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Publié par Edouard Boulogne

Dossier : Lénis Blanche, une grande figure guadeloupéenne.




C’est par la Revue de "L'Enseignement philosophique" que j'ai appris la mort de monsieur Lénis Blanche, quand il mourut, en 1994,  à Cannes où il résidait. Le moins que l’on puisse dire est que le silence entretenu autour de sa mort, en 1994, et depuis, est véritablement assourdissant. (A ma connaissance, il n’y eut guère que  Dominique Chatuant, dans son mémoire sur « La Guadeloupe dans l’obédience de Vichy », consultable sur Internet, et dans la Revue d’Histoire de la Guadeloupe, à parler, sans haine et opprobre, mais accessoirement, de L.Blanche). 
Né en Guadeloupe en 1905, Normalien, esprit éminent, Lénis Blanche enseigna de nombreuses années la philosophie et les lettres dans son île natale, avant de terminer sa carrière au lycée de Cannes.
Le silence autour de sa personne et de son oeuvre est profondément injuste, et inadmissible. Dans son « Histoire de la Guadeloupe », au tome III, à la page 56, monsieur Henri Bangou, (alors il est vrai dans la phase la plus active de son marxisme léninisme), consacre 4 (quatre !) lignes à celui qui fut pourtant son professeur. Evoquant la période de la guerre, l’époque de la Révolution nationale en Guadeloupe (1940-1943), et le chapitre de l’éducation en ces moments tragiques, monsieur Bangou écrit : « Lénis Blanche, déjà nommé responsable de l’information, le monocle à l’œil  dans les grandes occasions, faisait la navette entre le pont de la Jeanne d’Arc, le lycée Carnot, et la résidence du Gouverneur »(sic !).
« Le monocle à l’œil », par identification sans doute à quelque officier prussien ! C’est ce que suggère M. Henri Bangou. « Faisant le lien entre (….) et la résidence du Gouverneur ». Autre perfidie, bien digne de son auteur. Ce Gouverneur, M.Constant Sorin, marié à une juive, nommé par le ministre Mandel (un juif), est le même qu’un site officiel de l’éducation Nationale en Guadeloupe  présentait en juillet dernier encore comme « un officier Allemand nommé par Hitler »(sic).
Tout cela c’est l’histoire « politiquement correcte », l’histoire marxisée, c’est-à-dire pas l’histoire du tout.
Mais l’injustice que je dénonce, ne frappe pas seulement la personne de M.Lénis Blanche.
Elle concerne la Guadeloupe, elle menace la Guadeloupe. Peut-on continuer à laisser les jeunes Guadeloupéens, et nombre de leurs professeurs, -eux-mêmes embrigadés-, vivre de songes et de mensonges ?
C’est dans le cadre de la lutte contre le conformisme installé que j’ai décidé de publier dans Le Scrutateur, ce dossier sur Lénis Blanche, destinée à lui rendre justice, certes, mais aussi à inciter le lecteur à se méfier de tout « enseignement officiel ». Par exemple, si durant la période historique de la colonisation, il y eut des abus, des excès, bref de « l’hommerie », il y eut aussi, pour l’Afrique, pour l’Asie, du positif. S’il y eut de la part de l’Europe, de l’esprit de lucre, et de rapacité, il y eut aussi, de la générosité, des apports incontestablement positifs qui ont commencé à réveiller un continent trop enfoncé dans la passivité et le sommeil depuis des siècles. C’est ce positif qu’il faut pouvoir, aussi, enseigner, mais que le politiquement correct prétend interdir, avec une profusion de  gesticulations « morales ».
Pourquoi Lénis Blanche est-il honni par la prétendue intelligentsia de son pays ?
Peut-être parce que celle-ci n’aime pas la complexité dont est tissée la vie réelle, et ceux qui en ont le sens. Les esprits simplistes et/ou les commissaires politiques sont ainsi.
Puisse le dossier ci-dessous, si incomplet soit-il, contribuer à la fois à réparer une injustice et à stimuler l’esprit critique, et le goût de la vraie recherche historique.

Edouard Boulogne.

(I) Cannes, le 31 Mars 1979.

Lénis BLANCHE
Cannes
à Edouard BOULOGNE

img468.jpg

Mon cher compatriote,

J'ai été fort surpris en recevant, le 22 mars, sans indication d'expédi-teur, deux plis contenant onze numéros de Guadeloupe 2000. Et d'abord parce que j'étais loin de me douter que la presse Guadeloupéenne possédât une publication ayant si belle allure. Mon hypothèse première, touchant l'origine de cet envoi, fut qu'il avait été effectué par un de mes anciens élèves, qui exerce la médecine au pays, et qui m'avait adressé à la fin de l'année dernière, au nom d'un groupe de ses condisciples, un précieux colis accompagné d'une carte postale contenant des vœux de bonne année, ainsi qu'une invitation au retour. Mais votre lettre du 16 mars, que j'ai reçue le 22 à Cannes, m'a tiré de cette erreur. Toutefois, elle a été pour moi une nouvelle surprise.
Mettez-vous à la place d'un homme qui, ayant quitté la Guadeloupe depuis trente ans, apprend soudainement qu'en cette terre lointaine, les plus distingués de ses compatriotes parlent encore de lui, et qu'ils seraient una-nimes à se prononcer avec éloge sur son œuvre de philosophe et de péda-gogue. Que votre père et, comme vous le dites, "tant d'autres de sa génération", aient encore le souvenir d'un enseignement reçu de moi vers 1935, que la flamme vous en ait été transmise au point que "la curiosité ou une sorte de sympathie" vous ait poussé vers moi, me touche profondément. Votre initiative, voyez-vous, constitue ce que j'appellerai, en utilisant le vocabulaire des alpi-nistes, une "première", et même une double "première". Il m'est souvent arrivé, en effet, que les bons sentiments engendrés par mon action d'enseignant soient exprimés par mes élèves ou mes anciens élèves, par leurs parents ou leurs grands-parents. Jamais, avant vous, par leurs enfants. De même, si mes articles de la "Revue de l'Enseignement philosophique" ont eu une bonne presse auprès des Professeurs du second degré et du supérieur, dont certains m'ont dit les avoir utilisés pour préparer leurs études à l'Agrégation de Philosophie, s'ils ont été cités par des auteurs de traités et de manuels, c'est la première fois qu'un correspondant guadeloupéen me fait savoir qu'il les a lus avec intérêt. Ai-je besoin de vous dire combien je suis heureux d'apprendre, par votre message conçu en termes délicats, que j'ai conservé de nombreuses sympathies dans mon île natale ?
Votre brassée de nouvelles m'a fait grand plaisir, car je demeure très attaché à ma petite patrie. La belle revue qui me les apporte, et dont j'ai seulement pris une première lecture, me donne à croire que la Guadeloupe bénéficie présentement de cette faveur, toujours trop rare au gré du philo-sophe, qu'est le pluralisme de la presse écrite. Autant que j'en puisse juger par votre seul périodique, la Guadeloupe semble vivre à l'heure de la tolé-rance, à l'heure de la confrontation courtoise des idées, sur des questions politiques, sociales, religieuses, esthétiques. Je m'en félicite. À en juger par vos propres écrits, par ceux de vos collaborateurs et collaboratrices, par ceux de vos correspondants et correspondantes, auxquels vous donnez loyalement la parole et courtoisement la réplique, je me plais à croire que notre département n'est pas aujourd'hui dans cette situation infantile où le partisan, s'arrogeant, si j'ose dire en toute bonne foi, le monopole de la Vertu, jette, en guise d'argument, l'opprobre sur ceux dont les convictions réelles ou supposées, la valeur ou le prestige lui portent ombrage.
Par une étrange coïncidence, j'ai trouvé hier dans mon courrier un hommage analogue au vôtre, et qui éclaire une page mal connue de l'histoire de la Guadeloupe. Cet hommage, dont vous apprécierez toute la portée, émane du Capitaine de vaisseau Fatou, aujourd'hui à la retraite, et qui, m'ayant perdu de vue depuis une vingtaine d'années, venait de retrouver ma trace, grâce à un de ses camarades de promotion à l'Ecole Navale, monsieur Morlaas-Tucannes. Je m'étais lié d'amitié avec monsieur Fatou, cyclo-touriste comme moi, quand il était Commandant adjoint du croiseur-école "Jeanne d'Arc", longtemps ancré en rade de Pointe-à-Pitre durant la Seconde Guerre Mondiale, alors que les relations maritimes entre les Antilles Françaises et le reste du monde étaient pratiquement coupées.
En cette tragique conjoncture, le Gouverneur Sorin, qui m'avait rendu service à Paris comme Inspecteur des Colonies par son anti-racisme, lorsque le Gouverneur Félix Eboué m'avait envoyé en mission à l'Exposition Internationale de 1937 (ce qui, soit dit en passant, me permit de faire exécuter par mon ami le sculpteur Ary Bitter, un buste de Victor Schœlcher, qui n'en avait pas encore à Paris), le Gouverneur Constant Sorin, dis-je, me fit appeler et me confia une triple mission.
Je devais, d'une part, stimuler, voire galvaniser la production artisanale de notre archipel, désormais condamné à survivre en économie fermée, et organiser des expositions-concours, pour entretenir l'émulation, sanctionner les réussites, mettre en évidence les progrès, relever ainsi le moral de la population. Je devais, en second lieu, accompagner tous les jours le Délégué du Gouverneur à bord de la "Jeanne d'Arc", pour censurer un Bulletin quotidien, que le Commandant du navire-école, responsable à la fois de l'information, de l'ordre public et de la censure, rédigeait avec le concours d'un de ses officiers subalternes, et diffusait à "Radio Guadeloupe". D'autre part, ayant été chargé de mission aux Antilles par le Muséum National d'Histoire Naturelle, il m'appartenait de coordonner la recherche scientifique. Bien entendu, mon service hebdomadaire de trente heures au lycée Carnot n'en subissait aucune décharge.
La première de ces missions, qui ne souffrait d'aucun délai, m'a laissé un bon souvenir. Elle avait l'avantage de me mettre en contact étroit, soit par correspondance, soit à bicyclette ou à pied, avec un petit peuple guadeloupéen, qui est si attachant, et dont le courage et l'ingéniosité firent merveille. Ayant écrit au Gouverneur que la pénurie de morue engendrerait une "faim d'azote" préjudiciable à la santé publique, et que l'arrêt de l'importation du "bois du Nord" poserait bientôt des problèmes, j'organisai en toute hâte "l'Exposition de la Mer et de la Forêt" à la Pointe-à-pitre. Il y eut ensuite "l'Exposition de l'Effort Guadeloupéen", qui montra au public des prodiges de créativité. L'effort collectif en question permit d'échapper à la famine : nous pûmes même exporter vers la Martinique des vivres excédentaires.
Les contacts impliqués par ma seconde mission n'étaient pas tous aussi agréables. Elle nous exposait, le Délégué du Gouverneur et moi-même, à affronter quotidiennement, en tant que censeurs, le Commandant supérieur de toutes les forces armées stationnées en Guadeloupe, qui n'avait cure de nos avis. Par bonheur, j'étais reçu au Carré des Officiers supérieurs, où l'on pouvait parler librement. La lettre qui m'a été adressée le 26 mars par le Capitaine de vaisseau Robert Fatou, qui était l'un de ces hommes d'élite, évoque les entretiens que nous eûmes à l'occasion de ces rencontres. J'y relève ce passage, dont je vous envoie une photographie :
"C'est bien grâce à vous que le Carré des officiers supérieurs, qui avait l'honneur de vous recevoir, a conservé un jugement sain sans se laisser entraîner par la propagande de Victiy entretenue par la veulerie de l'Amiral Rouyer, dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'était pas un foudre de guerre. "
J'ai fait photographier aussi à votre intention cet autre fragment de la lettre de monsieur Robert Fatou :
"En vous écrivant, je revis les souvenirs de la Pointe-à-Pitre. L'habileté subtile avec laquelle vous tourniez en ridicule la diffusion des nouvelle de "Radio Guadeloupe" rédigées par le Cdt Rouyer et son âme damnée, le Commissaire Augier de Crémier."
En fait, je n'avais pas été adjoint au Délégué du Gouverneur à seule fin de l'aider à censurer le Bulletin quotidien du Commandant Rouyer. Le Délégué représentait aussi le Gouverneur à la Commission de censure des publications, présidée par cet officier supérieur, qui allait être promu Amiral sur place. J'avais à seconder le représentant du Gouverneur dans ces fonctions, ma désignation ayant été agréée par le Président de la Presse Guadeloupéenne, au vu de ma carte de journaliste parisien. Durant toute cette période, on ne put lire sous la plume d'aucun journaliste guadeloupéen ni attaque à l'égard de qui que ce soit, ni éloge de l'occupant ou du gouvernement de Vichy : c'est pourquoi leurs journaux purent tran-quillement continuer à paraître à la Libération, ce qui ne fut pas le cas dans la Métropole. Il y eut une seule exception à cette double règle. "Le Nouvelliste de la Guadeloupe" publia un jour une sorte de conte, qui ridiculisait un certain "Kakatatos au nez crochu", dans un numéro que le Délégué et moi fumes seuls à censurer, et que nous laissâmes passer intégralement. Ce conte était signé : Henri Bangou. Le Commandant de la "Jeanne d'Arc", responsable de l'information, de l'ordre public et président de la Commission de censure des publications, était alors le Capitaine de vaisseau Vidil. S'étant reconnu, à tort ou à raison, dans le "Kakatos au nez crochu", il convoqua le Délégué, l'auteur de l'article et votre serviteur sur son bateau, afin de savoir si nous avions été de connivence pour le tourner en ridicule. Nous jurâmes qu'il n'en était rien, et le jeune homme protesta de la pureté de ses intentions. Le Commandant Vidil, mal convaincu, aurait pu le faire interner sur le champ au Fort Napoléon, mais il s'était laissé dire que son agresseur présumé était le petit-fils de Gratien Candace, député de la Guadeloupe, qui s'était replié de Paris à Vichy, où il donnait des confé-rences périodiques à la radio, que j'ai entendues plusieurs fois. Avant d'agir, il soumit le suspect à un épreuve, en exigeant qu'il publiât, dans le même journal, un article en faveur du régime de Vichy, comme gage de sa bonne foi. Etant fermement convaincu que le racisme hitlérien, fondé sur l'inégalité des races humaines, serait un jour terrassé par les Alliés, et qu'un tel article, extorqué sous la contrainte, pourrait alors être retourné contre son auteur, je décidai, pour sauvegarder l'avenir d'un garçon qui était un de mes anciens élèves, de composer un article "En faveur de la France" qui parut sous sa signature dans "Le Nouvelliste", en 1942, si j'ai bonne mémoire, et fut accepté par le Commandant Vidil. Henri Bangou était sauvé.
Des trois missions qui m'ont été dévolues, en vertu de la loi sur l'organisation de la nation en temps de guerre, et que je devais remplir comme fonctionnaire et réserviste, la plus conforme à ma nature et à ma formation consistait à coordonner et à centraliser la recherche scientifique. Elle m'a vivement intéressé par son caractère pluridisciplinaire, auquel je n'aurais certainement pas pu satisfaire, si je n'avais pris le soin de me recycler à la Faculté des Sciences de Paris. J'ai d'ailleurs appris beaucoup de choses à cette occasion, notamment sur la forêt guadeloupéenne, où l'on découvrit en abondance du gommier, bois dont l'exploitation systématique, favorisée par l'ouverture de nouvelles voies de vidange, exigea la modification du profil des dents de scie. Je pus donc par la suite, siéger au Conseil économique, à la demande du Gouverneur de Nattes, et au Comité météorologique, à la demande du Préfet Philipson.
Ma tâche de coordonnateur de la recherche scientifique aboutit à un volumineux rapport. Monsieur le Gouverneur Bertaut, envoyé en Guadeloupe par le Général De Gaulle, m'affirma que ce document avait été pour lui, et serait pour ses successeurs «un incomparable instrument de travail».
Le mot "travail" évoque toujours dans mon esprit les seize années (1933-1949) où, comme professeur à la Guadeloupe, j'ai travaillé comme un bénédictin.
En quittant l'Ecole Normale Supérieure, où j'avais eu notamment comme camarades, dans la section de philo-sophie, Raymond Aron, Etienne Borne, René Maheu, Maurice Merleau-Ponty, Jean-Paul Sartre, Paul-Yves Nizan, Simone Weil, j'ai fait mon service militaire, et gagné d'abord ma vie comme journaliste à Paris. En principe, un Normalien doit exercer en France métropolitaine, quitte pour lui à se faire détacher ensuite outre-mer. Mais je savais qu'au sortir de l'Ecole Normale Supérieure, Paul Armangaud, après avoir épousé une étudiante guadelou-péenne de mes amies, Mlle Doré, avait obtenu de débuter aux colonies comme Professeur de physique au lycée de Madagascar, où il a fait toute sa carrière. Fort de ce précédent, je demandai et obtins la Guadeloupe, à condi-tion d'y enseigner, non seulement la philosophie, mais le français, le latin, la géographie, l'histoire, aussi bien dans le premier cycle que dans le second.
Mon séjour à la Pointe-à-Pitre a duré de 1933 à 1945, et n'a été interrompu qu'à trois reprises : pour un mois de vacances à Saint-Claude, pour un mois de vacances à Gourbeyre, pour un congé de deux ans à Paris. Ce congé me fut octroyé par le Gouverneur Félix Eboué. Celui-ci m'avait demandé d'être son chef de Cabinet, et j'avais accepté. Monsieur Schont, Chef du service de l'Instruction Publique, avait refusé mon détachement, sous le prétexte qu'en raison de ma valeur professionnelle hors pair, j'étais absolument indispensable, et que mon départ provoquerait la fermeture du lycée Carnot. Or, en consultant mon dos-sier, Monsieur Eboué constata que le même monsieur Schont m'avait infligé un retard d'un an à l'avancement, en me refusant à la fois une promotion au choix et une promo-tion à l'ancienneté. Il décida alors de m'envoyer en France en mission. J'avais à tâche de participer à l'aménagement du Pavillon de la Guadeloupe à l'Exposition de 1937, et de parfaire ma formation dans l'intérêt des peuples coloniaux, sous l'égide du professeur Paul Rivet, Secrétaire général de l'Institut d'Ethnologie de l'Université de Paris et Directeur du Laboratoire d'Anthropologie du Muséum d'Histoire Naturelle.
Ce séjour parisien ne fut pas de tout repos. En 1937, j'ai travaillé à l'Exposition. La même année, j'ai participé au Congrès International d'Esthétique, où je me suis lié avec le grand danseur et chorégraphe Serge Lifar, dont la rési-dence à Cannes est voisine de la mienne depuis plus de dix ans. Toujours en 1937, j'ai fait une communication au Congrès International de philosophie, dit Congrès Descartes, où j'ai rencontré Paul Valéry; et j'ai fait une communi-cation au Congrès de l'Evolution Culturelle des Peuples Coloniaux. Au cours de ce Congrès, j'ai eu pendant trois jours avec Léopold Sédar Senghor, alors professeur en France, une controverse dont le retentissement fut tel que le GUADELOUPE-
Comité d'organisation me chargea de rédiger la préface du volume contenant les Actes du Congrès. En 1938, j'ai préparé le Certificat d'Ethnologie de la Faculté des Sciences de l'Université de Paris (et j'ai été reçu premier, le second étant mon ami Jean Cazeneuve, qui était alors encore élève à l'Ecole Normale Supérieure), où j'ai rendu visite à un autre Normalien, qui s'appelait Aimé Césaire. De 1937 à 1939, j'ai appartenu au personnel scientifique du Muséum National d'Histoire Naturelle. J'étais attaché au Laboratoire d'Ethnologie dirigé par le professeur Paul Rivet, qui était en train d'en faire le Musée de l'Homme. J'ai donc coopéré à la création du Musée de l'Homme et à la présentation d'une partie de ses collections, ainsi qu'à l'organisation de diverses expositions temporaires. Lors des cérémonies inaugurales, j'ai présenté à monsieur Jean Zay, ministre de l'Education Nationale, diverses pièces qui relevaient de mon activité, notamment un magnifique Quipu péruvien, corde à nœuds à usage mathématique ou calendaire, ainsi que deux panneaux consacrés à l'écriture et à la comparution du temps chez les Maya.
Le Département d'Amérique, auquel j'appartenais en propre, bien que j'ai pu faire un stage dans tous les autres, était dirigé par Georgette Soustelle, femme de mon camarade et ami Jacques Soustelle, lui-même sous-directeur du Musée. J'étais à leurs côtés quand le Président de la République, monsieur Albert Lebrun, vint inaugurer notre Département.
Je me souviens encore de deux expositions temporaires. La première fut celle de Claude et Dina Lévi-Strauss, et concernait des peuples sans écriture du Bassin Amazonien : les Caduvéo, les Bororo, les Nambikwara, qui errent dans les forêts du Brésil. La seconde était celle de Paul-Emile Victor sur les Eskimo du Groenland, parmi lesquels il avait passé deux hivers à Angmassalik, en compagnie du docteur Gessin.
Nous nous retrouvions tous, avec des Africanistes comme Marcel Griaule, madame Dietherlin, Michel Leiris, au Collège de France pour écouter les cours de Jacques Soustelle ou ceux de Marcel Mauss. À la société des Américanistes, Claude Lévi-Strauss et d'autres explorateurs faisaient des communications; et nous discutions sur la question de savoir si le créole est une langue africaine, question qui venait d'être traitée par madame Commaire-Sylvain, dans une thèse présentée à l'Ecole des Hautes Etudes de Paris, sur le créole d'Haïti.
En 1939, le Ministère des Colonies me donna l'ordre de rejoindre mon poste en Guadeloupe. Ainsi prit fin un "congé", qui avait été consacré entièrement au travail.
Pendant les années qui ont précédé ce départ pour la Métropole, je n'avais pas perdu mon temps à flâner ou à fréquenter des réunions mondaines. À la demande du Gouverneur Bouge, j'avais assumé bénévolement les fonc-tions de Secrétaire Général des fêtes commémoratives du troisième Centenaire du rattachement de la Guadeloupe à la France. Je lui apportai ma collaboration pendant les deux années 1934 et 1935, où je l'ai vu à Saint-Claude bien souvent (alors que je n'ai jamais pu aller pendant la guerre rendre visite à monsieur Sorin, vu que j'étais pris tous les jours à la censure du Bulletin quotidien de la "Jeanne d'Arc"). J'eus en 1935, comme Chef du Protocole, à recevoir une Délégation nationale et des Délégations étrangères. Celle de la République d'Haïti me fit Commandeur de son Ordre National, l'Ordre "Honneur et Mérite". Celle de la République de Cuba me fit décerner la croix de Chevalier de l'Ordre de Manuel de Cespédes. J'étais trop jeune pour recevoir la Légion d'Honneur, ou même les Palmes Académiques. C'est bien plus tard que le Général Charles De Gaulle m'a décoré de la Légion d'Honneur et invité avec ma femme au Palais de l'Elysée, ce qui m'a permis de lui dire toute ma gratitude de Légionnaire. C'est plus tard encore que le Président Georges Pompidou a fait de moi un Commandeur de l'Ordre des Palmes Académiques. Entre 1933 et 1937, mes loisirs furent consacrés, soit à la rédaction d'une Histoire de la Guadeloupe, soit à l'animation de la "Solidarité Scolaire", société mutualiste au bénéfice de laquelle je donnais des conférences publiques. Je ne sortais guère que pour rendre visite à Hégésippe Légitimus, car on peut lire sur mon acte de naissance que la déclaration de ma venue au monde a été faite en présence du sieur "Légitimus, Jean, Hégésippe, âgé de 37 ans, Publiciste,. ancien Député, maire de la Pointe-à-Pitre". Pendant mon congé de, 1937 à 1939, j'ai eu le grand plaisir d'accueillir Légitimus à son arrivée à Paris, et de dîner avec lui au restaurant de La Rotonde, qui était à deux pas de mon domicile à Montparnasse. J'avais été désigné par les amis de Légitimus pour prononcer une allocution à l'occasion du retour de ses cendres en Guadeloupe. Ce discours, que je n'ai pas prononcé, a été publié dans la "Revue Guadeloupéenne",
J'avais sans doute présumé de mes forces, en travaillant comme je l'ai fait depuis 1933 jusqu'au départ du Gouverneur Sorin. Je me suis en effet effondré, victime d'une maladie mortelle, au moment même où les représentants du gouvernement central furent remplacés par ceux de la France combattante. J'ai dû mon salut à l'abnégation du doc-teur Montantin, qui m'administra sans hésiter les dernières doses d'un produit médicamenteux, alors rarissime, qu'il avait conservées pour son usage personnel, en cas de besoin. Le Gouverneur par intérim, monsieur Poirier, dépêcha auprès de moi son Délégué et le Chef du Service de l'Inspection Maritime, pour me demander d'être son Chef de Cabinet. Mais je dus refuser, étant à l'article de la mort, et contraint de résigner mes fonctions antérieures pour prendre quelque repos. Le Gouverneur Bertaut, qui succéda à monsieur Poirier, me pria vainement de reprendre mes fonctions officielles à la censure. Je me contentai de superviser officieusement des journaux qui, ayant été satisfaits de la manière dont je m'étais acquitté de mes fonctions à l'égard de la presse, continuèrent à me soumettre leurs épreuves.
Le repos que je m'étais promis ne dura pas longtemps. Le Gouverneur Bertaut me demanda, en effet, de prendre la direction du lycée Gerville-Réache à Basse-Terre, que neuf professeurs sur douze venaient de quitter définitive-ment. Je parvins à faire fonctionner l'établissement jusqu'à l'arrivée d'un personnel de renfort. Mais je ne l'ai dirigé que pendant une seule année scolaire, la Commission permanente du Conseil Général ayant exigé et obtenu que je sois relevé de mes fonctions directoriales, "à cause de ma collaboration avec les représentants du gouvernement de Vichy". Pourtant, les représentants en question ne m'avaient pas ménagé. Ils m'avaient infligé un retard d'un an en avancement. Cette injustice, pas de promotion entre décembre 1936 et décembre 1941, commise cette fois par monsieur Grandjouan, Chef du service de l'Instruction Publique, fut réparée en 1949, à la suite d'une Inspection Générale. Je perçus un rappel de solde, qui me permit de solliciter un congé de convalescence, après dix années de séjour ininterrompu sous les tropiques. Je réintégrai le Musée de l'Homme, en dépit de cette anomalie que le Second Degré me payait pour servir dans l'Enseignement Supérieur. J'y retrouvai mes amis, notamment Claude Lévi-Strauss, devenu sous-directeur. Il manquait à l'appel Boris Vildé et Levitzky, que les Allemands avaient fusillés. Mais Mlle Odon. notre bibliothécaire, était revenue vivante du camp de concentration allemand, et exerçait encore ses fonctions. Le docteur Rivet était sur le point de partir en retraite et de céder la place au docteur Vallois.
Invité à choisir entre le Supérieur et le Secondaire, j'optai pour le Secondaire et fus nommé au Lycée de garçons de Cannes. J'y ai enseigné jusqu'à ma retraite, comme professeur de Philosophie, d'abord dans les classes termi-nales (dont une de mes élèves fut lauréate du Concours Général, comme je l'avais été moi-même en Première au Lycée de la Guadeloupe), puis comme professeur de classe préparatoire. À la fin de ma carrière, qui a pris fin six ans après ma mise à la retraite pour limite d'âge, j'enseignais la psychologie, la pédagogie, la philosophie et l'his-toire des sciences à des étudiants qui préparaient le professorat d'éducation physique et sportive, et qui allaient passer leurs unités de valeur aux Universités de Marseille et de Nice. Les recherches personnelles auxquelles je n'ai pas cessé de m'adonner concernent l'histoire de la pensée humaine, avec une prédilection pour la Grèce antique et pour l'évolution de l'astronomie mathématique. En ce moment je publie, dans la "Revue de l'Enseignement Philosophique", une série d'articles sur "Copernic et la tradition" : j'en suis au cinquième.
Je participe, depuis de nombreuses années, à des Congrès, Colloques ou Séminaires. En 1957, j'ai fait une com-munication sur "Zenon d'Elée et l'invention de la dialectique" au Congrès International des Sociétés de Philosophie de langue française, qui s'est tenu à Aix-en-Provence. En octobre 1976, j'ai fait une communication sur "Dante, Saint Thomas d'Aquin, et Siger de Brabant"au Colloque franco-italien de philosophie, qui s'est tenu à Nice. Le 2 mars 1979, j'ai été invité par l'Université de Nice à des Journées Galilée des 19 et 20 mai 1979, qui auront pour thème : Galilée et la théorie du mouvement. Dès le 4 mars, j'ai envoyé aux organisateurs ma contribution, sous la forme du résumé d'une communication sur le sujet suivant : "Du principe de relativité circulaire dans la théorie galiléenne du mouvement, et de son application par Galilée à l'état de mouvement du Soleil".
Mes travaux, dans lesquels j'annonce toujours des découvertes, contribuent à redresser des erreurs tenaces. J'ai prouvé, par exemple, que Thales de Milet a bien prévu une certaine éclipse de Soleil, que j'ai datée, en montrant par quel moyen il avait fait cette prévision. J'ai établi que les Anciens voyaient spontanément le Soleil en rotation sur place, alors que tout le monde s'imaginait qu'ils le voyaient tourner autour de la Terre. J'ai prouvé que Platon enseignait la rotation de la Terre, et qu'il connaissait la précession des équinoxes. J'ai démontré qu'en enseignant un "troisième mouvement de la Terre", dit mouvement de déclinaison, Copernic soutenait que la Terre n'est pas transportée par un cercle dans le mouvement de translation annuel de son centre autour du Soleil. J'ai expliqué pourquoi l'Eglise s'est montrée si indulgente à l'égard de Copernic, et si sévère envers Galilée. Blanche-et-Copernic.jpg
On me dira peut-être que cette œuvre est dépourvue d'utilité pratique et que j'aurais mieux servi les miens en prenant la tête d'un mouvement politique. Mais, en composant mes articles sur "L'âme chez Platon" ou sur "L'hypothèse astronomique de Platon", je songeais à cette phrase d'un correspondant du journal "Le Monde" : "Je croirai à l'égalité des races humaines quand j'aurai vu un Nègre comprendre Platon". Boutade sans conséquence, dira-t-on. Mais, si vous compulsez la revue "Nouvelle Ecole" (numéro 18, mai-juin 1972), vous verrez que les Professeurs Arthur R. Jensen et Hans J. Eysenck, s'inspirant des travaux du psychologue britannique Sir Cyril Burt sur l'analyse factorielle, prétendent démontrer scientifiquement, à l'aide de tests mentaux, l'infériorité des aptitudes intellectuelles chez les Noirs, à cause de leur patrimoine génétique. Votre croisade contre le racisme est de bon aloi, et nécessaire dans l'ambiance locale. Mais il convient d'imposer une réponse probante et autorisée à ceux qui concèdent seulement aux Noirs le génie de la musique, de la danse et d'une certaine poésie. Je veux contribuer, par mon œuvre de philosophe et, comme on l'a dit, de savant à cette réponse nécessaire. J'ai voulu y contribuer aussi en allant, comme un modeste terrassier de la pédagogie, donner mon enseignement pendant quatorze ans à la jeu-nesse guadeloupéenne. Je ne jette pas la pierre à ceux qui font de la politique, et j'admire beaucoup mon père Pierre Blanche pour avoir complété aux côtés de Légitimus l'œuvre d'émancipation, mais ce n'est pas mon domaine.
J'en aurai fini, mon cher compatriote, quand je vous aurai remercié à nouveau de votre message, dans lequel, en fils authentique de l'Ile d'Emeraude, vous avez su mettre une gentillesse et une urbanité bien de chez nous. Votre généreux envoi de revues prouve que vous avez su deviner combien, en dépit d'un éloignement forcé, je m'intéresse au devenir de ma terre natale et de ses habitants. Si je diffère encore mon retour, c'est parce que l'achèvement de mes travaux ne me permet pas encore de m'éloigner des Etablissements dans lesquels je trouve ma documentation : Observatoire de Nice, Bibliothèque de l'Ecole Normale Supérieure, Bureau des Longitudes, etc...
Veuillez croire à ma considération tout particulièrement distinguée.

Lénis BLANCHE.

( II) Le témoignage d’un ancien élève. img467.jpg

(A la mort de Lénis Blanche , je fis appel au témoignage de Roger Bellon, dont je savais qu’il avait été un brillant ancien élève de Lénis pour témoigner au sujet de son ancien professeur. Son texte que voci, parut dans le Journal Guadeloupe 2000).

« II y a 50 ans, en 1944, j'ai eu la chance d'avoir eu Lénis Blanche comme professeur de français et de latin au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre. C'était un homme qui en imposait tout de suite par sa haute stature et son immense culture.
La culture est dans le sang et transpire par tous les pores de l'hom-me. Oui, je pose des questions.
(1)  Contrairement à ce qu'a dit un homme politique, la culture ce n'est pas ce qui reste quand on a tout oublié, c'est ce qui reste quand on n'a rien oublié.
(2)  Notre culture, cette véritable culture, celle qui est utile est tou-jours la synthèse du savoir accumu-lé et de l'inlassable observation de la vie. La première chose que Lénis Blanche nous a instamment recom-mandé, a été de lire tous les jours une page du petit Larousse, sans oublier les petites pages roses latines. Son cours était des plus vivant et intéressant. Constamment, on apprenait quelque chose.
(3)  Dans les versions latines, il nous demandait d'éviter le mot à mot, et d'y mettre si possible un souffle épique.
Il me souvient d'un mot latin dans un texte, "exemplum", que les élèves avaient traduit par "exemple". Lui. il voulait autre chose; et il nous invitait à trouver une traduction plus adéquate. Finalement, il avait été très heu-reux quand l'un d'entre nous avait avancé les mots "paradigme", "modèle". Mais il avait tout de même regretté que nous ne l'ayions pas utilisé spontanément.
En français, un devoir en clas-se avait retenu notre attention : "Vous avez perdu un parent, mort au champ d'honneur. Vous écrivez à la famille pour soulager sa peine." Rédaction qui, après cor-rection et notation, avait été suivie d'un long débat très enrichissant, surtout en cette période de guerre.
Autre fait marquant. Nous reve-nions d'une composition de géogra-phie, quelque peu décontenancés. Sujet : "La Méditerrannée". Ce n'était pas dans le livre de géogra-phie. En réalité, on en parlait dans la partie "Lectures", que les élèves pour la plupart ne lisent jamais. En classe de latin, nous faisions part de notre déconvenue à M. Blanche.
Devant un tel désappointement des élèves, il supprime l'heure de latin et nous fait un magistral cours sur la Méditerrannée, berceau de notre civilisation, etc, etc... Extraordinaire ! Inoubliable !
Lénis Blanche, c'était cela. Un homme qui savait retenir l'attention de son auditoire, par l'acuité de sa pensée, et par la maîtrise d'un talent incontesté. Nous le regrette-rons ! Heureux ceux qui ont pu bénéficier des leçons de philoso-phie de monsieur le professeur Lénis Blanche. Celle qui devait devenir mon épouse a suivi son enseignement à Basse-Terre dans les premières années d'après-guerre. Le cours de philosophie, c'était surtout la psychologie, la logique. La morale était à peine effleurée. Les élèves étaient sous le charme. Tous les grands philo-sophes étaient abordés, mais avec une prédilection certaine pour Kant.
Lénis Blanche ne créait pas l'ennui. Bien au contraire ! Quand la salle du lycée était par trop inondée de soleil, l'après-midi, il invitait les élèves à suivre le cours sous les manguiers. La recette a toujours été appréciée. Toutes ces belles heures de philosophie sont res-tées dans les mémoires, puisque le sujet sorti au baccalauréat por-tait sur Kant, et que le pourcentage de réussite a été exceptionnel ! Là aussi, Lénis Blanche sera regretté. •

Roger BELLON



(III) A Edouard Boulogne : Cannes, 15 janvier 1980.

Cher Monsieur,

J'ai bien reçu votre lettre de vœux, ainsi que votre enregistrement sous cassette. Laissez-moi vous remercier d'abord de ce double en-voi et vous adresser, en retour, mes souhaits sincères pour 1980. Un de ces souhaits est la survie de votre périodique. Pour le court terme, il vient d'être sauvé par ses abonnés, mais à long terme et même à moyen terme, sa survivance risque de demeurer précaire, car il devra faire face, non seulement à la crise générale de la presse écrite, mais encore à des difficultés par-ticulières dans toute la mesure où il sera indépendant. Or, la Guadeloupe n' a pas trop d'une revue, ni trop d'options à offrir entre les diverses école de pensée. Ni trop de militants pour la cause de 1'anti-racisme,dans un archipel ethniquement composite, dont l'unité ne résisterait pas au triomphe des discriminations raciales. Je vous sais gré d'avoir manifesté votre po-sition sur ce point, en disant sur les ondes toute l'estime dans laquelle l'universitaire qualifié que vous êtes tient ma personne et mes
travaux.
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Si j'ai attendu une dizaine de jours avant de rédiger cet accusé de réception, c'est parce que j'ai longuement réfléchi aux questions de la culture, de la recherche de l'identité, que vous soulevez aussi bien dans votre lettre que dans votre cassette, et que vous dites fort justement tout à fait d'actualité et fort délicates.
Ces questions sont actuelles, en effet, dans des pays qui ont et ou qui sont des départements français d'outre-mer. Elles sont à l'ordre du jour sur les bords de la Méditerranée. Pas plus tard que la semaine dernière, les média m'en ont fourni deux preuves. D'une part, j'ai entendu à la radiodiffusion française un Arabe originaire de l'Algérie déclarer que son pays était en quête de son identité culturelle, occultée par 150 ans de colonisation française : il faisait ainsi allusion à la période durant laquelle l'Algérie était composée de trois départements français. Le même jour, j'ai vu sur le petit écran un Corse développer le thème de la recherche d'une identité culturelle pour l'Ile de Beauté. Dans un cas comme dans l'autre, une décolonisation culturelle est revendiquée. Chez l'Arabe, cette revendi-cation est consécutive à la décolonisation politique. Chez le Corse, elle est contemporaine des actions menées par les partisans de l'indépendance de la Corse. L'exemple de la Corse fait dire à ces derniers que l'émancipa-tion culturelle a pour condition nécessaire l'émancipation politique. L'exemple de l'Algérie prouve que, dans l'immédiat, cette condition n'est pas suffisante. Mais, aussi bien en Corse qu'en Algérie, l'aspiration à l'identité culturelle appartient en propre à une ethnie.
Il en est de même aux Antilles françaises et en Guyane, où cette aspiration se développe parmi les descendants des esclaves importés d'Afri-que Noire. De leur nombre sont trois Martiniquais, Etienne Lero, Jules Monnerot, René Ménil, qui fondèrent en 1932 la revue Légitime Défense, dont le ti-tre est significatif : le programme était de faire obstacle à tout ce qui, jusque là, avait empêché ou était censé avoir empêché l'Antillais (bon teint) de s'exprimer dans son intégralité

Légitime Défense eut à Paris une existence éphémère. Mais les , préoccupations qui furent les siennes connaissent aujourd'hui un regain dans la colonie antillaise de Paris, au point que sa collection vient d' être reprise et rééditée dans la capitale par les éditions J.M.Place. Un Guadeloupéen y fait paraître, depuis 18 mois, une revue du même genre, dont le nom, Migam, serait d'origine guadeloupéenne. Les inspirateurs de ce périodique mensuel,,1e disent culturel et .politique ; ils lui donnent pour ob-jectif la recherche de notre identité en Guadeloupe, Martinique et Guyane. Le possessif "notre" est là pour marquer que cette volonté d'avènement est spécifiquement "nègre", dans cette aire géographique.
Il y a, en ce sens, une littérature nègre, illustrée notamment par  l'oeuvre romanesque de Michèle Lacrosil, par l'oeuvre poêtique d'Aimé Césaire dont le retentissement est mondial, par le dernier roman de Simone Schwarz-Bart, unanimement porté aux nues par la critique. Il y a à Paris »un « Théâtre noir » dirigé depuis 1975 par Benjamin-Jules Rosette, metteur en scène et comédien antillais. En octobre dernier, cet établissement s'est élargi aux dimensions d'un vaste complexe intitulé "ensemble culturel du  Théâtre noir". "Tout ça est venu de la rage et de la colère de ne pas voir avancer les choses, dit Benjamin-Jules Rosette, nous voulons montrer que les Antilles, l'Afrique ont une culture très riche, le démontrer, mais dans la mesure où nous subissons un déracinement dangereux- il nous fallait un lieu, un centre d'accueil". Ce lieu de rencontre est à la disposition des musiciens, peintres, comédiens et artistes noirs, afin de leur permettre d' administrer cette démonstration, et de développer leurs échanges artistiques et culturels.
"Nous sommes entrain de naître à nous-mêmes, a dit Simone Schwarz-Bart. Nous avons été éparpillés dans tous les sens, et, maintenant, avec cette littérature, avec ce théâtre antillais qui est en train de naî-tre, il y a une interrogation sur cette naissance. Les gens se demandent "qu'est-ce qu'on sera ?". Ce qui est nouveau, c'est qu'on se décide à être nous." Selon elle, l'Antillais s'était amputé d'une partie de lui-même, de son africanité, au profit de l'Occident. Il ne faut s'amputer d'aucune de ses composantes ; il est bien évident que nous avons un héritage africain, mais pas seulement". Nous sommes à l'aube d'une genèse dont le produit ne saurait encore être prédit avec certitude. "Peut-être que nous donne-rons la préférence à telle influence plutôt qu'à telle autre, mais ça ne représentera plus un dilemme insoluble qui fait que l'Antillais n'est pas 1'Antillais,qu’il verse dans le grand mirage noir ou dans la grande erreur blanche. Nous restons un peu intacts face au monde". Ce qui laisse la porte ouverte à l'émergence d'un Antillais imprévisible.
A Fort-de-France s'est déroulée récemment une manifestation culturelle, non pas américaine, mais afro-américaine", précise Aimé Césaire, qui ajoute : "Cette manifestation n'avait rien d'anormal, ni même d'excep-tionnel, puisqu'elle venait après un certain nombre de manifestations, tou-tes axées sur la volonté des peuples et des ethnies de résister à l'aliénation culturelle et de lutter contre l'écrasement de leur personnalité". II existe, en effet, à Fort-de-France un "Service municipal d'action culturelle dirigé par M.Jean-Paul Césaire, fils du député-maire de la ville. Le quotidien parisien "Le Monde" a rapporté des bruits selon lesquels le but de M.Paul Dijoud,secrétaire d'Etat aux EOM-TOM, aurait été de contrer ce Service municipal, jugé trop actif, ou de le "récupérer", en annonçant l'éla-boration d'un "plan culturel de la France créole", et en invitant à coopèrer "dans un esprit de réconciliation", tous ceux qui souhaitent oeuvrer à "l’ approfondissement de l'homme antillais".

D'aucun verront dans cette initiative, prise par un membre du gouvernement, l'octroi d'une structure de caractère bureaucratique, condamnée, par son inadaptation, à demeurer postiche, ou à stériliser une gestation qui exige avant tout de la souplesse. D'autres, se souvenant que, sous la cinqui-ème République, le pouvoir a proclamé à maintes reprises le droit des peu-ples à disposer d1eux-mêmes et la nécessité de mettre un terme aux séquel-les de la colonisation, croiront discerner, dans cette démarche, la reconnais-sance officielle du droit d'une ethnie à s'emparer de l'élaboration et de la gestion de son patrimoine culturel. Certains seront enclins à s'alarmer du patronage ainsi accordé à une sorte de séparatisme culturel, estimant qu'il contient en germe et qu'il encourage le séparatisme politique. Ainsi le 3 janvier 1980,M.Didier Julia, député de Seine-et-Marne, chargé de mission du R.P.R.pour les départements d'outre-mer, a tenu à la Martinique des pro-pos extrêmement violents à 1'encontre des autonomistes et notamment du pré-sident du parti progressiste martiniquais (p.P.M.), Aimé Césaire. Prenant prétexte du, fait que le fils de ce dernier et le directeur du Progressiste, organe du parti autonomiste, avaient bénéficié de bourses du gouvernement américain pour faire un voyage d'études aux Etats-Unis, et qu'en juillet 1979,une importante délégation d'artistes noirs américains avait assisté au Festival culturel de Port-de-France, il avait accusé le consul des Etats-Unis à la Martinique de "subventionner ouvertement" des activités autonomis-tes; et il avait noté en outre, avec indignation," un renforcement des acti-vités cubaines en Martinique".
L'attitude de M.Didier Julia est en tous points conforme à la doctrine de l'assimilation intégrale. Selon la logique de cette doctrine, la transformation d'une colonie en département l'érige en partie intégrante du territoire national, habitée par une portion de la nation française; et cette assimilation politique implique une assimilation culturelle. En con-séquence, l'atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l'Etat peut se concevoir de deux manières : ou bien comme une tentative de sécession poli-tique, ou bien comme une tentative de sécession culturelle. Dans une telle optique, la solidarité nationale peut paraître menacée par d'autres solida-rités se nouant par delà les frontières, sur des bases à la fois ethniques et culturelles : par exemple, quand en Armorique les Bretons bretonnants tournent volontiers leurs regards vers la verte Erin, la Cornouaille, le Pays de Galles, l'Ecosse au nom du celtisme ; quand des Noirs originaires des Antilles et de la Guyane françaises, des Etats-Unis, du Brésil, de l'Afrique se réunissent dans 1'"ensemble culturel du Théâtre noir" récemment inaugu-ré à Paris ; lorsque sur le terrain, dans un environnement caraïbe où se multiplient les accessions à 1'indépendance,au voisinage d'un Cuba qui in-tervient militairement en Afrique, et d'une Jamaïque dont le reggae, parti à la conquête du monde, sert même à scander la Marseillaise de Serge Gainsbourg ,on entend parler, dans les départements français, d’afro-américanisme ou d’africano-américanisme.
L’attitude des militants galvanisés par ces concepts n'est pas sans rapport avec la conception exposée par Jean-Paul Sartre à la fin de L'être et le néant, au sujet de l'agent moral découvrant "qu'il est l’être par qui les valeurs existent. C'est alors, dit Sartre, que sa liberté pren-dra conscience d'elle-même et se découvrira dans l'angoisse comme l'unique source de la valeur". Chez ces militants, cette prise de conscience est d'abord celle d'une aliénation culturelle, et ils sentiront cette aliénation comme privative d'une liberté créatrice. Il répudieront l'acculturation, cet emprunt à sens unique d'une société dite "arriérée" à une société dite 'civi-lisée", et qui est d'abord une intégration au niveau de la culture. Cette réaction de rejet aura pour corollaire la certitude enivrante de la capacité de créer des valeurs culturelles, à l'égal de ces hommes qui, au dire de Madison Grant, constituent "la grande race", et même d'apporter quelque cho-se, en ce domaine, à l'humanité tout entière. La recherche d'identité cultu-relle, revêtant alors l'aspect d'une libération féconde, se présentera sans masque, comme la revendication et l'exercice tout naturel d'un droit de l' homme ou, plus précisément, du droit d'être homme, en assumant à visage décou-vert sa propre destinée culturelle.
Il n'est pas indispensable, à la réflexion, que s'instaure un conflit, ni même un dialogue de sourds, entre ceux qui souhaiteraient voir en Bretagne, en Occitanie, en Corse ou dans les départements d'outre-mer, la quête de l'identité culturelle s'effectuer dans le cadre de la culture française, et ceux qui pensent autrement. Après tout, l'histoire littéraire des Antilles-Guyane françaises, telle qu'elle vient d'être retracée en six volumes par Jack Corzani, nous apprend que peuvent coexister pacifiquement un courant "blanc" et un courant "nègre", sans confluer ni s'opposer. Comme on peut le voir aujourd'hui pour la poêsie du Guadeloupéen Alexis Léger, dit Saint John Perse et celle du Martiniquais Aimé Césaire, chantre de la "négritude".
La leçon de cette histoire ? Je la trouve en page 63 du Figaro- Magazine du 12 janvier 1980,où il est répondu comme suit à la question de savoir s'il est loisible de remplacer par une autre la culture de certains peuples : "Vouloir leur faire perdre leur identité, leur imposer un autre "modèle", cela aurait un nom : racisme ".
Telles sont, cher Monsieur, les réflexions qui m'ont été inspi-rées par la lecture de votre missive et l'écoute de votre cassette.
Veuillez trouver ici, avec l'expression renouvelée de mes bons voeux, l'assurance de mes sentiments les meilleurs.

Lenis BLANCHE.


(IV) Lénis Blanche et l’Action Française.  

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En 1980, je reçus une lettre de Victor Nguyen.
Victor Nguyen mort depuis, tragiquement, était un jeune universitaire français, d’origine vietnamienne, apparenté à  Hô Chi Minh –mais ayant choisi une toute autre voie que son illustre cousin- et qui travaillait alors sur Maurras et l’Action Française. ( V.Nguyen a été l’organisateur de plusieurs colloques sur Maurras et l’AF, sous le patronage de l’université d’Aix-en-Provence . Il est l’auteur aussi d’une thèse monumentale, préfacée par Pierre Chaunu : « Aux origines de l’Action française, publiée aux éditions Fayard).
Nguyen, donc, me demandait si je pouvais le renseigner sur un détails de la vie de Lénis Blanche, dont certaines rumeurs prétendaient qu’il avait été membre de l’AF, et même «camelot du roi ».
J’écrivis donc à mon éminent compatriote, à Cannes où il résidait, comme à la meilleure source pour confirmer ou infirmer la rumeur.
Voici sa réponse :

« Cannes le 8 mars 1980.

Cher monsieur,

Le témoignage attribué par votre correspondant à certains de mes anciens élèves du lycée Carnot de Cannes est bien dans la ligne de ragots qui ont couru un peu partout depuis mes années d’étudiants, et qui m’ont peut-être précédé dans cet établissement, mais il ne laisse pas de me surprendre.

En effet, j’ai eu connaissance des 14 rapports établis sur mon compte par les Renseignements Généraux à l’occasion des 14 propositions (une par semestre pendant sept ans) qui ont abouti à ma nomination dans l’Ordre National de la Légion d’Honneur. Aucun de ces documents fort élogieux, qui relataient en particulier l’opinion de la majorité de mes élèves sur leur professeur de philosophie ne m’attribuait une allégeance de ce genre. Une telle réputation, au demeurant, eut fait obstacle à l’octroi d’une distinction honorifique rarissime pour un simple professeur de lycée (le ruban rouge « au titre de l’Education Nationale »).

De plus, aucun de mes anciens élèves – j’ai conservé d’excellentes relations avec nombre d’entre eux, et même avec les tout premiers – aucune mère, ni aucun père d’élève ne m’a jamais dit avoir discerné chez moi un partisan d’un polémiste quelconque. Et Dieu sait si mes anciens auditeurs se répartissent entre de multiples horizons. Tous me disent avoir éprouvé le même inoubliable confort en face d’un enseignant qui se bornait à leur inculquer des méthodes les mettant à même d’opter ou de ne pas opter, à bon escient, entre les doctrines et les propagandes. Votre correspondant, à qui vous voudrez bien ne pas communiquer mon adresse, se montre prudent, en accueillant avec réserve des étiquettes apposées par la mémoire à partir des brumes plus ou moins lointaines de l’adolescence.

Mes chefs d’établissement étaient mieux placés que quiconque pour apprécier mon attitude à l’égard des élèves. Voici en quels termes M.Grelier, Proviseur du Lycée Carnot de Cannes, s’adressait à moi en public le jour où je suis devenu légionnaire :

    « Me permettrez-vous, pour conclure, de lire les lignes trop brèves où vos proviseurs successifs ont essayé, dans l’espace restreint que leur accordait l’imprimé officiel, de condenser ce qu’ils pensaient de votre personnalité et de votre action sur les élèves ? « Monsieur Blanche est un professeur de philosophie d’une grande distinction ; mieux encore, au sens le plus noble et le plus ancien du mot, c’est un « maître ». Son enseignement est clair, méthodique, efficace, d’une tenue et d’une élévation remarquables. Penseur profond, esprit cultivé, informé très complètement des grands problèmes scientifiques et philosophiques suivre dans la deuxième partie de ce
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mahé 28/08/2015 13:11

c'est avec un immense intéret que j'ai parcouru votre blog concernant M. Lenis Blanche dont j'ai apprécié les cours et les conseils au lycée carnot de Cannes en 1970. Dans cette époque très politisée, il a toujours eu un grand souci de nous enseigner sa matière mû par son grand savoir et cette distance que le temps m'a permis d'apprécier.

cottard 16/08/2012 11:07


Monsieur, juste pour témoigner. J'ai eu la chance et l'honneur d'être l'élève... De recevoir l'enseignement de Mr Blanche en Classe préparatoire au Lycée Carnot de Cannes et ma vie en a été
changée. Profondément.


Mais je ne l'ai su que bien bien plus tard!


Cordialement.


C. Cottard.