Présentation

  • : Le Scrutateur.
  • lescrutateur
  • : actualite
  • : Blog destiné à commenter l'actualité, politique, économique, culturelle, sportive, etc, dans un esprit de critique philosophique, d'esprit chrétien et français.La collaboration des lecteurs est souhaitée, de même que la courtoisie, et l'esprit de tolérance.
  • Recommander ce blog
  • Retour à la page d'accueil

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Articles récents

liste complète

Images aléatoires

Jeudi 5 juin 2008

Me Félix Rodes sur RFO-Guadeloupe.

 

 



 

( Félix Rodes dans un célèbre débat sur TV/Eclair avec Edouard Boulogne. Il semble commander aux éléments. Normal, nous sommes sur TV/Eclair ).







Ce soir (4 juin 2008) l’ancien Bâtonnier de l’Ordre des avocats de la Guadeloupe, maître Félix Rodes, était l’invité de RFO-Guadeloupe dans le cadre de l’émission « Mémoire de la Guadeloupe ».

Je ne m’attarderai pas sur les approximations de l’émission, normales sur cette chaîne de télévision.

 

Par exemple, Me Rodes affecté selon une journaliste d’une voix gutturale, c’est-à-dire rauque, qu’il n’a pas. Il fallait dire « grave », ou de basse profonde, de bronze, ce qui pour un avocat est un atout dont certains savent jouer, et Félix…très bien !

 

Sur le contenu, glissons aussi, rapidement. Me Rodes est un personnage. Il est Guadeloupéen, il aime la Guadeloupe, c’est son pays. C’est le mien aussi. Je ne l’aime pas moins que lui. Ce qui ne fait pas de moi, un « indépendantiste ».

 

En choisissant de rester sur RFO, je savais tout (oui, tout !) ce que j’entendrais.

J’ai quand même suivi l’émission, assez brève d’ailleurs, une vingtaine de minutes, avec intérêt, et, je dois le dire, un constant sourire.

 

D’abord parce que je suis « rodé » si je puis dire au personnage, et puis aussi, dussé-je en étonner quelques-uns parce que le personnage ne m’est pas antipathique.

 

Félix a donné comme d’habitude, dans l’outrance.

200 morts,  à Pointe-à-Pitre, lors des évènements de 1967 (voir à ce sujet l’article du Scrutateur : Mai 1967 en Guadeloupe).

Seulement ! a t-on envie de dire. Vous verrez que prochainement un de ces petits péteux qui ont entrepris sur RFO ou ailleurs de saouler la Guadeloupe de leurs fantasmes de névrosés, diront 300, 400, ou davantage. Pourquoi pas ? Nous ne sommes pas dans l’histoire, mais dans la « mémoire", ce qui est très différent.

 

Avec Félix, c’est autre chose. Je ne l’accuse pas de mauvaise foi, mais (c’est encore autre chose, de dangereux, pas pour lui, malheureusement, mais pour la Guadeloupe) de jouer un peu trop, et même de surjouer.

 



Me Rodes est un acteur. Il en fait trop. Je note tout de même que s’en prenant à l’ex gouverneur Sorin, à rebours de ce qu’ont pensé les hommes du peuple qui l’ont connu, il n’a pas été jusqu’à traiter cet homme remarquable « d’officier allemand, nommé par Hitler », ( Voir mes deux lettres au Recteur de l’Académie de Guadeloupe M.Miossec) ce qui figure sur un site officiel de l’Académie de notre département.

 



Je connais un peu Me Rodes. Il y a peu d’années, il me demanda par l’intermédiaire du regretté Raymond Viviès de servir de témoin à décharge dans le procès intenté à Ibo Simon, dont il était l’avocat, parmi d’autres, dont Me Tony Jabbour.

J’acceptai parce qu’Ibo Simon, homme du peuple,  maladroit certes dans ses expressions était victime d’une chasse à l’homme menée par d’hypocrites organisations « antiracistes », et une flopée de petits bourgeois avides de promotions et soucieux de se faire, à bon compte,  une notoriété.

 

Je le connais, mieux pour l’avoir lu, durant des années dans son journal « Le progrès Social », qui navigue sur d’autres eaux que celles où je croise d’ordinaire, mais qui, à une certaine époque, eut une certaine tenue.

 

J’ai lu également quelques-uns de ses livres, dont « Le décret du 16 pluviose An II ».

 

Je l’ai rencontré aussi dans une célèbre émission de télévision , en 1989, où nous nous affrontâmes sur le thème des « Droits de l’homme et de l’esclavage ».

 

L’émission fit date. L’affrontement fut sans concession mais courtois de part et d’autres.

Nous nous serrâmes la main deux fois ce soir là.

 

Avant l’émission dans les coulisses de TV/Eclair au Baillif. Je l’y trouvai seul, en attente dans un studio, tendu. Je ne l’étais pas moins. Il me sourit d’un air contrit.

Et puis après l’émission, plus guillerets, l’un et l’autre ayant conscience d’avoir joué au mieux nos  partis.

 

Entre-temps la joute avait été chaude. Sur TV Eclair, à l’époque on ne savait jamais à quelle heure commençait au juste une émission, ni surtout quand elle se terminerait.

Celle-ci dura plus de deux heures. Il était 23 heures passées quand j’entrepris, fort las, sans avoir soupé ( ni bu le plus petit whisky ) de rejoindre Pointe-à-Pitre où je devais recevoir mes chers élèves de terminales dès 7h15.

 

Quelques jours après je vis cette émission en différé (pendant l’émission, on est trop occupé pour "voir" quoi que ce soit) chez mon ami Luigy Colat-Jolivière.

 

Celui-ci me fit remarquer que pendant que je répondais à l’une de ses assertions, Félix Rodes ne manifestait aucune animosité. « Ce regard n’exprime me dit-il aucune animosité, on peut même y lire une certaine bienveillance ». Et il me semblait n’avoir pas tort.

 

Un acteur donc, non dépourvu d’un certain humour, malgré les apparences (donc pas de ces cabotins qui prétendent à sa succession ! ). Durant l’émission déjà évoquée, le théâtreux, entre deux mouvements de manche, se compara sans pudeur excessive à …. Mirabeau. Et l’on voit pourquoi, outre le talent d’orateur, il pouvait être justifié d’invoquer un tel patronage.

 

 

L’émission, ai-je dit, avait été rude. De sang froid, je songeai à ce poème de « La légende des siècles », de  Victor Hugo, dont, il me semble, Félix Rodes ne déteste pas le goût des antithèses et la rhétorique flamboyante.

 

C’est à la fin d’un interminable combat de ces géants de la chevalerie que furent Roland et Olivier.

Le poète écrit :

 

            « …Plus d’épées en leurs mains, plus de casques à leurs têtes.

            Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

            A grands coups de troncs d’arbre, ainsi que des géants ».

 

Et plus loin, alors que la joute ne finit toujours pas, Olivier s’arrête et dit :

 

                        « Roland, nous n’en finirons point.

            Tant qu’il nous restera quelque tronçon au poing,

            Nous lutterons ainsi que lions et panthères.

            Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères ? ».

 

Et Roland y consent, et il épouse la belle Aude, sœur d’Olivier.

 

Mon cher Maître Rodes ne croyez-vous pas qu’Olivier est sage ? D’une sagesse dont aurait bien besoin notre Guadeloupe à vous et à moi ?

 

Mais cela leur fut plus facile qu’à nous, hommes du 20è siècle, dont le moindre des combats, et les plus mesquins même, est ultra médiatisé, transformant en affaire d’Etat, la peccadille la plus minuscule ?

 

La chevalerie avait ses chances,  RFO n’existait pas !

 

 

Edouard Boulogne.

 

 

 


 

par Edouard Boulogne publié dans : Figures. communauté : Libre parole
ajouter un commentaire commentaires (0)    créer un trackback recommander
Mercredi 4 juin 2008

In memoriam : Albert Boulogne.

 

(Albert Boulogne à 21 ans, en 1939. Photo prise par LANOIR).




( Il y a quelques jours, dans l’article consacré à Luc (Guevara) Reinette, j’évoquais mon père, Albert, à propos d’une anecdote où il était question de « faucons » de « colombes », et surtout de « tourterelles et de grives ».

Un de ses vieux amis, un contemporain, (mon père aurait eu cette année : 90 ans) m’a  téléphoné pour me suggérer de rendre hommage à son vieux camarade du lycée Carnot.

Je pense souvent à mes deux parents tous deux remarquables en leur genre.

La pudeur, une pudeur familiale me dissuade d’en parler aussi souvent qu’ils le mériteraient.

Quand mon père mourut en février 1984, j’éprouvai l’angoisse d’avoir à en écrire, ainsi « à chaud » dans le journal Guadeloupe 2000 que je dirigeais. D’autant que « l’homme » était discret quand il s’agissait de lui, n’étant pas de ceux qui suggéreraient, comme ça, en douce, qu’on lui dressât une statue.

Aussi, est-ce avec soulagement que je reçus, sous le titre « Le bien ne fait pas de bruit », l’article qu’on va lire, signé du pseudonyme de « Fleur Marie-Galante ».

Fleur Marie Galante était  (est, puisqu’elle vit toujours, alerte, et primesautière, fine musicienne)  épisodiquement l'auteur de chroniques dans le journal, de billets aussi, acidulés, sous, donc, pour eux, cet autre pseudo de « Carambole ».

Son article sur mon père parut en mars 1984. Tous comme les lecteurs qui voulurent bien me le dire, j’en avais apprécié la simplicité, et la véracité.

Je le publie donc à nouveau, par piété filiale, pour plaire à notre vieil ami de Trois Rivières, et aussi pour les lecteurs du Scrutateur dont le nombre augmente régulièrement.

Certes, le blog, s’adresse, bien au-delà de la Guadeloupe, à bien des catégories de lecteurs, dont on pourrait penser qu’ils n’ont rien à faire d’un hommage rendu il y a 25 ans à quelqu’un, d’une petite île perdue, et  qui ne fut pas un homme public.

Je n’en crois rien.

On sait que mon ambition est d’édifier peu à peu ce blog, avec l’aide de ceux qui le veulent bien, en un lieu de réflexion d’inspiration chrétienne, créole,  et française.

Mais pas un lieu quelconque.

Un point d’enracinement.

Je me méfie des considérations trop générales, et universelles, parce qu’abstraites, désincarnées.

Pour parler utilement à tout être, il faut d’abord exister, concrètement, avoir une expérience, être d’un terroir.

Cette publication n’est donc pas seulement une manifestation de sentimentalité, mais une intention d’ancrage, et de simplicité : « lecteurs d’ici même, ou de très loin, là bas », voici qui nous sommes, qui vous parlent.

Le pseudo « Fleur Marie-Galante », on l’aura deviné indique, d’ailleurs, les origines Marie-Galantaises de sa porteuse, tout comme celles de toute ma famille depuis notre arrivée aux îsles, en provenance d’île de France, en 1657. Edouard Boulogne).

 

 

LE BIEN NE FAIT PAS DE BRUIT.

 

(A. Boulogne, dans sa maturité).


 

Gardons le souvenir de cet homme d'une grande bonté qui n'est autre que le père d'Edouard Boulogne.

Albert Boulogne était la person­nification de la charité. Il était la bonté instinctive. Ce qui le condui­sait de par sa profession, à aider naturellement, ceux qui n'avaient pas les moyens de subvenir à leur nourriture, ceux qui avaient des problèmes de fin de mois et même de chaque jour !

L'épicerie y pourvoyait.

Parce que j'étais de celles qui s'approvisionnaient chez lui, je peux témoigner de ce que je voyais souvent. Je garde le souvenir de cette femme « blanc derrière morne » (un tantinet toquée) qui vivait prati­quement grâce à Albert Boulogne.

Je me rappelle aussi cette grande dame, mulâtresse très digne (pau­vreté n'est pas déshonneur) tou­jours longue vêtue (question d'esthétique : elle cachait ainsi ce que nous appelons en créole des « pépèlles »). (Déformations dues à une maladie infectueuse, l'érysipèle, quasiment disparue grâce aux progrès dus à la départementalisation des "vieilles colonies" en 1946. Note du Scrutateur).

Elle était chapeautée d'un petit bibi noir qui complétait sa toilette et malgré une certaine allure, on la sentait désabusée. Là encore, avec beaucoup de tact, Albert la secou­rait.

Et ce vieux noir aux cheveux blancs très ras, à demi aveugle. Et combien d'autres, sans oublier ceux qui demandaient un délai pour payer le mois échu.

Et parce que je laisse parler mon coeur, voilà qu'il me vient à l'esprit un de nos proverbes créoles, sagesse et vérité de notre vie de tous les jours : « cé bon kè à crabe ki fai si i ka mâché assi côté ".

Comment ne pas me rappeler cette époque bienheureuse où l'épi­cerie était le dernier salon où l'on cause. Je me replonge aujourd'hui avec émotion et nostalgie dans cette ambiance familiale où nous rencontrions :

Albert, au fond du magasin, courbé sur ses écritures, « tante Yvonne » (de tous), puis Edith à la caisse. Tout en dictant la liste des achats, on échangeait quelques petits potins que d'aucuns baptise­ront de « cancans à mounes la Pointe ». Et puis Camille au sou­rire débonnaire. Et Laure, toujours très droite dans sa tenue le plus souvent noire.

Tous très attachés à « Monsieur Boulogne ». Une qualité de la vie. La douceur de vivre. Toute une époque révolue. Je lisais, il y a quelques mois : « La Foi et l'espé­rance ne sont rien sans la Charité. » Jésus a dit : « Un verre d'eau donné en mon nom à un pau­vre vous sera rendu au centuple »

Ne pensez-vous pas qu'Albert Boulogne ait ainsi amassé des tré­sors au ciel ?

A lui qui était la modestie même (je ne suis pas certaine qu'il ne rou­gisse pas là-haut pendant que je chante ses louanges ici-bas !), j'ai voulu en remerciement de tous ceux qu'il a aidés et avec beaucoup d'affection, offrir ces quelques lignes dans la revue de son fils. Il m'est doux de garder ces souve­nirs.

 

Fleur Marie Galante.

 

par Edouard Boulogne publié dans : Figures. communauté : Libre parole
ajouter un commentaire commentaires (1)    créer un trackback recommander
Jeudi 17 avril 2008
Aimé Césaire, poète et politique .





(I) Le poète.


C’était en 1958. Je me passionnais pour la poésie. Mes poètes étaient le grand Pierre Corneille, Hugo, Vigny, Rimbaud. De la poésie antillaise, je ne savais pas grand’chose. Mon érudition  se limitait à Florette Morand, à Ancelot Bélaire, à des vers d’Emile Isaac (fils d’Alexandre, le sénateur). Je n’avais même pas lu Saint-John Perse, que je ne connaissais que par la critique mesquine, totalement injustifiée d’un nain de jardin en son roman sulfureux des « Ambassades », je veux parler de Roger Peyrefitte.
Cette année là pourtant je découvris Aimé Césaire. Et d’abord par le biais de la politique. Cela peut paraître surprenant, car j’avais seize ans, et pas tellement de poils au menton. Mais, ma génération était bien plus « politisée » que celle du Rap.
J’étais loin d’être le seul à « politiser » (certes comme on peut faire à cet âge, et Victor Hugo était souvent requis : « Malheur à qui prend ses sandales, Quand les haines et les scandales, Tourmentent le peuple agité », etc) ; et à titre d’exemple, je me souviens d’une cohabitation amicale (pour la poésie, car pour la politique c’était une autre histoire !) , en salle numéro un du vieux lycée Carnot, (la salle de Permanence), avec Sony Rupaire, un peu plus âgé que moi et qui, alors, s’enivrait de Federico Garcia Lorca. Le « souci politique », (j’écris cela avec un sourire teinté d’indulgente ironie) nous requérait, et pour répondre aux menées « subversives » du cher Sony, je décidai de lire, sur les heures que je volais aux sciences mathématiques (un point commun avec Césaire ; et là s’arrête la comparaison !),  un livre qui venait de paraître aux éditions Présence Africaine : « Les Antilles décolonisées », de Daniel Guérin. L’ouvrage, bien qu’ayant suscité en moi un ennui ( presque ) mortel, m’enrichit considérablement, me contraignant à amorcer une réflexion personnelle, par delà la sensibilité de mon milieu familial. Et sa préface était d’Aimé Césaire. La date de cette lecture, qui figure, en page de garde, de ma grosse écriture maladroite d’alors, est de mars 1958.
Je décidai de lire Césaire.
C’est en décembre de cette année-là, (dans la petite librairie communiste aujourd’hui disparue, de la rue Barbès, à proximité de la rue de Nozières), que j’achetai le « Cahier d’un retour au pays natal », en même temps que, de Lénine, « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », que je ne lus effectivement que ….20 ans plus tard !
J’ouvris avec curiosité le petit livre du célèbre Martiniquais.
Je n’avais pas l’habitude de la versification libre, et fus d’abord surpris, presque désarçonné. Je repris l’ouvrage un ou deux mois plus tard. Nos professeurs de lettres, MM Tardel, Thole, nous l’avaient répété, la poésie fut d’abord orale, chantée. Nous avions, aussi, été initiés au genre épique  : « La chanson de Roland », des extraits de « l’ Illiade », de « l’Enéide ».
J’avais une belle voix, j’aimais le théâtre et en faisait un peu dans le cadre scolaire.
J’entrepris le corps à corps avec le texte de Césaire :

« Au bout du petit matin…
Va-t’en lui disais-je, gueule de flic, gueule de vache, va-t’en, je déteste les larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance. Va-t’en mauvais gris-gris, punaise de moinillon. Puis je me tournais vers des paradis-pour lui et les siens perdus, plus calme que la face d’une femme qui ment, et là, bercé par les effluves d’une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres et j’entendais monter de l’autre côté du désastre, un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires, arpentée nuit et jour d’un sacré soleil vénérien ».

Je ne faisais pas attention au sens d’abord, me laissant prendre au rythme torrentiel des phrases, à la magie des mots, nombreux, souvent rares ; rythme qui ne se dément, ne se relâche pas une seconde au long des 94 pages de mon édition.

Oui, Césaire, je n’en doutais pas était un poète, un grand poète, et toutes les subtilités, si souvent oiseuses des bousiers de la culture, je veux parler des critiques, à la recherches indéfinie des sources, analogies, ressemblances, filiations, structures, figures de rhétoriques, etc, etc, ne pourront lui ôter son indiscutable originalité.

Lisons encore, lecteurs, à haute voix : ces autres passages :


  • Au bout du petit matin.

(Les sous-titres, ponctuant ces extraits sont de la rédaction du Scrutateur).

« Au bout du petit matin, le morne accroupi devant la boulimie aux aguets de foudres et de moulins, lentement vomissant ses fatigues d'hommes, le morne seul et son sang répandu, le morne et ses pansements d'ombre, le morne et ses rigoles de peur, le morne et ses gran-des mains de vent
Au bout du petit matin, le morne famé-lique et nul ne sait mieux que ce morne bâtard pourquoi le suicidé s'est étouffé avec complicité de son hypoglosse en re-tournant sa langue pour l'avaler ; pourquoi une femme semble faire la planche à la rivière Capot (son corps lumineuse-ment obscur s'organise docilement au commandement du nombril) mais elle n'est qu'un paquet d'eau sonore
Et ni l'instituteur dans sa classe, ni le prêtre au catéchisme ne pourront tirer un mot de ce négrillon somnolent, malgré leur manière si énergique à tous deux de tambouriner son crâne tondu, car c'est dans les marais de la faim que s'est enlisée sa voix d'inanition, un mot-un-seul-mot et je-vous-en-tiens-quitte-de-la-reine- Blanche-de-Castille, un-mot-un-seul-mot, voyez- vous- ce- petit- sauvage- qui- ne- sait-pas- un- seul- des- dix- commandements- de-Dieu)
car sa voix s'oublie dans les marais de la faim,
et il n'y a rien, rien à tirer vraiment de ce petit vaurien,
qu'une faim qui ne sait plus grimper aux agrès de sa voix
une faim lourde et veule,
une faim ensevelie au plus profond de la Faim de ce morne famélique
Au bout du petit matin, l'échouage hétéroclite, les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses de l'hostie et du victimaire, les coltis infranchissables du préjugé et de la sottise, les prostitutions, les hypocrisies, les lubricités, les trahisons, les mensonges, les faux, les concussions — l'essoufflement des lâchetés insuffisantes, l'en-thousiasme sans ahan aux poussis sur-numéraires, les avidités, les hystéries, les perversions, les arlequinades de la mi-sère, les estropiements, les prurits, les urticaires, les hamacs tièdes de la dégénérescence,  (…..). » (pp.30 et 31).



A fond de cale !


« (…..). J'entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquètements des mourants, le bruit d'un qu'on jette à la mer... les abois d'une femme en gésine... des raclements d'ongles cherchant des gorges.... des ricanements de fouet... des farfouillis de vermines parmi des lassitudes...
Rien ne put nous insurger jamais vers
quelque noble aventure désespérée.
Ainsi soit-il. Ainsi soit-il.
Je ne suis d'aucune nationalité prévue
par les chancelleries
Je défie le craniomètre. Homo sum etc.
Et qu'ils servent et trahissent et meurent
Ainsi soit-il.  Ainsi soit-il.  C'était écrit
dans la forme de leur bassin.
Et moi, et moi,
moi qui chantais le poing dur
II   faut   savoir   jusqu'où   je   poussai   la
lâcheté. (p.64) ».


Un grand nègre !

« Un soir dans un tramway en face, de moi. un nègre.
C'était un nègre grand comme un pongo qui essayait de se faire tout petit sur un banc de tramway. Il essayait d'abandon-ner sur ce banc crasseux de tramway ses jambes gigantesques et ses mains trem-blantes de boxeur affamé. Et tout l'avait laissé, le laissait. Son nez qui semblait une péninsule en dérade et sa négritude même qui se décolorait sous l'action d'une inlassable mégie. Et le mégissier était la Misère. Un gros oreillard subit dont les coups de griffes sur ce visage s'étaient cicatrisés en îlots scabieux. Ou plutôt, c'était un ouvrier infatigable, la Misère, travaillant à quelque cartouche hideux. On voyait très bien comment le pouce industrieux et malveillant avait modelé le front en bosse, percé le nez de deux tunnels parallèles et inquiétants, allongé la démesure de la lippe, et par un chef-d'œuvre caricatural, raboté, poli, verni la plus minuscule mignonne petite oreille de la création.
C'était un nègre dégingandé sans rythme ni mesure. ( pp.64 et 65) ».



J’ai relu, hier, et à haute voix comme jadis, sentant venir sa mort prochaine, le Cahier.
Cinquante ans après, la prise est toujours forte, je suis toujours sous l’emprise de la morsure.

Poétiquement, bien sûr ? Pour la politique, c’est autre chose.



J’ai continué à lire Aimé Césaire au fil des années, fidèle à l’éblouissement juvénile.
Mon sentiment, et tant pis s’il doit déplaire, c’est que Césaire, -quand le temps aura fait son œuvre impitoyable, quand il aura discriminé dans
les commentaires, dans les thèses alimentaires, et les propos de « politicaillerie », ce qui est de la substance, et ce qui n’est qu’écume légère, un peu sale parfois, - comme d’autres grands (tel Montaigne dans un autre registre) est et demeurera l’homme d’un seul livre.
Il y a eu « Ferrements », « Les armes miraculeuses », « Toussaint Louverture », et « Les chiens se taisaient », (et je laisse de côté les pamphlets politiques , tel le « Discours sur le colonialisme », parce que je ne voudrais pas me montrer trop inconvenant en ce jour de deuil). On y trouve encore de belles pages, mais comme d’un faiseur qui réutilise les « trucs », les procédés qui ont réussi, un pasticheur de soi-même. Quelque chose a fui, qui ne reviendra plus, s’est envolé ;
reste du brumeux dispersé parmi les champs et les miasmes de la politique, mais rien qui équivaille à l’éclat de la pépite unique.

On ne « politise » pas impunément.

Quand, en 1939, paraît pour la première fois, à Fort de France, dans la revue Volonté le « Cahier d’un retour au pays natal », Césaire est encore vierge politiquement.
Après 1946 quelque chose est cassé.
Aimé est alors député, maire. Il sera docteur honoris causa, de je ne sais combien d’universités.
Il aura été communiste (cela ne pardonne pas, moralement, spirituellement,
humainement, même quand on en démissionne comme ce sera le cas en 1956),  autonomiste martiniquais, trop couvert d’honneurs (au pluriel ! au pluriel !) pour ne pas s’en être alourdi.

En eut-il été conscient qu’il se fut murmuré les propos sur lui-même, du duc de Guiche dans Cyrano de Bergerac :


« Voyez-vous lorsqu’on a trop réussi sa vie,
On sent,- n’ayant rien fait mon Dieu, de vraiment mal !
Mille petits dégoûts de soi, dont le total
Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;
Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
Un bruit d’illusions sèches et de regrets (…..) ».



(II) Le politique. 


Césaire, dans les semaines qui viennent sera, n’en doutons pas, l’objet d’une idolâtrie sans mesure, ni réserves. Et de la part, souvent, de ceux-là même qui ne le portent pas dans leur cœur, pour bien des raisons, et parfois à cause de la férocité naturelle que se vouent, le phénomène est connu, et ancien, les gens de lettres.
L’on parlera beaucoup, à grands coups d’encensoir, du chantre de la négritude, et, en même temps de l’humaniste, de l’homme de l’Universel (ah le cliquètement des grands mots vagues ! ) du maire incomparable qui aura sorti Fort de France, des marécages de la gestion « coloniale », etc. Cette gestion, pourtant on le sait, aura fait l’objet de critiques nombreuses, venues moins de « la droite », que des  espoirs de la génération suivantes d’hommes de lettres, dont l’incertain auteur d’un certain Texaco. Comme disait Céline, autre auteur dont on peut préférer le style littéraire à l’idéologie politique : « Le rôle de paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d’humain à humain avec quelques plaisir », surtout quand l’autre est mort.

L’on parlera, avec prolixité de l’humaniste et de son sens de l’universel, mot sous lequel on peut ranger n’importe quoi, souvent sans aucun sens de la contradiction, et des inconséquences.

On l’a pressenti dès longtemps, je suis davantage pénétré de la supériorité du Césaire poétique, de sa génialité d’artiste, que de sa pertinence politique.
 
Mais que diable allait-t-il faire en cette galère ?


  •  Un eros assez tiède pour la politique.


Dans une intéressante interview, accordée pour la télévision au journaliste Patrice Louis, M. Césaire affirme n’avoir pas eu pour la politique une envie démesurée. On l’a sollicité en 1945 pour être candidat, soutenu par le parti communiste, à la mairie de Fort de France.
Il s’est alors laissé faire. Dans la foulée, et la logique de cette promotion, il devint député, toujours communiste, de la Martinique. Son nom restera lié à la loi qui fera passer les « vieilles colonies », comme on disait, au statut de départements français.
Ici encore, Césaire déclare à Patrice Louis qu’il se sera laissé faire par la base populaire martiniquaise, mais sans chaleur ni enthousiasme.
Je ne voudrais pas faire à l’illustre défunt une querelle d’Allemand, mais c’est plutôt le contraire qui ressort des propos de ses collègues antillais de l’époque, Rosan Girard, par exemple, ou Paul Valentino.
Plus tard, après avoir rompu avec le parti communiste français (1956), ce dernier n’étant pas assez martiniquais (au sens césairien du terme) il s’orientera vers le séparatisme, se déclarera, sans rire, le plus grand « nègre marron de la Martinique », avant de passer, en 1981, un moratoire avec le gouvernement que venait d’installer François Mitterrand. Césaire a-t-il alors pensé que les revendications séparatistes risquaient d’être prises au sérieux par Paris, et reculé devant cette perspective ? Cette attitude en tout cas lui sera vivement reprochée par les « nationalistes » dont Cabort-Masson et la petite cohorte d’intellectuels qui aspiraient au pouvoir, et qui règnent aujourd’hui bien davantage sur le marigot de la critique littéraire germano-pratine, que sur les pensées du « peuple mawtiniquais ».
Etrange bonhomme !
Etrange, oui, c’est lui qui le dit, à maintes reprises dans son entretien avec Patrice Louis.
Je ne le lui reproche d’ailleurs pas, car le sentiment de l’étrangeté des choses et du monde est l’une des conditions de l’essor d’une pensée philosophique.
Mais l’étrangeté comme particularité idiosyncrasique d’un être, c’est autre chose, qui peut être dangereux, pour cet être lui-même d’abord, et aussi pour les personnes qui relèvent en quelque manière de lui quand il a, pour dominer, les charismes qu’il faut.



  •  La mère Afrique et le « nègre fondamental ».


Etrange bonhomme, oui ! Car (cf l’entretien avec P.Louis, Conversations avec Aimé Césaire, éditions Arlea) pour décrire son attitude en 1940, où il s’adonne à l’écriture plutôt que de combattre, il se justifie ainsi : « parce qu’il fallait dire non à tout un monde européen, à un monde d’assimilation, c’est-à-dire le contraire de ce que sont les Martiniquais ». Il sera cependant le rapporteur de la loi de départementalisation…. Quatre ans plus tard, en 1946 ! !
Pourquoi cet écrivain qui doit toute sa notoriété à la culture, et à la langue française, refuse-t-il (tardivement) l’appartenance à la nation française ? Lisons plutôt (Entr avec P .Louis, p.45) : « Alors je me suis dit : « Foutons en l’air tout ce conventionnel, ce français de salon, les imitations martiniquaises de la littérature française, tout ce côté placardé…Foutons tout ça en l’air ! Fouille en toi ! Allez, fouille encore et encore ! Et quand tu auras bien fouillé, tu trouveras quelque chose. Tu trouveras le Nègre fondamental ! ».

Plus loin (pp 58 et 59, notamment) Le maire de Fort de France déclare « Je me suis confondu avec le peuple martiniquais (….). Pour moi, martiniquais, retrouver le moi profond, c’était me dépouiller de toutes les défroques occidentales et françaises, et retrouver l’Afrique. C’était ça pour moi, le moi profond. Et c’est ce que beaucoup de Martiniquais ont très mal digéré ».(Souligné par le Scrutateur).


Que dirait-on d’un écrivain de la dimension  de Césaire, à la fois poète et politique, un Malraux pour la France métropolitaine, un Mishima pour le Japon moderne, qui déclarerait rechercher son moi profond et le situerait dans une « blancheur, ou une jaunitude fondamentale » ?
Tout commentaire me paraît superflu. Des terrasses de Saint-Germain des Près s’élèverait aussitôt une immense clameur de haine incoercible, d’ailleurs justifiée, pour une fois.

Monsieur Césaire, lui, plane dans des nuages d’encens ! C’est intéressant !

Pour ma part, mais je ne suis pas un aigle planant dans les hauteurs, j’ai du mal à concevoir ce qu’est ce nègre fondamental. Ne s’agirait-il pas d’un mythe, à peu près aussi consistant que celui de la fameuse « aryanité », qui, l’autre siècle, a fait tant de mal ? (l’aryen précise le Robert est ce « grand dolichocéphale blond issu de ce peuple, qui représenterait l'élément pur et supérieur de la race blanche »).

Et qu’entend Césaire par cette Afrique mère, objet de ses songes ? Le contexte semble impliquer qu’il s’agit d’une Afrique nègre. Que faire alors de cette Afrique arabe, blanche, tout au nord du continent, dont le commerce avec celle du sud, au cours des siècles, fut ce qu’il fut :cette Afrique du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, de la Lybie, de l’Egypte, de l’Arabie, du Yemen, etc ?
( Caricature d'Aimé Césaire par Arawak ).

Et puis sauf du point de vue de la couleur épidermique, évidemment, y a-t-il une si grande unité, entre les peuples noirs de toute la partie sud, est et ouest ? Ces gens-là sont-ils si uniformes, si unis politiquement, culturellement, ethniquement, que semble le croire l’ancien élève de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm ? Pour l’avoir un peu lu, lui aussi, je crois que l’ancien petit camarade de la rue d’Ulm, son ancien bizut Léopold Sédar Senghor fut plus lucide que notre grand Aimé.

Et les nègres américains sont-ils moins nègres parce que l’histoire en a fait des américains (avec leur sensibilité et personnalité propre, heureusement pour eux) ?

Dans ses « Conversations… » avec Patrice Louis, M.Césaire évoque ce jour où, après l’armistice de 1940, il est chargé d’une mission en Haïti par le gouverneur de la Martinique « un brave homme » nous dit-il avec simplicité. Ce voyage en Haïti est pour lui une « révélation ». « Ici me sont apparues les Antilles  essentielles, avec des nègres authentiques (souligné par le Scrutateur), une langue, des mœurs, toutes choses que la civilisation européenne avait plus ou moins édulcorées à la Martinique »
En ces journées d’émeutes de la faim à Port au Prince, lesdits Martiniquais apprécieront diversement ! (cet article est rédigé le 14 avril 2008).

M.Césaire est d’ailleurs conscient du hiatus entre sa sensibilité « étrange » et celle de la majorité de ses compatriotes.

Un peu amer il déclare (Opus cité p. 70) : « C’est toujours la même histoire : le moi profond et le moi superficiel. Je crois que je suis profondément antillais, et peut-être que ça gêne beaucoup de mes compatriotes qui sont plus ou moins – à des degrés divers – dans l’aliénation. C’est l’impression que j’ai » (sic !).

Pour être antillais, et libre, et équilibré, faudrait-il s’aliéner à la pensée et à la volonté d’Aimé Césaire ? Lequel se voit comme le guide d’un troupeau en transhumance : « J’ai guidé du troupeau la longue transhumance ».

L’histoire, et particulièrement celle du 20è siècle , est pleine de guides (en allemand « führer », en italien « duce », en espagnol « caudillo », etc. Il n’est pas certain que tous, au départ, aient été mal intentionnés.

Grand poète, Aimé Césaire me parait moins solide philosophiquement.
En politique il est moins philosophe que mythomane.

Je n’ai pas caché mon admiration pour l’artiste, je ne pouvais pas dissimuler mes réticences, motivées, pour l’idéologue de la politique, pour le forgeron de mythes délétères.

Ai-je été inconvenant, en ce moment d’affliction ? Il ne m’a pas semblé. La véritable estime pour un homme, notre semblable, notre frère, n’est pas de bêler au cérémonial, souvent grégaire, des cérémonies mortuaires ; et les vrais ennemis sont silencieux.

J’ai voulu, penser librement , lucidement, et je ne prétend évidemment pas avoir cerné tous les aspects d’une personnalité complexe, et d’une pensée parfois subtile.

Il m’a semblé que, bien servir la Guadeloupe ou la Martinique ce n’était pas  répéter mécaniquement les formules préfabriquées, dont on nous saoulera longtemps, mais contribuer, par l’exercice de l’esprit critique, à la découverte, même lente et partielle, de la vérité.

Et si de là où il est, Aimé Césaire consentait, même partiellement,  à ma péroraison ? !


Edouard Boulogne.







par Edouard Boulogne publié dans : Figures. communauté : Libre parole
ajouter un commentaire commentaires (3)    créer un trackback recommander
Mardi 5 février 2008
   

Hommage à Guy HAZAEL-MASSIEUX




( L’hebdomadaire l’Express a récemment consacré à la langue créole un dossier, au cœur duquel figurait une intéressante interview de Marie-Christine Hazaël-Massieux, universitaire, spécialisée dans l’étude des créoles, particulièrement du créole Guadeloupéen.
Dans son blog Guadeloupe-Attitude ( http://halleyjc.blog.lemonde.fr ) notre ami Jean-Claude Halley lui rend, hier 4 février, un juste hommage, et rappelle la difficulté qu’il y eut, il y a une trentaine d’années à lancer le grand projet de réhabilitation et de promotion du créole, dans nos sociétés, et dans le cadre universitaire.
Je voudrais aujourd’hui compléter son bel article, en parlant à mon tour de l’époux de Marie-Christine : Guy Hazaël-Massieux.
Celui-ci, (1936-1993) est né en Guadeloupe. Universitaire, agrégé d’Espagnol, docteur en  linguistique , il fut un grand créoliste. Sa thèse de doctorat   :  Phonologie et phonétique du créole de la Guadeloupe, fait autorité.
Mon texte est celui  de l’hommage que je lui ai rendu lors du colloque qui lui a été consacré, en Guadeloupe, deux ans après son décès.
Il a paru auparavant dans les Actes du colloque, sous le titre : “Créoles de la Caraïbe”, [ éditions Karthala], et dans mon livre “Libres paroles” [éditions Guadeloupe 2000] ).                              




Guy Hazael-Massieux, pionnier d’une créolité heureuse.
                   
       
G-Haza-l.jpg (Guy-Hazaël-Massieux).


(1)La chance d'une rencontre.

                            Au tout début des années soixante, jeune bâchelier, j'hésitai un instant entre le métier d'avocat et celui de professeur de philosophie. Peu auparavant , j'avais, au lycée manifesté quelque talent oratoire dans la représentation théâtrale d'une comédie de Courteline "Un client sérieux". C'était aussi le temps des grands procès politiques des leaders de l'O.A.S, en cette fin de la guerre d'Algérie. Les actualités bruissaient d'échos des plaidoiries des Maîtres Isorni, Tixier-Vignancour,  Le Corroller : pour Jouhaud! pour Salan! pour Challe!
J'entrepris résolument des études de droit.
L'analyse rigoureuse des textes, et surtout la pratique régulière des commentaires d'arrêt allaient assez vite doucher ma juvénile ardeur. Non que je n'y prisse le plus vif intérêt et n'en tirasse le plus grand profit intellectuel; mais je découvrais que le lot quotidien de l'avocat, pour n'en être peut-être que plus noble, ne correspondait en rien à ma vision quelque peu romantique des  choses. Les grandes causes, pour Dreyfus! pour Maurras! pour  Kravchenko ! étaient décidément trop rares. J'optai définitivement pour la philosophie.
Mon séjour sur les bancs de la fac de droit, en l'occurence de l'ancien Institut Vizioz, ne m'a cependant pas été inutile. De tous les avantages que j'en ai pu tirer, le plus important, qui fût aussi une chance, fût la rencontre de Guy Hazaël-Massieux.
Jeune et brillant agrégé d'espagnol, notre ami rentrait au pays pour accomplir son service militaire dans "l'aide technique", comme on faisait souvent à cette époque. Guy qui méditait déjà son projet de thèse sur le créole faisait du droit pour satisfaire son appétit boulimique de savoir, et accroître encore sa culture encyclopédique.
Nous étions peu nombreux en première et deuxième année de licence, une dizaine en tout, parmi lesquels Jean Nouvel, Félix Cherdieu-d'Alexis,Guy Hazaël. Un bon cru! Cela facilitait les contacts, les conversations sur les sujets les plus divers. Je garde le souvenir de longues et passionnantes discussions menées jusque tard dans la nuit, au café de madame Adeline sur la place de la victoire, ou, simplement, sur la place Gourbeyre, devant le tribunal de Pointe-à-Pitre. Il émanait déjà de Guy Hazaël-Massieux une autorité aussi magistrale que discrète et souriante. J'eus la chance de subir l'influence de cet aîné de quelques années. Sans lui, peut-être eus-je été tenté, -absurdement,dans le contexte politique et culturel très particulier de ces années là, par esprit de contradiction et de combativité mal conduite,- de répudier une part de l'héritage qui est pourtant tout-à-fait indiscutablement   le mien, celui du créole que je suis.

(2)Une réalité complexe : la créolité.



undefined


                            Je viens d'évoquer la question de la langue créole à la promotion et à l'exaltation de laquelle Guy Hazaël-Massieux a consacré une part importante de sa vie.
C'est que la Guadeloupe entrait en ces années 50-60 et, au moins jusqu'à la fin des années 80 dans une période turbulente de son histoire, précédemment riche déjà"de bruits et de fureurs".
La langue créole, durant cette période a été l'objet d'une tentative d'accaparement de la part de groupes idéologiques qui l'instrumentalisaient contre le français, dans le cadre d'une politique de rupture avec la France.
Dans leur"Charte Culturelle Créole", les dirigeants du G.E.R.E.C, (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créolophone) écrivent qu'en ces années là : "les implications politiques du créole sont telles qu'elles entretiennent une véritable panique chez les responsables de l'éducation(.....) La notion de français langue étrangère se trouve évoquée de manière timide et fugace" (page 25).
Pour les intégristes du créole,leur position se justifie parce que le créole a été depuis 1848 interdit dans l'enseignement,et dévalorisé dans la société par rapport au français. Ils voient dans cette interdiction un projet longuement muri et conscient, profondément "réactionnaire" pour aliéner les anciens esclaves, les déculturer, les aligner sur un hypothétique "francais moyen", en faire des zombis, des perroquets, des "jacquots", comme me dit un jour un interlocuteur antagoniste au cours d'une controverse "animée".
C'est encore ce discours que tenait en novembre 1994, un groupuscule politico-religieux : "Peu à peu nous ferons nôtre ce jugement porté sur nous,et nous aurons honte de notre culture,que nous qualifierons nous-même de "biten a vié neg" en lien avec l'esclavage. Nous aurons alors honte d'être nègres, nous aurons honte du créole que nos parents analphabètes nous interdiront de parler à la maison....Après 150 ans de ce régime, nous comprenons ce qu'on appelle aujourd'hui l'aliénation culturelle". (Document "Foi et politique",du Synode des catholiques,cité dans Guadeloupe 2000-Magazine, n°175).
Un tel discours, abondamment répercuté, diffusé, ressassé,a nui à la cause de la créolité.
De cette créolité malheureuse, beaucoup en effet ne veulent pas, et par un réflexe d'humeur ils la rejettent avec sa caricature intégriste, le bébé avec l'eau du bain.
C'est d'un tel absurde rejet que Guy Hazaël-Massieux m'a, sans trop de peine il faut le dire, très tôt dissuadé. Historiquement la répression du créole s'inscrit dans un projet d'éradication révolutionnaire global de toutes les langues régionales françaises, que l'on peut regretter, mais dont l'intention n'était pas “réactionnaire” comme le croient les créolistes malheureux.Sous la Révolution, le français, en France n'est encore très souvent parlé que par l'élite, et il est perçu comme un moyen de diffusion des idées des "philosophes" et des révolutionnaires.
A la Convention le 18/12/92 Lauthenas déclare : "Il faut que les intérêts de la République soient maintenant connus de tous ses membres : et ils ne peuvent l'être comme il convient, qu'en rendant la langue nationale parfaitement familière à tous. Partout où les communications sont génées par les idiomes particuliers,qui n'ont aucune espèce d'illustration et ne sont qu'un reste de barbarie des siècles passés, on s'empressera de prendre tous les moyens nécessaires pour les faire disparaître le plus tôt possible". (cité in Histoire-Magazine,n° 2 de février 1980,pp 34-35). Propos repris par l'abbé Grégoire le 30/09/93, et qui s'achève le 17/10/93 par un décret qui décide que les enfants doivent apprendre "à parler,lire,et écrire en langue française" dans toute la République.
Chez nous ,on le sait après la première abolition de l'esclavage, en 1794, l’esclavage sera rétabli, et les dispositions révolutionnaires sur la question du créole, ne seront pas suivie d'effets. Ce n'est qu'en 1848 que le créole sera vraiment traité en "idiome grossier" (abbé Grégoire dixit) "prolongeant  l'enfance de la raison et l'enfance des préjugés".
En Europe, on commence alors à prendre conscience que l'idéologie de la Révolution n'engendre pas que des effets positifs. Dans l'esprit d'hommes aussi différents que Joseph de Maistre, Louis de Bonald, Alexis de Tocqueville, on s'insurge contre une normalisation jacobine excessive.
L'histoire est parfois malicieuse. En 1870, trois personnalités lancent une pétition en faveur des langues provinciales, dont un certain Charles de Gaulle, grand oncle du général : "ne pouvons-nous demander (pour les idiomes provinciaux) qu'ils restent les idiomes de la poésie et de la conservation,qu'ils soient conjointement avec le français la langue de l'école primaire? N'est-ce pas un immense avantage pour un peuple que de parler deux langues? (.....) La question du reste est grave. Il s'agit ici des intérêts de plus d'un tiers de la France. La sagesse en politique, ne consiste -t-elle pas à résoudre les questions avant qu'elles aient passionné l'opinion publique? Celle des langues locales se posera tôt ou tard. Evitons les tiraillements, les haines de clocher à clocher. Que l'administration, en renonçant franchement, radicalement, aux abus du système centralisateur, achève de dissiper les derniers soupçons et d'enlever leur prétexte aux récriminations". (Ibid)
Aux Antilles à 7000 kms, en ce temps des lampes à huile et de la marine à voiles, on est loin d'adopter ce point de vue, quelque peu "réactionnaire".
En 1980 encore, dans un recueil d'entretiens publiés à l'initiative et sous la direction de Daniel Maragnès : "Les antilles dans l'impasse", un homme aussi intelligent qu'Yvon Leborgne, que je ne voudrais pas avoir l'air de récupérer, tant il est éloigné de moi, du moins en apparence, sur certaines questions politiques et philosophiques, mais que je cite parce que sur ce point son propos s'inscrit dans le fil du mien, déclare : "Les premiers instituteurs qui ont eu la tâche d'élever les premiers élèves nègres savaient parfaitement quel usage pédagogique on pouvait faire du créole, et ils se gardaient bien de confondre le créole et le français. Ils savaient très bien à quoi servait le français dans cette lutte pour la promotion sociale par laquelle a commencé la résistance anti-colonialiste, l'avènement et le progrès d'une conscience nationale. Ils savaient qu'il était urgent et nécessaire de pouvoir pénétrer les intentions les plus secrètes et les plus subtiles du Maître en possédant sa langue.(.....) Ce n'était pas satisfaction d'orgueil,c'était la constitution d'une sorte de ressort culturel qui devait pousser le Guadeloupéen, l'Antillais en général, jusqu'au sommet de la culture où on découvre la communauté profonde qu'il y a entre les peuples, jusqu'au sommet d'où on aperçoit que le français n'est pas seulement la langue du Maître, mais que c'est aussi la langue d'un peuple qui a ses traditions révolutionnaires(....)". (Les antilles dans l'impasse,édition l'Harmattan,p.116)

(3)Vers la synthèse.



Cr-oles-H-M-1.jpg



        En 1962, quand je m'entretiens avec lui, Guy Hazaël-Massieux perçoit clairement les risques du triomphe d'une créolité malheureuse. L'histoire nous a laissé de nombreuses  meurtrissures, bosses et plaies. Au lieu de les panser, certains les grattent et les exacerbent. L'idéologie marxiste alors puissante a érigé la division, l'opposition, le conflit en levain moteur de l'Histoire. Elle se sert de tous les prétextes, de tous les malaises, pour, officiellement , faire "avancer "l'Histoire dans le sens du "progrès", en réalité au service de l'impérialisme soviétique.
En Alsace,le M.R.A.L (Mouvement régionaliste d'Alsace-Lorraine) déclare cité par le journal L'Aurore du 17/10/72 : "Si notre langue et nos coutumes  ne conviennent pas aux Français de l'intérieur, séjournant en Alsace, qu'ils s'en aillent. Nous ne  les avons  pas priés de venir et leur départ ne nous causera aucune gène. Le français est une langue étrangère". Les Bretons du Front de Libération de la Bretagne "déclarent, cités dans la revue "Permanences" de juin 1973 que les ethnies souffrent d'une : "aliénation dont l'aspect principal a été la lutte entreprise par l'Etat bourgeois centralisateur contre les langues aissi riches et aussi inscrites dans la réalité populaire que le Breton,le Basque et l'Occitan".
La même technique subversive est appliquée chez nous aux Antilles. Dans l'éducation nationale particulièrement, des groupes idéologiques pratiquent une revendication de plus en plus radicale.
Calme et souriant, Guy Hazaël dans Guadeloupe 2000-Magazine (n°88 de juin 1983) rappelle que : "l'enseignement est une mission confiée à l'enseignant par toute la communauté et non pas la transmission autoritaire de névroses individuelles".
Il s'efforce de calmer le jeu en précisant que:
    (a)Le débat sur le créole est important, mais"qu'il ne doit pas se confondre avec des problèmes de statut territorial. Il touche l'homme lui-même, et les démarcations passent peut-être au sein de chacun. "(Ibid).
    (b)Le créole doit pouvoir être enseigné à l'école comme la loi française le permet. Il précise ce qui à ses yeux doit être la finalité de cet enseignement c'est-à-dire : "permettre qu'un Guadeloupéen puisse tout dire en français ou en créole (...) Rendre à chacun la disposition de son patrimoine, c'est-à-dire faire percevoir la dignité de l'héritage créole comme contribution à l'enrichissement de la culture nationale. L'enracinement n'est pas la négation d'une intégration à de plus vastes ensembles, il en est la condition". (Ibid).

(4)Pour une créolité heureuse.

    Dans un livre connu "L'invention de la France", deux sociologues, Hervé Le Bras, et Emmanuel Todd, rappellent que la France n'a pas d'unité raciale, qu'elle n'est ni celte, ni germanique, ni latine, mais un carrefour ethnique. Elle est même quelque chose de plus,  me semble t-il : une nation, un creuset de races, de mentalités, unifiées par la langue, l'administration, et historiquement le christianisme. Une diversité qui fait sa richesse et sa fragilité. La créolité est l'une de ses modalités, et de manière frappante, comme un microcosme par rapport au macrocosme : belle ébauche d'une maquette d'un monde possible de demain qui aurait réussi l'unité dans la sauvegarde des diversités.
La créolité qui s'est forgée au cours de l'histoire, au rythme des pulsations de celle-ci et des battements de coeur de la nation, est dans une phase décisive de son développement.
Guy Hazaël-Massieux récuse les attitudes extrèmes, celle du mépris, comme celle de la survalorisation de nous-mêmes. "La prise en considération du créole pose donc à la communauté antillaise, nous dit-il, une question qui la touche au coeur et qui peut donc aussi bien nous libérer de nos fantasmes (et de nos blocages) que libérer nos fantasmes et nous verrouiller dans nos refoulements."(Guadeloupe 2000,n°88,Juin 1983).
C'est avec le plus grand plaisir que j'ai accepté de participer à cet hommage rendu à Guy Hazaël-Massieux ; et l'on aura compris ce pour quoi je vois en lui l'un de mes maîtres sur les questions dont nous avons parlé.
En ce moment,je revois son visage affable et souriant, je crois entendre sa voix, cette voix un peu haut perchée, si préoccuppée de convaincre, chaleureuse et nuancée, à l'instar de sa pensée souple, subtile, extraordinairement cultivée, -lisant ce qui fut la conclusion d'un de ses grands articles  "Pour une politique de l'enseignement du créole" : Si les choses prennent le tour que nous espérons ,disait-il:"nous pourrions nous insérer dans un grand dessein où nos affinités culturelles  contribuant également à la promotion du français et du créole,nous permettraient de jouer un rôle non négligeable dans l'ensemble national."

Edouard Boulogne.


undefined (Mon livre "Libres paroles" contient entre autres choses plusieurs chapitres consacrés aux questions sur le créole. Il est en vente dans toutes les librairies de Guadeloupe, et en particulier dans les Boutiques de la presse. 
On peut aussi le commander aux distributeurs : 
En Guadeloupe : CMA- Distribution SARL BP 330. 97161.Pointe-à-Pitre Cedex. Tel 0590 26 78 62.

En Métropole : SA D.P.F., BP , 86190 Chiré-en-Montreuil.

Ou encore directement chez l'auteur Tour Massabielle. Appt 28. 97110.Pointe-à-Pitre,  contre 30 euros TTC.

               
                       
par Edouard Boulogne publié dans :