIe République annonce l’avènement de la «société des égaux», et le gouvernement provisoire, sous la houlette de Victor Schœlcher «sous-secrétaire d’Etat chargé spécialement des colonies et des mesures relatives à l’abolition de l’esclavage», promulgue le décret du 27 avril 1848 qui abolit l’esclavage.
Presque un siècle plus tard, en 1946, le statut colonial est à son tour supprimé. «Lorsque l’homme s’habitue à voir les autres porter les chaînes de l’esclavage, c’est qu’il accepte lui-même un jour de les porter», dira Abraham Lincoln. Pourtant, malgré ces mesures prises en 1807, un esclavage clandestin se poursuivra. Près de 2 millions d’Africains furent en effet transportés vers l’Amérique entre 1808 et 1867. Et c’est encore les Britanniques via la Royal Navy qui firent la police antiesclavagiste en arraisonnant 85% des navires négriers. Signalons enfin, qu’au Maroc, les marchés d’esclaves publics furent fermés par les Français en 1912…

Quelles ont été les séquelles de ce crime historique?
Au regard des souffrances endurées par les 42 millions d’Africains ainsi déportés et leurs descendants, l’ampleur du crime est sans équivalent. Mais comme l’expliquent aujourd’hui les historiens, les Africains furent à la fois victimes et acteurs de la traite. D’où des séquelles profondes dont le continent africain continue de souffrir sur le plan politique et culturel. En Amérique et dans les Caraïbes, les esclaves ont participé bien malgré eux à la formation d’une culture atlantique.

Leur capacité d’adaptation donna naissance à des communautés noires particulièrement originales qui, en retour, influencèrent les pays occidentaux qui avaient été pour la plupart esclavagistes. En musique, en littérature et dans de nombreux domaines de l’art, cette culture qui traversa l’océan à fond de cale a profondément irrigué les mentalités. En revanche, on ne distingue pas encore le rôle des captifs noirs dans le monde musulman.
Dans un ouvrage qui fait le point sur l’histoire du mouvement abolitionniste (2), Nelly Schmidt, biographe de Victor Schœlcher, pointe les enjeux. «Si la traite et le système esclavagiste furent récemment reconnus en tant que crimes contre l’humanité par la France et l’ONU, il n’en demeure pas moins qu’ils constituent l’un des aspects de l’histoire humaine les moins bien transmis.»
L’histoire des traites négrières, longtemps perçue comme un paragraphe de l’histoire coloniale, sort lentement d’un imaginaire confus. Cela a commencé en 1969 avec la parution du livre fondateur de l’Américain Philip Curtin, «The Atlantic Slave Trade». Cette approche quantitative constituait un champ de recherches interdisciplinaires novateur où le développement industriel d’une ville comme Nantes au XVIIIe siècle pouvait être mis en relation avec l’évolution démographique au Bénin. Dix ans plus tard, ce sont les traites orientales qui ont fait l’objet d’études nouvelles. Dans l’avenir, il reste à approfondir les traites africaines pour que cette tentative d’histoire globale débouche sur un savoir permettant d’écrire enfin dans sa totalité l’un des chapitres les plus ténébreux de l’histoire des hommes.

(1) «Les Traites négrières. Essai d’histoire globale», par Olivier Pétré-Grenouilleau, Gallimard, coll. «Bibliothèque des histoires», 470 p., 32 euros.
(2) «Vaincre l’esclavage. Des hommes et des idées XVIe-XIXe siècle», par Nelly Schmidt, Fayard, 400 p., 24 euros. En librairie le 16 mars.

Laurent Lemire

 

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