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Publié par Edouard Boulogne

France-Antilles a publié une intéressante interview de madame Maryse Condé. Si intéressante que j'ai décidé de la reprendre sur le Scrutateur, pour ceux de ses lecteurs qui n'auraient pas lu F-A, et pour permettre à ceux qui le voudraient de retrouver ( dans les archives de notre site, au rayon Littérature ) facilement cet article qui concerne ceux qui travaillent ( étudiants, et autres ) sur l'évolution des idées, et des moeurs, aux antilles françaises et en métropole. Et puis aussi, parce que, depuis longtemps, je trouve que madame Condé, si agaçante qu'elle soit parfois, ( et ici elle me dirait que c'est le propre des esprits « libres » que d'être agaçants, et comment lui donnerai-je tort? ) est l'un des meilleurs écrivains créoles actuels ( je n'ai pas dit « de la créolité » ).

Après l'interview de F-A, on trouvera, un article ancien, paru d'abord dans Guadeloupe 2000, que j'avais consacré à La migration des coeurs, autre ouvrage de notre écrivain.

 

LS.

 

 

( I ) MARYSE CONDÉ, écrivain : « La négritude, une construction qui ne repose sur rien »

 

 

Quel regard portez-vous sur cette première adaptation de votre oeuvre en Avignon après sa création au théâtre national de la Criée à Marseille ?

Pour moi, c'est un peu dur, car au départ, c'est fait comme une confidence à un lecteur et là, ça devient un texte lu, dit, adapté. Donc l'intimité dans laquelle je me protégeais n'existe plus. Le texte devient une chose que je reçois en pleine figure. Et c'est un peu douloureux, agréable quand on réfléchit, mais au départ, un peu douloureux.

Quel impact pensez-vous que la pièce a sur le spectateur ?

Je crois que le spectateur qui n'a pas lu un de mes livres peut être un peu dérouté, un peu troublé. Il ne connaît pas l'écrivain, il n'a pas imaginé sa vie de femme, il la reçoit en pleine figure, il faut un peu de temps pour comprendre, je crois que pour le spectateur, c'est un peu dur également.

Quels ont été votre plus grande souffrance et votre plus grand bonheur ?

La plus grande souffrance a été de vivre dans des pays où je n'étais pas acceptée, intégrée. En Guinée, par exemple, tout le monde m'appelait la « toubabesse » , ça signifie l'étrangère, la blanche. Au Ghana, c'était pire, il n'y avait aucun effort d'intégration. Le plus grand bonheur, peut-être, c'est justement le fait d'arriver à vivre en étant étranger quelque part.

Aimé Césaire a écrit que « Le mouvement de la négritude affirme la solidarité des Noirs de la diaspora avec le monde africain » . Votre expérience de vie ne semble pas aller dans ce sens...

Il n'y a aucune solidarité. Les Africains ne nous [les Antillais, NDLR] ont jamais considérés comme des frères. Moi, je n'ai jamais connu cette solidarité.

C'est un mythe, une construction de l'esprit qui ne repose sur rien de vécu.

D'après vous, est-ce que la négritude est un concept qui fascine autant qu'il déçoit alors ?

Non, c'est plutôt le désir de construire quelque chose qui vous permet d'avoir de la force. On peut avoir de la force en n'ayant rien de construit : force dans le dénuement, force dans le désert, force dans l'absence. Je crois que la négritude est une construction qui ne repose sur rien et qui n'apporte rien à l'individu.

Quelle place tient par contre l'africanisme selon vous ?

C'est la connaissance intellectuelle de l'Afrique. C'est une connaissance raisonnée et raisonnable.

Et comment combinez-vous la créolité ?

Je porte en moi une forme de créolité qui est ma nature, ma vie. On peut dire que je suis créole de façon confuse et je suis africaniste de façon intello. Tout cela se mêle pour fonder Maryse Condé, une femme.

Est-ce que vous pouvez nous raconter votre rencontre avec Cahier d'un retour au pays natal ?

J'étais en hypokhâgne quand une camarade me l'a fait connaître. J'ai passé la nuit à le lire et il m'a complètement envahie d'une façon positive et négative. Au début, j'étais plus sensible à la construction, c'est pour ça que je suis allée en Afrique. Mais une fois arrivée là-bas, j'ai découvert le mythe.

Quels souvenirs gardez-vous de votre rencontre avec Aimé Césaire ?

Aucun, c'était un homme très timide, très réservé, très renfermé. Il avait fait l'École normale supérieure avec un de mes frères, donc il m'en a parlé, mais il ne s'est jamais intéressé à moi.

C'est une déception ?

Non, car quand j'avais 20 ans, il y avait le monde des hommes et les femmes ne comptaient pas, donc il m'a paru normal qu'il n'attache aucune importance à ce que j'étais.

Vous faites partie de ceux qui ont mené un combat actif pour que le 10 mai soit reconnu comme la journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage. Quel message avez-vous envie de transmettre aux jeunes générations ?

Rien! Chacun se débrouille et fait ce qu'il peut. Pas de règle et pas de voie tracée qu'il faut suivre. Comme dit la chanson : « chacun fait fait fait... c'qu'il lui plaît plaît plaît...! » (rires).

Propos recueillis par N. F.

 

 

 

 

( II )La migration des coeurs, de Maryse Condé.

 

 

« La migration des cœurs » est un livre qui compte dans l’œuvre, quantitativement importante, de Maryse Condé. 
La trame de l’action est inspirée à l’auteur, grande admiratrice de la littérature anglaise, par l’œuvre ténébreuse et fascinante d’Emily Brontë « Les hauts de hurlevents ».

L’histoire se déroule dans la Guadeloupe du premier tiers du 20è siècle, au temps où la politique guadeloupéenne n’est pas de tout repos, où s’affrontent les hautes statures d’Hégésippe Légitimus, Achille René-Boisneuf, Eugène Graeve, dont on reconnaît ici et là, les silhouettes caricaturées.

L’habitation l’Engoulvent, sise sur une lande désolée près des falaises de Petit-Canal et de l’Anse Bertrand en Guadeloupe, remplace Hurlevent, et les personnages de Razié, Cathy de Linseuil, ou Justin-Marie, ceux de Heathcliff, de Catherine Earnshaw, ou Hareton.

Maryse Condé, qui a lu Gide, et qui semble partager l’opinion selon laquelle  on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, donne libre cours à un pessimisme qui semble assez profond chez elle sur la nature humaine.

L’ouvrage est parcouru aussi par une sensualité torride et par l’étouffant ressentiment qui fut celui d’Heathcliff, qui est celui de Razié, qui en vit, qui en meurt, qui est celui de nombre de personnages de l’histoire, pour des raisons qui s’enracinent, du moins dans la pensée de l’auteur, dans les séquelles d’un passé d’esclavage encore proche. Aussi ne prêterons nous pas à l’auteur les propos ou ruminations racistes qui sont souvent celles de ses personnages (même si certaines de ses déclarations antérieures l’exposent à une telle interprétation).

On peut, en revanche, estimer leur psychologie trop simple et caricaturale ; en particulier celles des blancs créoles (on dit « békés » en Martinique) dont Maryse Condé nous offre une image trop sombre (si j’ose dire), trop simpliste, empruntée à l’arsenal des joutes électorales de l’époque ou des chroniques politiques de la gauche la plus bête du monde, celle de la rive gauche de la Seine ou du journal l’Endependans des années 1980.
Seul le planteur Aymeric de Linseuil échappe à la moulinette condienne ; et il faut reconnaître que notre personnage, si sympathique soit-il, est un peu falot. On regrettera aussi que, cédant à une certaine mode littéraire l’auteur n’écrive ni en créole ni en français, mais dans un français mâtiné de créole, qui fatigue vite, comme tout ce qui relève du procédé systématique.

Passons sur les « krasurs de terre » (on aurait pu écrire « krazi », c’est-à-dire « miettes », « débris »), ou les « bondas » (« cul », « derrière »), clins d’œil de l’écrivain créole qui aurait sans doute besoin d’être traduit pour le lecteur non créolophone.

Mais on ne voit pas ce que l’abus d’expressions comme « nous nous levions avant le devant-jour » (pour « avant l’aurore »), ou « nos corps étaient tellement krazés » (pour « épuisés ») ajoute à la qualité de l’œuvre. Artifices d’écrivain pour dissimuler l’absence d’un « grand style » ?

Ne chipotons pas trop tout de même ! Madame Condé sait tenir en haleine son lecteur. On la lit facilement, avec plaisir souvent, et agacement parfois.
Et puis « La migration des cœurs » donnera aussi l’envie de lire, ou de relire le chef d’œuvre de Brontë, qu’elle a eu l’excellente intention de transplanter sous nos cieux turbulents, où s’entremêlent, dans l’air et dans les cœurs, l’aveuglant soleil tropical et les tourbillons cycloniques. Bonne action, si l’on pense que le souci d’enracinement n’est fécond que s’il nous guérit du nombrilisme et nous ouvre à l’universel.


Edouard Boulogne.

Autour de Maryse Condé et d'Aimé Césaire, et de la négritude.
Autour de Maryse Condé et d'Aimé Césaire, et de la négritude.
Autour de Maryse Condé et d'Aimé Césaire, et de la négritude.
Autour de Maryse Condé et d'Aimé Césaire, et de la négritude.
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