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Publié par Edouard Boulogne

Réflexions sur la vie du Commandant L.Delgrès ( IV. Suite et fin).

 

 


 


 par André Nègre.

 

 (Vue sur une coursive du fort Delgrès en son état actuel)

 

Pour le moment, et malgré la solide résistance de Delgrès, l'investissement du fort St Charles s'opérait méthodiquement.

Mais à ce premier élan victorieux des troupes métropolitaines, obtenu au prix de pertes sévères, Richepance voyait que suivait une période d'un certain essouflement   : climat  chaud et humide, atmosphère   embuée   de   vapeur   d'eau, comme si l'on se trouvait dans une buanderie, peau constamment moite même au repos, ruisselante au moindre effort, terrain aussi inhabituel que le climat, fièvres, moustiques, insectes divers... et aussi le courage désespéré des Guadeloupéens rebelles : tout cela provoquait quelque lassitude.

Il  fallait attendre l'arrivée des renforts ­de Sériziat, parti le 11 mai de la Pointe dans cette attente, qui n'interrom­pait tout de même pas les opérations de nettoyage ni celles d'investissement du fort, il fallait aussi tenter d'obtenir une fois la paix par la voie des négociations...Idée logique, certes, au moins en apparence : les insurgés avaient pu juger de la valeur des troupes qui, en 48 heures, étaient parties du Baillif et malgré une résistance splendide étaient arrivées au pied du fort, où ils étaient en voie d'être enfermés... Peut-être accepteraient-ils maintenant une paix honorable pour les deux camps ?

C'est d'ailleurs dans cet esprit, celui d’une recherche de paix, sans les armes, qu’il avait lancé le 12 mai une proclamation dans laquelle il promettait la liberté, l'oubli... Mais, d'une part c'était montrer qu'il n'avait pas compris la détermination de Delgrès, et d'autre part, cette promesse était de plus mensongère, puisque Richepance  avait  pour  mission de rétablir l'esclavage   ;  drôle  de  liberté   !

Cette proclamation n'en était pas moins parvenue à Delgrès le 13 mai au matin, par le truchement d'une personne dévouée à Bernier, Commissaire du Gouvernement ; lequel Bernier avait accompagné cet envoi d'une lettre personnelle, à son  ami Delgrès, essayant de l'amener à éviter des effusions de sang.

C'était trop tard. Delgrès répondit par quelques coups de canon à l'adresse de Richepance et par une lettre pleine de dignité et d'élévation de pensée au citoyen Bernier ; lettre, dans laquelle il expliquait clairement que le bonheur ne reparaîtrait dans l'île qu'avec le réembarquement des troupes métropolitaines envoyées par le Premier Consul.

Ce que demandait là Delgrès, pour arrêter le conflit, n'était évidemment pas acceptable par Richepance, étant donné la mission dont il était chargé.

Mais pour tenter une fois de plus la chance d'une «paix des braves», et aussi pour gagner du temps (les hommes de Sé­riziat arrivaient le 14 mai dans la région de Basse-Terre), une nouvelle proclama­tion, assez semblable à celle du 12 mai, fut lancée par Richepance, le 14 mai ; mais elle était cette fois-ci signée par les trois magistrats en fonction, conformé­ment aux ordres de Paris : Richepance, Capitaine-Général, Lescallier, Préfet, et Coster, Commissaire de Justice ; ceci, pour bien préciser une fois de plus que Richepance était bien Gouverneur...

Comme pour le discours du 12 mai, il était bien trop tard et la décision de lut­ter jusqu'à la mort était irrévocable. Mê­me la promesse de «l'oubli», à ceux qui mettraient bas les armes, ne recevait aucun crédit... et c'était bien là une juste appréciation des probabilités, si l'on pense que Pelage, bien qu'il n'eût jamais porté les armes contre la France, et qu'il eût tout au contraire versé son sang pour elle et qu'il lui eût sacrifié ses deux fils... Pelage allait peu après ces événements subir une détention de 16 mois en Métro­pole, tandis que l'on avait réclamé les ga­lères pour lui... (voir Arawaks...)

Les hostilités n'avaient jamais vrai­ment cessé ; mais elles allaient reprendre vigueur. Le Général Sériziat était là, après avoir durement combattu les insurgés, qui avaient tenté de l'empêcher de faire sa jonction avec Richepance.

Durement est bien le mot : car les soldats de Sériziat avaient trouvé, dans l'Eglise de Trois-Rivières, des blessés qui avaient été laissés là par la troupe du Commandant Merlen (venu lui aussi à pied dès le 8 mai - on l’a vu plus haut - de Pointe-à-Pitre). Sériziat trouva ces blessés égorgés et horriblement mutilés, mains et pieds coupés, des cartouches enfoncées dans la bouche... Spectacle que les soldats métropolitains, pourtant chevronnés des plus grands champs de bataille d'Europe, n'avaient encore jamais vu ; mais qui les remplit d'une fort légitime fureur, la­quelle évidemment ne dut pas manquer de se manifester et de s'extérioriser, de façon analogue et en sens inverse, au cours des combats qui suivirent : engrena­ge classique et fatal...

Sériziat étant là, Richepance met­tait en exécution les travaux militaires, classiques pour lui, du siège du Fort St Charles, au cours des 15, 16 et 17 mai.

Certains ont allégué que, entre le 14 et le 17 mai, Richepance aurait été affolé et aurait même envoyé des dépèches à Leclerc, à St Domingue, «la porte à côté», pour demander des renforts et des muni­tions... Il n'y a qu'à relire les récits des campagnes de guerre de Richepance, en Europe où il s'était couvert de gloire, pour savoir qu'il avait eu à résoudre des problèmes graves, auprès desquels le siège du fort St-Charles ne comptait guère ; l'histoire nous a campé de cet homme une silhouette toute autre, faite à la fois de calme inébranlable et d'esprit de décision extrêmement vif. D'ailleurs, un message adressé à St-Domingue, par un voilier de l'époque, cela prenait combien de temps? Le temps du chargement, et celui du retour ?

Il est toutefois vrai que Richepance n'avait pas amené de France les bombes et les mortiers qui permettent d'abréger un siège ; et il est vrai que le Gouverneur de la Dominique les mit à la disposition du Général français. La Paix d'Amiens (25 mars 1802) ne faisait pas d'obstacle à ce qu'un Général français demandât une telle aide à un neutre, pour mater une ré­volte intérieure ; et il était du devoir d'un Chef militaire de prévoir le matériel né­cessaire pour écourter un siège...

Sériziat étant là, sa troupe était suf­fisante ; mais il était aussi de son devoir de prévoir un siège long, et par consé­quent d'avoir du personnel en sus de ses prévisions ; ainsi, on a vu que dès le débarquement du 10 mai, il avait fait porter à Sériziat l'ordre de la rejoindre ; commander, c'est prévoir, dit-on souvent dans les milieux militaires. Aussi, au cours de l'investissement progressif du fort, et voulant avoir des réserves, l'idée lui vint (après une conversation avec le Général Gobert et le Colonel Pelage, qui lui avait été rapportée), l'idée lui vint d'utiliser ces soldats guadeloupéens de couleur qu'il avait fort inélégamment neutralisés, le jour même de son débarquement à Pointe-à-Pitre, le 6 mai 1802 ; on se souvient qu'avec l'aide de Pelage, il avait réussi par un tour de passe-passe assez piteux, à les consigner sur des bateaux qui étaient alors au mouillage en rade de la Pointe... Or, ces bateaux étaient maintenant à l'ancre, dans le port de Basse-Terre...

Il discuta de ce projet avec Pelage, dont il faut bien dire et répéter qu'il en avait fait le tour dès son arrivée en Guade

loupe ; certain de son loyalisme vis à vis de la France, il avait tout de suite compris tout le parti qu'il pourrait retirer d'un sol­dat de cette trempe, et qui plus était, frère de race des insurgés.

Très heureux d'avoir l'occasion de montrer au «Héros de Hohenlinden» ce que valaient ses troupes de couleur, Pela­ge assura ce dernier de leur concours, se portant garant de la tenue de ces soldats, pourtant brimés, humiliés et maintenus dans une avilissante sorte de quarantaine. Peut-être même Pelage n'était-il pas fâché de pouvoir prouver au Général en Chef que celui-ci avait commis une erreur en consignant ces hommes de couleur...

Et, effectivement, peu après, 600 soldats et Officiers noirs, sous les ordres de Pelage qui les galvanisait, allaient être à l'origine de l'investissement à peu près complet du Fort, grâce à leurs assauts ré­pétés qui permettaient la conquête des terrains qu'il fallait conquérir pour y ins­taller les travaux du siège. Mais le Colonel Pelage perdait là l'un de ses jeunes fils, au cours de ces assauts, ainsi que le signale l'un des Rapports au Ministre du Premier Consul.

Il faut mettre ici en évidence un fait qui est tout à l'avantage de Delgrès, ce qui ne saurait nous étonner : au cours de l'investissement du fort, trois de ses sol­dats avaient incendié une maison, dont le feu menaçait de s'étendre à tout le quar­tier ; Delgrès aurait voulu les faire fusiller tous les trois, sur le champ ; mais il faut montrer que, dans les circonstances drama­tiques du siège qui s'annonçait, cela pouvait désagréger l'esprit de ses troupes. Mais ne voulant pas être confondu avec les incendiaires, dont Richepance ayant parlé dans sa proclamation du 14 mai, il fit demander à ce dernier une trêve de quelques heures afin que 150 de ses soldats puissent aller éteindre l'incendie ; Richepance ayant accepté, on vit donc ce jour là des soldats noirs et blancs s'entr' aider pour éteindre un feu qui déjà rava­geait les maisons voisines ; ce qui valait certes mieux que le spectacle offert par l'Eglise de Trois-Rivières, peu de jours avant.

Les travaux du siège, travaux prépa­ratoires s'entend, étaient à peu près terminés le 20 mai, grâce aux terrains conquis par Pelage et ses soldats de cou­leur ; il faut dire aussi ici que les soldats de Delgrès avaient été assez démoralisés, quand ils avaient vu leurs frères de race combattre avec acharnement contre eux...

Les batteries avaient été mises en place, aux points les mieux placés pour les angles de tir ; des tranchées avaient été creusées, et l'acheminement des muni­tions assuré.

Aussi, le 21 et le 22 mai, le fort fut-il sévèrement bombardé ; tant et si bien que le 22 au soir, il était déjà en voie

de démantèlement ; sa chute s'annonçait prochaine, l'assaut pouvait être immi­nent... Delgrès était trop avisé pour ne l'avoir senti!...

C'est pour cela qu'il décida de ten­ter une sortie, de nuit ; et ce même 22 mai, vers 20 h, il sortit fort habilement du fort, avec sa troupe, par la poterne des Galions ; fort habilement, car un décro­chage de position, dans l'art militaire, est toujours délicat, surtout si l'adversaire est de force, ce qui était le cas. En l'occurence, le décrochage fut si bien réussi que Delgrès berna ses adversaires : en effet, prévoyant cette tentative, Richepance avait donné l'ordre à Pelage d'aller atten­dre Delgrès à Bisdary, alors que ce der­nier passait ailleurs...

La troupe de Delgrès se composait de 400 soldats confirmés, et d'une foule de Noirs récemment enrôlés et armés ; sans compter d'innombrables femmes ; peu après leur sortie du fort, il donna une partie de cette troupe à Ignace, avec mis­sion de faire route sur Pointe-à-Pitre, pour y faire une diversion ; manœuvre ha­bile car il ne restait plus personne dans cette ville, comme défenseurs ; cela ne pouvait que l'aider, lui Delgrès, dans son propre mouvement de repli, puis de forti­fication en d'autres lieux.

Avant de suivre cette retraite, il faut signaler ici qu'avant de partir du fort St-Charles, Delgrès avait donné l'ordre de le faire sauter dès son départ, avec les prisonniers qui y étaient détenus : à sa­voir, les soldats blancs qu'Ignace avait je­tés aux fers, le 9 mai au soir, et les deux Officiers mulâtres que Delgrès avait «em­bastillé sans élégance, les parlementaires Prudhomme et Losach. Certes, venant de Delgrès, ce geste surprend ; mais Lacour, comme d'autres, est formel et raconte la scène avec force détails.

Toutefois, certains nient la chose... Lacour l'aurait inventée ? Certes, Lacour était un Blanc ; ce qui pourrait être un grief que d'autres lui feraient quand il s'agit de la façon dont il rapporte l'Histoi­re de son île... Reproche facile, gratuit, facile à retourner à ceux qui le lui font... Nous croyons, quant à nous, que l'on peut être Noir, ou Blanc, et rester véridique. D'ailleurs, on devine aisément la par­tialité d'un auteur de son style.

De tous les historiens qui ont parlé, ou qui écrivent actuellement sur cette page de l'Histoire de la Guadeloupe, Lacour est le seul à être né sur place, dès 1805, à Basse-Terre où flottait encore l'odeur de tant de sang répandu ; où ses Grands Parents et Parents avaient partici­pé au drame... Et parce qu'il les question­nait sans cesse, passionné d'Histoire de son pays, les siens lui parlaient sans se las­ser des événements qu'ils avaient vécus auxquels ils avaient participé ; tout à loi­sir, il a pu interroger des centaines de té­moins oculaires, et même quantité d'acteurs de tous ces épisodes, qu'ils fussent blancs, ou noirs ; de tous les historiens qui en ont glosé, répétons qu'il a été le seul à pouvoir bénéficier de cette documentation absolument unique... C'est celle-ci, d'ailleurs, qui émaille ses récits d'une foule de noms, de détails, d'anecdotes qui donnent l'impression du vécu.

Qu'il ait eu du parti-pris, parce que Blanc ? Facile à dire, encore une mais gratuit ; dans ce cas, et pour même raison, ni Blancs ni Noirs ne devraient s'occuper de l'Histoire des Antilles... Nous préférons croire que, s'il y parti-pris, ce serait plutôt à nier systématiquement les événements qu'il rapporte quand il ne nous agréent pas, malgré ses sources et ses origines. Quant à nous, respectant celles-ci et acceptant les événements, nous bornons notre propos  à essayer de comprendre et d'expliquer les attitudes et les comportements des principaux acteurs des événements en question.

Pour en revenir à Delgrès, il a donc donné l'ordre de faire sauter le fort avec tout son contenu, après le départ de sa troupe ; mais il était resté dans ce fort à la faveur de l'obscurité, quelques hommes ou Officiers de couleur qui ne voulaient plus suivre Delgrès dans une aventure dont l'issue fatale ne laissait plus aucun doute ; ils n'avaient pas tous prété serment de  vaincre, sinon de mourir ; parmi eux, Monnereau, et un Noir nommé Bernard. Qui devait allumer la mèche.

L'Histoire ne l'a pas retenu ; mais elle rapporte fidèlement que Monnereau et Bernard, qui ne tenaient pas du tout à sauter, allèrent prévenir Prudhomme et  Losach, artificiers de par leur profession ; c'est avec eux qu'ils s'en furent arracher la mèche qui avait été disposée à la poudrière du fort ; après quoi, ces déserteurs de la troupe de Delgrès et ces prisonniers maintenant libérés, se hâtèrent d'aller fermer l'issue de la poterne du Galion, par  laquelle était sorti Delgrès, afin d'éviter  tout    retour    éventuel    des   insurgés.

Cet ordre de Delgrès, affirmé par témoins, ne cadre guère avec que nous savons de la vie de cet homme. Souvenons-nous en effet qu'il avait laissé ceux des Européens qui servaient sous ordres, le 9 mai, libres de se retirer dans leurs foyers, après avoir déposé et rendu leurs armes.... Pourquoi aurait-il maintenant décidé de les faire périr massivement ? Il est vrai qu'aussitôt après, le 9 mai, il avait dû tolérer qu'Ignace, contre ses propres ordres, les jetât au cachot… Ne serait-ce pas ce même Ignace, dont la  vie fut celle d'un caractériel sanguinaire d'instinct, qui aurait suggéré sinon imposé à Delgrès, avant leur sortie du fort, le massacre des Blancs ? Pour une bonne raison, d'ailleurs : c'est que, ainsi, ceux-ci ne pourraient plus aller grossir de nouveau les rangs de Richepance... Argum|ent qu'un chef tel que Delgrés ne pouvait pas négliger sans décevoir ceux des siens qui allaient mourir avec lui. C'est probablement ce qui a dû se passer,  et qui fait coller l'Histoire événementielle avec les  drames  psychologiques  des  acteurs de cette Histoire. C'est aussi ce qui explique l'appréciation  de Poyen,   lorsqu’il parle de la «Cruauté de Delgrès au fort St-Charles»...

Sortis du fort, les deux chefs rebel­le se séparent donc, pour ne jamais plus jamais se revoir ; nous avons lu, dans «Guadeloupe 2OOO no 60 Février - mars 1979, ce qu’il était advenu de la troupe d'Ignace.

Suivons maintenant Delgrès, lui aussi lancé dans un sens irréversible ; il était allé se retrancher à Matouba, dans l’habi- d'Anglemont, qui se prétait admirablement à ce que l'on en fasse une sorte de forteresse, pour peu que l'on soit du métier... On sait que là, autour de lui et tandis qu'il faisait procéder à ces travaux de retranchement,  certains  de  ses partisans, à son insu certes et à l’encontre de ses ordres, se livrèrent à des crimes tellement odieux  et inutiles quant  au  but porsuivi, que l'un de ses Officiers les plus  « féaux»    (comme   l'on   disait   au temps des Croisades... et l'action de Delgrès n'en était-elle pas une ?), c'est-à-dire Kirwan, celui qui avait fait tirer les premiers coups de canon sur la flotille de Richepance, le 10 mai, Kirwan donc, reconnaissant «qu'il ne commandait qu'à des pillards et à des assassins (Lacour) se brûlat la cervelle.

Résumant   brièvement   les   événements eux-mêmes, disons que Richepance qui avait suivi Delgrès comme son ombre dans ce relief si accidenté et si boisé qu’il ne connaissait pas du tout, apprit là, Le 16 mai, la fin d'Ignace à Baimbridge ; désormais  sans inquiétude de ce côté, il décida d'en finir rapidement avec Delgrès.

Il fit amener les troupes nécessaires à cet effet dans la journée du 27, et les disposa pour attaquer Anglemont.

Le 28, les opérations furent déclenchées.

Il  n'est pas de notre propos, encore une fois, de décrire le détail de ces opérations qui sont minutieusement racontées par  d’autres ; là aussi, sur tous les événements qui ont précédé, accompagné puis suivi cet affrontement historique, Lacour donne des  détails  assez   extraordinaires qu’il ne pouvait devoir qu'à des témoins drame, et notamment à deux de ceux-ci qui  vivaient  encore,  âgés  de  80  ans, avant que l'historien n'eût mis son livre sous presse : Tonton Michaux, et Dupéré-Dournaux.

La façon dont Delgrés avait fortifié l’habitation   Anglemont,   dont   le   choix avait été   particulièrement  judicieux   à cause de   sa   position   stratégique,   les manœuvres tactiques des assaillants comme des défenseurs, la distinction entre les deux sortes de troupes de Del­grès (les vrais soldats d'un côté, les assas­sins et les pillards de l'autre) sont décrits avec une richesse que les amateurs de tac­tique militaire apprécieront, surtout s'ils connaissent bien la région d'Anglemont.

Reproduire ici tous ces détails, qui sont cependant fort instructifs et mon­trent la valeur d'un Delgrés, n'est pas notre but.

Nous croyons tout de même indis­pensable de rapporter la mort de Delgrès, qui fut admirable :

Se voyant perdu, il avait décidé de se faire sauter, dans la maison même de l'habitation Anglemont, dès que les pre­miers soldats de Richepance arriveraient sur la terrasse de la maison ; des barils de poudre avaient été disposés en conséquen­ce, des traînées de poudre avaient été tra­cées sur le sol, qui allaient des barils jus­qu'à proximité immédiate des deux sièges sur lesquels étaient assis Delgrès et son Aide de Camp Claude ; deux réchauds avec braise avaient été placés à leurs pieds ; dès que les Français apparaîtraient il suffirait aux deux hommes de renverser la braise, d'un coup de pied ; et si cela ne suffisait pas, de tirer un coup de pistolet sur la traînée de poudre...

On connaît l'histoire des 6 Blancs, détenus prisonniers à Anglemont : on de­manda à Delgrès s'il fallait les libérer, avant que tout ne sautât, ou les laisser pé­rir avec les défenseurs... «Qu'on les mette en liberté ! Il y aura assez de victimes sans eux !» répondit Delgrès. C'est là la ver­sion de Lacour, qui a peut-être même pu recueillir un témoignage sur cette scène qui, dans ce cas là, n'a eu que 6 survi­vants.

Boyer-Peyrelau ne croit pas à cette mansuétude... Pourquoi, Delgrès aurait-il laissé la vie sauve à ces 6 prisonniers blancs, alors qu'il avait traité différem­ment les 150 autres du fort St-Charles, le soir du 22 mai ?

Nous avons deux raisons pour préférer la version de Lacour : la façon dont ce dernier raconte les dernières heu­res de Delgrés, son humanité par exem­ple à l'endroit de la veuve d'un Blanc que l'un de ses soldats venait d'assassiner lâ­chement, et le châtiment de l'assassin, nous paraissent plus proches de la vérité, d'une part.

D'autre part, rappelons-nous l'inter­prétation que nous avions donnée à cet ordre de Delgrès, de faire sauter le Fort St-Charles, avec les prisonniers : n'aurait-il pas été conseillé ou imposé par Ignace ?

Or, à Anglemont, il n'y avait plus Ignace ; et les prisonniers libérés ce jour là ne risquaient certes plus d'être embri

gadés une fois de plus par les recruteurs de Richepance, contre Delgrès, ni contre les autres insurgés, car Delgrès allait mou­rir et, avec lui, l'insurrection ! «Il y aura assez de victime sans eux !»

Quant au discours que Delgrès a pu tenir, ou ne pas tenir, au moment suprême, à ses compagnons de sacrifice... personne ne peut honnêtement le rapporter, sans fabuler, car là, il n'y eut pas de survivant pour aller le raconter aux historiens. Mais étant donné le personnage, on peut imagi­ner que ce qu'il a pu prononcer à ce mo­ment là fut à la fois viril et certainement empreint d'une certaine noblesse.

C'est donc ainsi que périt Delgrès, le 28 mai 1802 ; lui aussi avait tenu son serment, faire triompher la cause, sinon la mort !

Mais il fut sans doute le seul des in­surgés qui se fût rendu compte que leur révolte, condamnée à être écrasée dans l'immédiat, serait un flambeau pour la postérité.

Le seul également qui, par l'éléva­tion de ses sentiments et de sa pensée,  ait su donner à la rébellion de la Guadeloupe contre le Consulat, une certaine grandeur qui, sans sa marque, n'aurait été qu'une insurrection comme tant d'autres quand elles sont justifiées.

Et c'est pourquoi, la postérité, toute la postérité, s'incline devant son souvenir.

Mais son épouse, sinon sa fidèle compagne, Rose-Toto, mourut-elle avec lui ?

Pas avec lui, mais peu après lui, si l'on en croit Lacour, toujours remarqua­blement informé. Elle s'était enfermée avec Delgrès dans le fort St-Charles ; et elle en est sortie avec lui par la poterne des Galions. Mais elle suivait difficilement la marche nocturne de la troupe ; elle tomba, se fractura une jambe et resta sur le terrain ; mais, le jour venu, une Blan­che, maîtresse de l'habitation Mirande, la recueillit... Toutefois, faute de soins appropriés, en cette période dramatique, la jambe ne se ressouda pas et Rosé resta terriblement estropiée. De telle sorte que lorsqu'on la fit comparaître devant le Tri­bunal, elle était dans cet état. Les juges lui reprochèrent son influence sur Del­grès, qu'elle aurait incité à lutter jus­qu'au bout ; et aussi d'avoir incité des sol­dats noirs à égorger des prisonniers blancs.

Condamnée à mort, amenée sur un brancard jusqu'à la potence, la corde au cou, elle dit alors à ceux qui étaient venus contempler ce spectacle :

  «Des   hommes,   après  avoir  tué  leur roi, ont quitté leurs pays pour venir dans le nôtre porter le trouble et la confusion…Que Dieu les juge ! »

Rose-Toto était bien la digne compagne de Louis Delgrès.

 

André Nègre.

 Ci-dessous la couverture d'un ouvrage récent, dont les auteurs, trois historiens universitaires de la Guadeloupe, s'efforcent à donner des évènements de ces années 1801-1802, une image honnête. Nombreux documents originaux.

 

 

 

 

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