Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

Archives

Publié par Edouard Boulogne

 

 

Une figure contestable :

le Capitaine Ignace.

 

 

En souvenir des événement de mai 1802, qui accompagnèrent la première abolition de l'esclavage nous donnons aujourd'hui le début d'un bel article du docteur André Nègre sur le capitaine Ignace, personnage célèbre de l'histoire de la Guadeloupe. La 2ème partie de cette étude paraîtra demain 27 mai 2009, dans la soirée. L'an dernier à la même occasion nous avions offert à nos lecteurs, par le même auteur le docteur Nègre, historien reconnu, un article sur Louis Delgrès, que l'on pourra facilement retrouver dans nos archives, sous la catégorie Histoire. Ce texte, documenté, et honnête n'est pas cependant LA vérité sur Ignace, pas plus que tout ce qui se dira ces jours-ci sur ce personnage, et sur les évènements dramatiques dont il fut l'un des acteurs. L'histoire, en effet n'est pas une science exacte, et est facilement annexée à des entreprises idéologiques. Cette publication a pour but d'aider le lecteur de bonne foi à se faire une idée plus proche de la vérité que ne le souhaitent les idéologues. Le Scutateur).




«Certains personnages qui ne firent, en somme, que pousser à la révolte et aux excès, gardent cependant devant la postérité comme un ombre de gloire quand leurs crimes furent commis au nom de quelque haute revendication ».

Général de Gaulle (Au fil de l'épée).



Ignace était un «câpre» ; c'est-à-dire, dans la vocabulaire du patois créole antillais, un métis qui possédait 75% de sang dit noir, et 25% de sang dit blanc. Né à Pointe-à-Pitre en 1769, il était donc âgé de 32 ans lors des événements de 1801 : comme le Général Richepance, à quelques mois prés.

On a peu de renseignements sur sa jeunesse et sur sa vie d'homme ; on sait seulement qu'il était le beau-frère de Cabanis, secrétaire de la Municipalité de Pointe-à-Pitre, et qu'il était habituellement utilisé dans des travaux de charpentier. Il semble probable, mais il n'est pas certain, qu'il était esclave lorsque la Convention brisa les chafnes.

Alors, d'enthousiasme, Ignace s'engagea dans l'Armée ; et dans ce vent de libération des individus comme du territoire, que Victor Hugues sut si bien provoquer et utiliser, en Guadeloupe, en 1794, Ignace fît merveille comme soldat.

On sait qu'il avait une boutique, tenue par sa femme dont on ignore tout ; Pelage nous a appris qu'il était père de famille.

C'était une force de la nature, courageux à l'extrême, facilement violent, généreux à l'excès dans le don de soi-même, affligé de cette trop grande sensibilité qui caractérise certains antillais et qui les conduit parfois jusqu'à la déraison ; sensibilité qui, chez lui, amenait vite à l'irritabité, à l'instabilité, à l'agressivité, excluait alors tout sentiment, ainsi que la suite le prouvera, hélas, surabondamment.

Constatons en passant que sensibilité excessive, irritabilité, instabilité, agressivité, sont les quatre points cardinaux d'une constitution psychopathique qui étale ces symptômes chez lees sujets que l'on appelle les «caractériels».

Par son attitude au feu, par son mépris de la mort (mépris qu'il démontra jusqu'à la sienne) il avait vite gagné les galons de Capitaine de Grenadier. On sait comment Pelage fut amené à en faire un Chef de Bataillon ; cette nomination était évidemment sans valeur, et d'ailleurs jamais confirmée, on s'en doute. Inculte, analphabète, il n'avait aucune des qualités humaines qui, en sus du courage et du sens du commandement doivent constituer le fond de la personnalité d'un chef, d'un policier. Autre caractère, il n'avait pas la notion de patrie, de drapeau, et on le comprend : la seule patrie qui eût pu s'imposer à son esprit était justement celle des hommes qui avaient rivé d'humiliantes chaînes à ceux de sa race, et qui s'apprêtaient à les enchainer de nouveau ; il allait préférer la liberté, et il avait raison. Son uniforme ne lui était qu'un moyen de défendre cette liberté sa peau avec ; mais il n'estimait pas devoir quoi que ce fût à cet uniforme ; et, fond des choses, il était dans la seule vérité qui pouvait être la sienne. Enfin, de la subordination militaire, il n'avait qu'une idée limitée, ce qui est assez affligeant pour un officier.

Ce n'est pas lui qui, comme Delgrès devant la conjuration naissante, se serait écrié : «Mais, ce que vous avez fait mérite la mort !»

Voilà qui était Ignace, d'après ce que nous savons de sa vie. Sans peine et sans risques de se tromper beaucoup, on ne peut croire que les autres conjurés, tels Palerme, Massoteau, Noël-Corbet etc... étaient de la même trempe que lui.

Ce sont eux qui, animés par un fort légitime désir de liberté que ne controlaient pas beaucoup de qualités morales, ont constitué ce rempart de chair humaine qui tentera de s'opposer au Général Richepance chargé par le 1er Consul de rétablir l'esclavage !

Maintenant, que disent d'Ignace les locuments d'Archives ? Dans la liasse « Mémoires et documents divers», incluse dans le dossier de l'année 1801 des Archives Nationales (1), il y a 2 listes d'insurjés ; sur l'une :

Ignace : «Chef de Bataillon promu par Pélage (...) homme féroce et sanguinaire ; l'un des plus chauds partisans et des principaux instruments de l'insurrection».

Sur l'autre :

Ignace : «Sans fortune ; sans esprit ; cruel; 32 ans ; provoquant à l'assassinat du Capitaine-Général »,

Ensuite, qu'en pensent les historiens de cette époque ? D'abord, Poyen et Peyreleau, qui vivaient à cette époque, et qui l'ont connu :

Voici quelques appréciations de Poyen, concernant Ignace : «Mulâtre fougueux...» «Le Général Gobert (...) rejoignit (...) le féroce Mulâtre sur les hauteurs de Dolé et enleva à la baïonnette le poste dans lequel il s'était retranché...» «La cruauté d'Ignace...» «Traçant sa route par le massacre et l'incendie, Ignace réduisit en cendres les bourg de Trois-Rivières, St-Sauveur et Capesterre...»

De Boyer-Peyreleau, parlant de l'affaire de Dole ou Gobert mit Ignace en fuite : «On eut le bonheur de délivrer 80 femmes et enfants blancs que ces monstres y avaient réunis pour les faire sauter...»

Mais c'est surtout Lacour qui nous instruit sur Ignace. L'opinion d'un Lacour (qu'elle concerne Ignace, ou bien n'importe autre protagoniste du drame de 1801-1802) a une valeur essentielle : d'abord parce que son ouvrage est une somme, appuyée sur l'extraordinaire documentation que cet historien né avait accumulée avec une constance rare ; enfin parce que ses parents avaient vécu ce drame et connu ses acteurs : il était le neveu d'un ménage Lacour qui, sous Victor Hugues, habitait déjà Basse-Terre, rue des Normands ; il s'agissait alors de Jean-Baptiste Lacour ; sa Mère Mme Pierre Michel Lacour habitait alors Bisdary (aujourd'hui St Jean Bosco), et son Père, Michel Lacour possédait alors l'habitation Mon Repos ; je dois tous ces renseignements à Me Lacour, qui est leur descendant et leur dépositaire. Tous ces témoins d'un drame qui s'était passé sous leurs yeux, d'une affreuse tragédie qu'ils avaient vécue, avaient souvent raconté ce qu'ils avaient vu et entendu à leur neveu et fils, l'historien Lacour ; cela d'autant plus que ce dernier avait manifesté dès son enfance une vive curiosité pour les choses du passé de son île ; et plus particulièrement de ce dramatique passé si récent ; à toutes ces relations orales vécues par ses parents, Lacour avait ajouté toutes celles qu'ils recueillit lui-même de la bouche des multiples autres témoins de toutes couleurs qui, adultes ou enfants, avaient vécu ces heures et dont quelques-uns avaient même discuté avec certains des principaux acteurs du drame.

Les pages de Lacour sont donc capitales, et irréfutables, sauf parti pris. Résumons ce qu'il consacre à Ignace, tout au long de son texte :

La Révolution en avait fait un Capitaine de Grenadiers. Très ambitieux. Rêvait de jouer un rôle primordial à la faveur des événements. Déçu par le Directoire et par le Consulat, qui remettent les choses en place et n'autorisent plus les bonds imprévus vers les crimes... Résigné. Mais la menace des fers le déchaîna à nouveau : contre la France, contre Lacrosse

et Richepance. Il rêva alors de faire de la Guadeloupe un Etat indépendant» dont il serait l'un des chefs.,.»

Terminons par cette phrase de Lacour :

«Pour arriver à ses fins, il excita toutes les mauvaises passions, poussa à tous les crimes. Ignace était un brave et brillant officier, mais on ne trouve dans sa vie aucun de ces actes qui intéressent, qui appellent sur leur auteur un sentiment de pitié et de regret. Son ambition seule apparait et elle entraîna pour tous des maux cruels : le mal qu'il fit aux Blancs dans leur fortune et dans leur personne fut grand, sans doute, mais il attira sur les hommes de couleur un mal plus grand et plus durable.»

Etant donné ses sources, Lacour était certainement dans le vrai, mais en partie seulement : car Ignace n'a pas été seulement un ambitieux ; s'il opta pour la rébellion (et il fut en fait le premier rebelle) et surtout pour la sécession, c'est parce que noir et ancien esclave il se sentait plus que tout autre destiné à reporter des chaînes, en cas de retour à l'esclavage ; il se sentait aussi solidaire de tous ceux de ses frères de race qui étaient dans son cas; rempli de haine pour tous ceux qui les leur avaient fait porter, il ne s'opposa à eux avec la sauvagerie que l'on sait, avec la rage sanglante, la brutalité aveugle et souvent bestiale que l'on va voir, que parce qu'il était un caractériel et un homme traqué... ce qui, sans rien excuser, explique beaucoup I


(à suivre)



Dr André Nègre

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article