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Vendredi 27 juin 2008
Le devoir de noblesse.




(  Le mot "noblesse" est lié, à tort selon moi, à une classe sociale, un "ordre" dans la terminologie politique ante révolutionnaire en France. Cet "ordre", le deuxième, alors, en dignité, entre le Clergé et le Tiers-Etat, était, dans son esprit le plus pur, une institution estimable dont les valeurs étaient le courage, la fidélité, la tradition. Il était aussi, dans sa grande période, un ordre ouvert, puisqu'on pouvait être annobli. Force est de constater qu'il a perdu peu à peu, dans son histoire, ce caractère d'ouverture, et que certaines de ces valeurs, à la fin de l'ancien régime, s'étaient abatardies, laissant la place à l'esprit de caste, et à une certaine routine qui entraîna sa perte. La belle devise "noblesse oblige" perdit peu à peu de son sens profond.
La société dite "démocratique" dans laquelle nous vivons n'a pas substitué un véritable idéal à l'esprit de noblesse. Peut-être est-ce cela qui explique que les valeurs de la société actuelle sont devenues synonymes de réussite financière, et que le mot d'élite, renvoie, bien à tort, à la seule réussite financière, ou, à la rigueur, de réussite universitaire.
Je soutiens que la "noblesse" est un idéal; que faute d'être inspirée de cet idéal, la société moderne ne pourra que sombrer dans le matérialisme le plus méprisable, et la médiocrité. Je précise, ci-dessous, la signification que je donne à cette notion capitale. EB).

 

                    Aristocratie, noblesse ! Ces termes n’ont plus tellement cours dans le débat public. Ils paraissent incongrus, rarement adéquats à la désignation des acteurs de la vie publique, de leurs faits et de leurs gestes. Enseigne-t-on encore, dès les années de collège les vers fameux :

         « Mes pareils à deux fois ne se font point connaître

         « Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître ».

Ou encore :

         « Je revendique l’honneur d’être une cible ».

Hélas ! Akéla, le loup solitaire du Livre de la jungle, de Kipling, ou les personnages de Corneille : Rodrigue, Auguste, Polyeucte, Sévère, sont moins connus aujourd’hui des chères têtes blondes ou brunes, que Titeuf. Et leurs aînés, à Sciences Po, ou à l’ENA, sont trop occupés de « choses sérieuses », pour parler comme le petit prince de St-Exupéry, pour avoir le temps de penser à l’essentiel.

         Pourtant la société a plus besoin que jamais de cet essentiel, de ces raisons de vivre et de mourir qui donnent un sens à l’existence, et qui étaient le nerf, naguère encore, d’une vie de noble, ou d’aristocrate.

         Noble ? Ou aristocrate ? Il faut s’arrêter un moment sur le sens de ces mots qui ne sont peut-être pas interchangeables, malgré les aléas de l’histoire qui en décident parfois autrement. Car la noblesse, sous l’ancien régime se confondait avec la classe qui détenait le pouvoir, et qui est proprement l’aristocratie (de cratos : force, puissance, et aristos : le meilleur). L’aristocratie est donc le régime politique ou une élite, composée des « meilleurs », dirige, et dispose des privilèges attribués généralement à ces hommes là. ( Athéna, déesse grecque de la sagesse, incarne, à la fois, l'intelligence, et les valeurs militaires, l courage, l'abnégation, le don de soi au service de ce qui nous dépasse).

         Reste à s’entendre évidemment sur le sens du « meilleur ». Il y a une aristocratie du savoir. Aujourd’hui, l’Ecole nationale d’administration (ENA) dans le domaine de l’administration des sociétés est une aristocratie. Y être admis est une ambition et un « honneur ». Triompher des épreuves du concours, et si possible dans les premiers rangs, « dans la botte », est un motif de fierté pour les candidats et pour leurs familles. Il n’en reste pas moins que les lauréats ne sont pas, par la seule magie de l’examen, nécessairement les meilleurs à la direction des affaires politiques. Le grand Cournot a distingué avec une grande finesse tout ce qui sépare l’administrateur, le technocrate, comme nous disons aujourd’hui, du véritable homme d’ Etat : «  Le tact de l’homme d’Etat qui apprécie les circonstances, qui sent quand il faut gagner les esprits par la douceur, et quand il faut leur imposer par l’autorité ; qui se rend compte de ce qu’on peut obtenir de la multitude par la force matérielle et par la force morale, par la prudence et par l’audace, ce tact est tout autre chose que la science de l’économiste, de l’administrateur et du juge. La politique ne se distingue donc pas seulement de l’administration et de l’économie sociale par la nature des choses auxquelles elle s’applique et des besoins auxquels elle pourvoit : elle s’en distingue aussi par la nature des facultés qu’elle met en œuvre et parmi lesquelles brille au premier rang l’art du commandement ».

         Le « meilleur » n’est donc pas nécessairement le fort en thème, premier à l’ENA, et à Polytechnique. Et puis l’on peut être le meilleur démagogue, le meilleur trompeur, le plus grand voleur, et insoupçonnable ou en tout cas indéboulonnable, tant l’on a procédé avec adresse pour atteindre ce poste de pouvoir qui est aussi la source aux prébendes et avantages en espèces ou en nature. Or il est difficile de considérer la démagogie, la félonie, et la prévarication comme les attributs d’une âme noble. (  La mère et l'enfant, du Caravagio. La maternité, pensée, vécue, est un idéal noble.  Compatible, certes, avec la féminité, l'est-lle avec le féminisme, cette idéologie aigre, centrée  égoïstement sur "le moi" qu'elle obture).

         C’est pourquoi je préfère au mot d’aristocratie, celui de noblesse. Je donne à ce mot, ici, son sens moral, plus que social et politique, bien qu’un politique puisse être noble, aussi, au sens moral.

         La noblesse est donc un ensemble de qualités morales. Elle est un idéal auquel peut tendre quiconque, homme ou femme, quel que soit son milieu social, revendique l’honneur d’être homme, selon une formule d’André Malraux. L’aristocrate de naissance n’est donc, évidemment point exclu. Mais il lui faudra se pénétrer de cette remarque de Goethe : « Ce que tu as hérité de tes pères, conquiers le, afin de le mériter ».

 Et Vauvenargues fera enrager plus d’un politicien, avec son aphorisme  sur « La noblesse (qui) est la préférence de l’honneur à l’intérêt » 

         J’imagine, quelquefois, les qualités essentielles de ce que devrait être une âme noble. ( St Vincent de Paul, qui, supérieurement doué pour réussir socialement, voua sa vie, au service des pauvres. Il survit, il vit encore, par les institutions caritatives dont il fut la source brûlante, et témoigne de ce que peut la vraie mystique, étrangère à ce que l'on appelle ainsi, trop souvent, de nos jours, c'est-à-dire la recherche du confort psychologique au moyen de techniques de recherche du bien être individuel, très "new âge").

·        Elle devrait avoir, évidemment, des qualités d’intelligence et de culture, mais sans rien en elle qui pèse ou qui pose. Le 17è siècle a beaucoup prisé cette qualité, sous le nom d’ « honnêteté » Ainsi disait Pascal : « Il faut qu’on n’en puisse dire ni « il est mathématicien », ni « prédicateur », ni « éloquent », mais « il est honnête homme » ? Cette qualité universelle me suffit ».

·        Elle devrait aussi être vertueuse. Non point à ce qu’appellent ainsi les petits bourgeois du 19è siècle, mais au sens de la « virtus » des latins, cette énergie, cette force créatrice, cette générosité qui donne, admire, prend plaisir à la beauté, à la grandeur, à la réussite, des autres au lieu d’en être gênée, de s’en percevoir diminuée. Nietzsche a écrit sur le sujet d’admirables pages (mais il emploie le mot d’aristocrate) : « L’aristocrate est celui qui sait admirer, sait reconnaître l’autre, sa valeur ».

·        Elle devrait être « fidèle », méditant cette si belle formule d’Alain : « Quoique tu aies fait, mon ami, toi qui est fidèle à quelque chose, tu es esprit par cela même ». Et c’est peut-être pourquoi, parodiant un autre mot célèbre nous pourrions dire qu’il sera plus difficile à un politicien d’entrer dans la maison des nobles qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille !

·        Elle devrait être lucide, et agir pourtant. Le cours des choses du monde n’incite pas à l’optimisme. Le mensonge, la trahison sont là tout près, toujours, et l’envie, la jalousie, le ressentiment. Comme disait Pierre Boutang « Le comble c’est de tout savoir et d’agir cependant ».  En Grèce, au défilé des Thermopiles, on peut lire l’épitaphe, noble, du prêtre Megistias, non loin du lieu où le bataillon des jeunes spartiates mourut contre les Mèdes pour le salut de la civilisation : « Ce monument recouvre l’illustre Megistias qui tomba contre les Mèdes, aux rives du Sperchéios. Prophète, il avait clairement perçu l’approche de son destin. Mais il ne voulut pas abandonner les chefs de Sparte ».

·        Elle devrait être humble, aussi, et le serait d’autant plus qu’elle serait plus lucide. Pas de rodomontades, donc, pour lui, ayant médité le sort de Pierre, l’apôtre de Jésus : « Pierre prenant la parole, lui dit : « Quand tu serais pour nous une occasion de chute, tu ne le seras jamais pour moi ». Jésus lui dit : « Je te le dis en vérité, cette nuit même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois ».Et l’on sait ce qu’il en fut.

·        Je voudrais enfin que mon âme noble, tout « honnête » qu’elle fut, ( au sens pascalien), toute capable d’être quand même spectatrice du monde, où Pascal si lucide nous dit que tout n’est que mensonges et flatteries (« si nous savions ce que nos amis disent de nous quand nous ne sommes pas là, il n’y aurait plus d’amis » !), soit capable de rester nette et pure, ayant fait sien le conseil de Marcel Proust : « Tâche de rester comme tu es, revivifiant perpétuellement tes actes et tes paroles d’une pensée créatrice, ne laissant aucune place à la convention, car ce qu’on croit un simple ridicule mondain ou une simple méchanceté est la mort de l’esprit ».  

·        On pensera peut-être que je sombre dans une sorte de rêve idéaliste. Sombrer ? Vraiment ? Really ? Mais alors en bonne compagnie !

Etre « noble », est bien difficile pensera peut être le lecteur. Certes ! Mais Spinoza terminait sa fameuse Ethique par ces mots : « Tout ce qui est beau est difficile autant que rare ».

Et l’on pourrait dire, pour conclure ce chapitre, en parodiant ce qu’Eluard disait de la poésie : que, dans un monde dont toute noblesse, tout idéal aristocratique aurait disparu, les rossignols eux-mêmes se mettraient à roter !

 Edouard Boulogne.

 

Pour approfondir.

 

Sur ce sujet, la bibliographie est considérable (jusqu’à une date récente où elle se tarit).

On pourra se reporter à des auteurs comme Pascal, Corneille ; La Fontaine, Aristote (in Ethique à Nicomaque, par exemple) ; St-Exupéry ; Montherlant ; Jean Raspail, Kipling, etc.

par Edouard Boulogne publié dans : Philosophie communauté : Libre parole
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Samedi 28 avril 2007
Jaur--s.jpgch_maurras..jpegEtes-vous de gauche ou de droite?


(Nous sommes entre les deux tours de l’élection présidentielle française ou sont censés s’affronter la « droite » et la « gauche », avec un arbitre (supposé) François Bayrou, qui semble avoir pris comme devise l’aphorisme de Frédéric Dard- le père de San Antonio- « ma position politique se situe exactement au niveau du nombril, à égale distance au-dessus des parties ».
Etes-vous de droite ou de gauche ? Pour le savoir il faut connaître exactement le contenu de ces notions controversées.
L’une des fonctions du Scrutateur étant de contribuer à l’élévation de la conscience civique par l’analyse et le débat, j’ai voulu offrir à nos lecteurs une réflexion de philosophie politique sur les notions de « droite » et de « gauche », à partir de ma très ancienne expérience de professeur et de journaliste politologue.
L’article apporte d’abord de l’information, ce qui n’est pas inutile. Il propose ensuite, sur la fin, une thèse. Cette thèse est parfaitement discutable (qu’est-ce qui n’est pas discutable ?). Encore faut-il prendre le temps et la peine de la discuter .
Donc, fanatiques, esprits sommaires, passez votre chemin !
Si cette thèse est exacte, peut-être alors bien des gens classés  « à droite » (par exemple la « nouvelle droite » de monsieur Alain de Benoist, athée, et neo-païenne) ne le sont pas tant qu’ils le croient, de même que certaines consciences qui se croient de gauche le sont moins qu’elles ne pensent (horresco referens !). Mon but ici est de faire réfléchir, tout simplement.
Durant cette semaine deux articles du même genre seront consacrés au « libéralisme » (ah ! cet « ultra libéralisme » tant dénoncé par Ségolène Royal par Besancenot, Buffet, etc. Mais qu’est-ce que c’est exactement ?), et au « socialisme ».
J’ai presque envie de m’excuser auprès de mes lecteurs pour tous ces articles sérieux et austères. Mais si la conscience civique ne s’informe ni ne se forme, que peut bien signifier le mot  « démocratie » ?
Et puis Le Scrutateur continue avec toutes ses autres chroniques.
Donc je ne m’excuse pas et je souhaite : bonne, patiente, et fructueuse lecture. Ceux qui voudront contribuer à la réflexion par leurs commentaires seront les bienvenus. Edouard Boulogne).

Pour illustrer cet article, deux images :  l'une de Charles Maurras, l'autre de Jean Jaurès (stylisée).
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                « Moi, je donne à boire à tout le monde. On meurt sans distinction d’opinions ».
                    (La vivandière, dans Quatre-vingt treize, de Victor Hugo).



        Êtes-vous de gauche, de droite ? On sera peut-être tenté de répondre que ces catégories politiques, n’ont plus grand sens, sont dépassées ; tenté de vouloir se situer au-dessus de la mêlée. Que l’on prenne garde pourtant au propos d’Alain, le philosophe, qui heureusement a aussi tenu des plus propos plus intelligents « Ceux qui ne se veulent ni de gauche ni de droite, se trahissent par-là. Ils sont de droite » ! De fait Raymond Aron, il n’est pas le seul, qui, dans son livre L’opium des intellectuels, estimait dépassé le clivage sur lequel nous voulons réfléchir, fut classé « à droite », c’est-à-dire dans le monde des « salauds », ou des « chiens », pour parler comme monsieur Jean-Paul Sartre.
    Quoiqu’il en soit, Aron avait-il raison ? Droite et gauche, sont-ce des concepts acceptables en ces temps de mondialisation ?
Notons que dépassés ou non, ces concepts sont toujours revendiqués, -pas seulement en France,- par des leaders politiques, spécialement de gauche; que des millions de personnes acceptent de se ranger sous les bannières de ces messieurs, à droite et à gauche, avec plus d’acharnement à gauche, ce terme étant pour la gauche synonyme de progrès, (aah ! le pro-gres-siiisme des discours électoraux !), de générosité, de justice. La droite, toujours selon la gauche, serait plutôt symbole de conservatisme, d’immobilisme, d’égoïsme.
Vraiment ? ! Cette « définition » plutôt répandue, (mais plutôt chez les « intellectuels » que dans le peuple, car comment comprendre alors, que des majorités souvent larges, aient confié les pouvoirs exécutifs et législatifs à des hommes et des majorités de droite ?) me paraît éminemment discutable. Qui était plus conservateurs, en URSS, que les membres de la nomenklatura, que le parti communiste, instaurant d’ailleurs le règne du parti unique pour éviter toute mauvaise surprise électorale ? Qui est aujourd’hui plus conservateur, que Fidel Castro et sa camarilla ? Alors Staline, Castro, Gorbatchev, de droite ? Leurs partis, incarnation de la justice et du progrès social ? Il faut être sérieux, et laisser ces babillages aux politiciens de bas étage qui trop souvent briguent nos suffrages.

(I) Le recours à l’histoire.

Il est certain que pour définir la droite et la gauche, on ne pourra pas recourir à la méthode platonicienne de recherche des essences. Nous ne sommes pas en face d’idées pures, transcendantes, éternellement identifiables dans un éther spirituel.
    Peut-être l’histoire nous indiquera-t-elle une piste de recherche ? Et, de fait, la fuyante distinction est située historiquement. Très exactement le 28 août 1789, à la veille de la Révolution française, quand, à Versailles, lors d’une réunion de l’Assemblée Constituante, les députés se séparèrent en deux groupes, l’un à droite, partisan d’un droit de veto absolu pour le roi, l’autre à gauche, les partisans d’un régime constitutionnel.
    L’inverse était possible, et le sens des mots eut été aujourd’hui différent.
La droite fut donc à l’origine le parti fidèle au roi régnant, et aux institutions séculaires de la France, la gauche, le parti contestataire, et de plus en plus révolutionnaire. La terminologie tarda cependant à s’imposer, puisque sous la terreur, les extrémistes révolutionnaires siégeaient sur les gradins élevés de l’assemblée, les « modérés », en bas, d’où les appellations de « montagne » et de « plaine », pour désigner ces partis.
    Mais quand la monarchie fut tombée, d’où vient que la gauche resta « la gauche », bien qu’elle ne songea plus qu’à se conserver elle-même ? N’est-ce pas qu’en réalité la fidélité à la monarchie, (le parti de l’ordre) était autre chose qu’un attachement à un régime simplement politique, à un mode d’administration ? Que la Révolution, (le parti du « mouvement »), en fait, était autre chose qu’une volonté plus ou moins efficace de changement dans le mode de direction de la Nation ?

(II) L’histoire et la sociologie.

Historiens et sociologues, par la suite ont tenté de donner leur point de vue sur la question.
    Sur la droite, l’ouvrage souvent recommandé dans les facultés de droit et de sciences politiques, est celui de René Rémond : Les droites en France. Comme l’indique le titre, l’universitaire qui exerce son attention sur toute la période de la Révolution à la 5è République croit pouvoir distinguer trois tendances de la droite en France. La droite « ultra », autrement dit les royalistes, dont le poids électoral a été en s’amenuisant, même si, en 1987 encore, un sondage d’opinion effectué pour le journal Le Point, indiquait que 17% de Français accepteraient volontiers une monarchie comme elle a été restaurée en Espagne (l’équivalent, tout de même du pourcentage obtenu par la « gauche plurielle » à l’élection présidentielle de 2002, ou de François Bayrou en 2007. Les pourcentages les plus élevés se situaient chez les ouvriers (24%) et les agriculteurs (20%). René Rémond distingue encore une droite libérale, ou orléaniste, aujourd’hui représentée dans certains courants de l’UMP, et à l’UDF ; ou encore une droite nationaliste, bonapartiste, qui constitua les gros bataillons du gaullisme, et se retrouve sans doute aujourd’hui, mais dans tous les cas, quelque peu frustrée, parmi les courants de l’UMP, au Front National, et… très paradoxalement dans certains courants de « gauche » tel le mouvement représenté par Jean-Pierre Chevènement (comme par hasard voué aux gémonies par les jospiniens et autres « aubrystes »).
    Une même tentative de classification a été tentée pour la gauche par Georges Lefranc. Il distingue une gauche libérale et parlementaire, plus présente sous la 3è République que de nos jours, une gauche démocratique et anticléricale, fortement teintée, dirions-nous, de Franc-Maçonnerie, dont un bon représentant, me semble-t-il serait Michel Charasse ; la gauche socialiste et communiste (certains seraient tentés de refuser cette assimilation, non sans quelques arguments. Mais le « mot » de Maurice Babin sur les socialistes « ces communistes qui ont mis des gants », va plus loin qu’on ne pourrait croire; et enfin l’ultra gauche, Trostkystes, divers, et gauchistes « mamériens », verts à l’extérieur, mais rouges à l’intérieur.
    Ces classifications et enquêtes, si minutieuses soient-elles, ne sont pas véritablement satisfaisantes pour cerner l’essentiel de ce qui se cache derrière ces vocables de droite et de gauche. D’autant plus qu’une classification par thèmes d’actions est souvent trompeuse, les nécessités tactiques et stratégiques  de la politique conduisant parfois à de surprenantes volte-face.
    Ainsi par exemple de la décentralisation, thème de « droite » par excellence, dont Tocqueville, et Maurras (nonobstant par ailleurs leurs différences) avaient fait leur cheval de bataille, et qui est souvent revendiquée aujourd’hui par une partie importante de la gauche, traditionnellement jacobine ou centralisatrice.
Ou encore le thème de la colonisation, où la gauche aujourd’hui pourfendeuse du « colonialisme », fut à la pointe de toutes les tentatives de colonisation pour porter dans l’univers (au moins !!) les valeurs « républicaines ».
    C’est Marx et nul autre qui écrivit « Les communautés villageoises « idylliques » de l’Inde traditionnelle étaient plus pernicieuses qu’on ne pouvait le supposer car « depuis des temps immémoriaux, elles avaient été  les cellules et la base du despotisme oriental, elles enfermaient l’être humain dans le cercle le plus étroit, faisant de lui  l’instrument inerte de la superstition, le réduisant en esclavage, sous le poids de coutumes traditionnelles, le privant de toute grandeur et de toute force historique. Nous ne devons pas oublier la barbarie, la persécution quotidienne et normale des plus indescriptibles cruautés… Nous ne devons pas oublier que cette existence végétative, sans dignité, sans dynamisme, avait pour compensation l’acceptation de l’assassinat rituel comme forme de dévotion religieuse… Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés étaient pourries par des distinctions de castes et par l’esclavage ; qu ‘elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures au lieu de l’élever  et de le rendre maître des circonstances ; qu’elles poussaient à considérer un état social transitoire et contingent comme un destin naturel et inchangeable… Les Arabes, les Tartares et les Mongols avaient successivement conquis l’Inde, mais ils s’étaient adaptés à ces coutumes, étant donné que la loi de l’histoire veut que les conquérants barbares soient conquis à leur tour par la civilisation supérieure des vaincus. Les Anglais furent les premiers conquérants de l’Inde qui lui ait été supérieurs et de ce fait ils n’ont pu être contaminés par la civilisation hindoue ».
    Texte remarquable et si peu cité aujourd’hui dans l’Humanité, le Nouvel Obs, ou Le Monde. On comprendra que j’ai voulu « faire mémoire » !

(III) Le secours de la caractérologie.

Certains ont eu recours à la caractérologie pour définir notre objet. Et ces tentatives sont intéressantes.
    Se fondant sur l’observation des grandes personnalités intellectuelles et/ ou politiques de chaque camp, on a ainsi pu prétendre que l’homme de gauche est optimiste sur la nature humaine, qu’il croit à la bonté primitive des « bons sauvages » (et c’est le thème récurrent de la philosophie des lumières, éminemment contestable, mais qui commence à peine à l’être), qu’il croit à sa perfectibilité, au progrès indéfini, matériel et moral de l’humanité, que les vices et les défauts observables en société seront éradicables grâce à l’instruction. Au 19è siècle sous le portrait d’un criminel, Victor Hugo écrivait en guise de légende : « il ne sait pas lire ». Naïveté typiquement gaucharde.
    L’homme de droite au contraire serait plus pessimiste. Croyant au péché originel, il serait sceptique sur la possibilité d’accès de l’humanité à la perfection. Il ferait moins confiance aux élans du cœur, et à l’auto discipline « citoyenne » qu’à l’ordre maintenu sous l’autorité de hiérarchies de « sages », eux-mêmes soigneusement éduqués, dans la discipline la plus stricte. D’où l’importance à ses yeux de l’ordre, de la morale, de la religion, de l’autorité.
    Dans un profond petit ouvrage, Gustave Thibon a écrit une page très suggestive : « Si nous évoquons dans chaque camp, quelques personnalités supérieures (elles seules sont peut-être capables de nous fournir le grossissement nécessaire à la découverte des essences), la constatation suivante s’impose : le grand homme de droite (Bossuet, de Maistre, Maurras, etc) est profond et étroit, le grand homme de gauche (Fénelon, Rousseau, Hugo, Gide, etc) est profond et trouble. Ils possèdent l’un et l’autre toute l’envergure humaine : ils portent dans leurs entrailles le mal et le bien, le réel et l’idéal, la terre et le ciel. Ce qui les distingue, c’est ceci : l’homme de droite, déchiré entre une vision claire de la misère et du désordre humains et l’appel d’une pureté impossible à confondre avec quoique ce soit d’inférieur à elle, tend à séparer avec force le réel et l’idéal ; l’homme de gauche, dont le cœur est plus chaud, et l’esprit moins lucide, incline plutôt à les brouiller. Le premier, soucieux de garder à l’idéal son altitude et sa difficulté d’accès, flairera volontiers des relents de désordre dans les « idéals » qui courent le monde ; le second, pressé de réaliser ses nobles rêves et peut-être un peu dégoûté des ascensions sévères, sera porté à idéaliser le désordre. Ici on mêle, là on tranche ».
    Voici, me semble-t-il, qui n’est pas mal vu.

(IV) Le critère de l’utopie.

Mais la thèse qui me paraît la plus persuasive est celle qu’à développée Thomas Molnar, d’abord dans une controverse avec Jean-Marie Domenach dans la revue Esprit, il y a une vingtaine d’années, et d’autre part dans son livre : La gauche vue d’en face (Editions du Seuil).
    Cette étude qui prend en compte les penseurs essentiels sur la question, Hegel, Sartre, Lukacs, Dewey, Marx, Saint-Simon, etc conclut sur l’identification, en profondeur de la gauche et de la catégorie de pensée, utopiste.(Sur le thème de « l’Utopie », je me permet de renvoyer à mon ouvrage « Libres Paroles »).   
Molnar donne son assentiment à Jacques Maritain quand celui-ci écrit dans Le paysan de la Garonne, en 1965, «  Le pur homme de gauche déteste l’être, préférant toujours, et par hypothèse, selon le mot de Rousseau, ce qui n’est pas à ce qui est ».
    C’est ce refus de l’être qui conduit l’homme de gauche véritable, à nier les institutions, la famille, l’ordre, et à préférer l’instable, l’improvisation, la nouveauté pour elle-même. Par exemple  « Une bonne partie du prestige de la gauche dérive de ce que, sur le plan esthétique notamment, elle encourage l’expérimentation, l’aventure, l’association audacieuse des idées et des formes, l’exploration sans fin de l’incongru, du saugrenu, du tourmenté – avec l’espoir que quelque chose finira par sortir de l’invention nouvelle, de la combinaison inédite ».
    Mais ce ne sont pas les expérimentations musicales ou picturales seules qui ont été mises en œuvre par la gauche, notamment au 20è siècle. Les cent millions de morts du communisme sont le tribut qu’il a fallu payer au Dieu Utopie. Cette intéressante méditation rappelle l’autre grand ouvrage de Molnar sur L’Utopie , éternelle hérésie : « A la racine de l’utopie il y a la défiance de Dieu, l’orgueil sans limite, l’appétit d’un énorme pouvoir et l’usurpation d’attributs divins en vue de manipuler et de modeler le destin de l’homme… Le vice réel de l’utopiste est, d’abord, le désir de démanteler l’individualité humaine par la dissolution de la conscience individuelle et ensuite de la remplacer par la collectivité et la conscience fusionnée ».
    Nous voici loin, penseront peut-être certains, de la politique quotidienne, et de nos politiciens ordinaires, qui seraient les premiers surpris des vues de Hegel, Maurras, ou Molnar. Peut-être pas tant. Le candidat ordinaire, sans doute pense aux prébendes, aux honneurs, aux hochets de la politique. Il n’est pas conscient le plus souvent, que ses passions, émotions, palinodies, revirements, sont utilisées, manipulées par des chefs d’orchestre invisibles, calculateurs et profonds.
    Mais peut-être convient-il de voir plus loin que ces gens-là. Et peut-être convient-il de tenter de voir en chacun de nous, plus que les caractères limitatifs qui permettent de nous classer, ce qui nous unit en profondeur, dans la perspective du Bien commun, où ce grand tisserand qu’est le Politique selon Platon, travaille à créer cette « amitié » qu’est une nation bien conduite. C’est l’art des grands politiques, qui, toujours, en quelque manière, transcendent les clivages.

Edouard Boulogne.
par Edouard Boulogne publié dans : Philosophie
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Mercredi 11 avril 2007
L'écologisme n'est pas ce que l'on croit.

( L’écologie n’est pas seulement le souci de la propreté du milieu où l’on vit, de la recherche d’une bonne politique de l’environnement, propice à la santé et au bien vivre des êtres humains. Trop souvent les partis politiques, ou les associations écologistes jouent de l’ambiguïté d’un terme qui veut dire aussi tout autre chose et se dégrade en idéologie extrémiste et dangereuse, que l'on  appellera l’écologisme, qu’à la suite du philosophe Luc Ferry et de quelques autres je tente d’analyser ci-dessous comme annoncé la semaine dernière.
Les images illustrant cet article représentent la couverture du livre de Luc Ferry, l'affiche d'un film récent consacré à Hitler, ce grand écologiste, et enfin la photographie d'une "rave party", cette tentative de  réintégrer la nature, en deça des créations de toute civilisation). 

                      ===================

    Le philosophe Marcel de Corte a parlé d’un « pacte nuptial » entre l’homme de jadis et la nature, d’une amitié entre eux qui a été rompue dans la vie moderne. Nous étions accordés avec l’univers, en continuité  avec la nature. Le poète a traduit cette connivence de l’homme et de son milieu en des vers célèbres :

    «La nature est un temple où de vivants piliers
    Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
    L’homme y passe à travers des forêts de symboles
    Qui l’observent avec des regards familiers ».

Plus près de nous, St-Exupéry dans sa célèbre Lettre au général X a décrit ce monde de jadis, si lent, si calme : « En automne 1940, de retour d’Afrique du Nord (…) j’ai découvert la carriole et le cheval. Par elle, l’herbe des chemins, les moutons et les oliviers. Les oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière des vitres à 130 kilomètres à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lentement fabriquer des olives. Les moutons n’avaient pas pour fin exclusive de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens puisqu’ils la broutaient ».
    Ce monde traditionnel n’est plus, du moins en Occident, rongé, laminé écrasé par les valeurs modernes de rapidité, efficacité, productivité. Il faut se garder d’idéaliser le passé. Je ne suis guère un dévot des mythes de l’âge d’or, plutôt porté sur ce point au persiflage voltairien.
Mais enfin, il faut le dire, l’ordre traditionnel, consolidé par les siècles, sans parler de son charme, soudait, liait les hommes entre eux, donnait un sens à la vie et à la mort. Son érosion, sa fracture tout au long de ce 20ème siècle  laisse beaucoup d’orphelins désemparés. En cette fin de siècle, l’homme a peur. Le marxisme s’est heureusement désintégré, mais il laisse des millions d’hommes sans repères moraux et politiques, et l’Eglise catholique elle-même, qui passe par une crise d’identité, s’étant après le concile Vatican 2 trop souvent repliée  dans la sphère d’action politico-sociale au détriment du domaine métaphysique et spirituel, n’échappe pas à l’érosion générale des valeurs de l’esprit qui caractérise notre civilisation de grande consommation, de haute technicité, et de gadgets. Dieu semble absent, et beaucoup croient entendre, s’adressant à eux, la voix du Zarathoustra de Nietzsche au danseur de corde, mort : «  sombre est la nuit, sombres sont les voies de Zarathoustra. Viens, compagnon rigide et glacé ! Je te porte à l’endroit où je vais t’enterrer de mes mains ».
    On le pressent, c’est une telle situation, une telle ambiance qui engendrent sans doute, chez tant de nos contemporains décidés à s’accrocher à tout prix à n’importe quelle planche de salut, l’énorme engouement pour les sectes qui prolifèrent. C’est le terrain idéal pour la poussée rapide et en puissance des idéologies, par exemple du mouvement écologiste, plus précisément de la « deep ecology », de l’écologie profonde, qui nous vient d’Amérique.

(1) Le nouvel ordre écologique.

C’est à l’écologie que Luc Ferry, philosophe, professeur d’université, consacre un livre intéressant, parfois discutable Le Nouvel ordre écologique (éditions Grasset). Plus précisément, c’est moins l ‘écologie, science étudiant les relations des êtres vivants entre eux et avec leur milieu, que l ‘écologisme (idéologie politico-morale qui se développe autour de l’écologie), qu’analyse et critique monsieur Ferry.
    Cette idéologie est née et s’est développée en Amérique, elle a gagné l’Allemagne où elle est puissante, et tend à se développer ailleurs, notamment en France.
    Le livre de Luc Ferry tombe à point, puisque les mouvements écologistes font beaucoup parler d’eux en France, dans une assez grande ignorance du public, en ce qui concerne leurs postulats idéologiques et leurs objectifs réels.
    L’écologiste en effet passe pour un rêveur, peut-être, mais en tout cas bien sympathique, et nous projetons sur lui nos inquiétudes devant les détériorations subies quotidiennement par notre bonne vieille Terre. Un écho sur le trou de la couche d’ozone, un reportage télévisé sur l’inconcevable irresponsabilité des Russes dans leur base atomique de Mourmansk, et la côte des « partis verts » s’envole dans les sondages. D’autant plus que les Verts bénéficient souvent du vote « protestataire » de ceux que révulsent les partis politiques traditionnels. A cet égard un Weachter plus « pur » bénéficie même, chez certains, d’une côte d’amour plus élevée que celle d’un Brice Lalonde, perçu comme plus « politique ».
    Rien n’est simple pourtant, et Luc Ferry montre que Lalonde, quels que soient ses défauts et ses limites, est un écologiste environnementaliste. Son action pour l’environnement n’est pas entachée de superstition naturaliste ; elle est conçue en fonction de l’homme, de ses intérêts, de son agrément. Il s’agit donc d’un « écologisme humaniste ». L’analyse des textes de Waecter le montre bien plus proche, malgré son allure très boy scout, de l’idéologie plus qu’inquiétante de la « deep ecology », de l’écologie profonde.

(2) L’humanisme anthropocentrique de la modernité.

Luc Ferry commence par évoquer le rapport de la nature à l’homme traditionnel. C’est une vision cosmique, animiste, magique, de l’univers. Celui-ci est perçu comme un « grand vivant ». Il n’est pas rare, par exemple, rappelle l’auteur, qu’au moyen âge, des archives judiciaires nombreuses le l’attestent, on juge des animaux. Ainsi, par exemple en 1497 : « »Aux environs de la ville de Coire, il y eut une irruption subite de larves à tête noire, à corps blanc, de la grosseur du petit doigt(…) qui atteignent les racines, y plongent une dent meurtrière(…). Les habitants firent citer ces insectes destructeurs devant le tribunal provincial (…). Finalement, le juge considérant que lesdites larves étaient des créatures de Dieu, qu’elles avaient le droit de vivre, qu’il serait injuste de les priver de subsistance, il les relégua dans une région forestière et sauvage, afin qu ‘elles n’eussent plus désormais prétexte  de dévaster les fonds cultifs . et ainsi fut fait ».
    C’est en réaction contre une telle conception animiste et magique de l’univers que se développe au 17 ème , Descartes en est le théoricien le plus connu, la réaction d’un vaste mouvement scientifique et philosophique, le mécanisme. La nature est désormais exorcisée, désanimée, réduite à l’étendue géométrique et au mouvement local. Tout l’univers s’étale, soumis à l’inspection froide de la raison mathématique. Il est considéré comme une machine. Et, non seulement les minéraux et végétaux, mais les animaux eux-mêmes sont pensés comme des machines. "« Je sais bien, écrit Descartes, que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m’en étonne pas, car cela même sert à prouver qu ‘elles agissent naturellement et par ressort, ainsi qu’une horloge qui montre mieux l’heure qu’il est que notre jugement. Et c’est sans doute lorsque les hirondelles viennent au printemps qu’elles agissent en cela comme des horloges ».
    Cette nouvelle mentalité tend à substituer le modèle de l’ingénieur qui modèle et transforme la nature à celui du philosophe qui cherche à comprendre. C’est Descartes encore qui traduit ce changement de mentalité dans son célèbre Discours de la méthode : «  au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pouvions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre maîtres et possesseurs de la nature ».
    L’homme ingénieur, mathématicien, qui rapporte tout à lui, instaurateur d’un humanisme anthropocentrique (qui met l’homme au centre du monde) est l’objet de l’aversion incoercible de l’écologisme profond.
    Des penseurs nombreux, et du premier rang, sans nier le génie de Descartes ont pu critiquer la dérive anthropocentrique qui se réclame de lui, d’un point de vue chrétien. Ainsi pour s’en tenir à notre époque : Robert Aron, Gabriel Marcel, Emmanuel Mounier, Jacques Maritain. Ce dernier écrit Humanisme intégral où l’exaltation de l’homme est subordonnée à l’amour de Dieu. L’humanisme intégral est théocentrique (centré sur Dieu), respectueux de la création, d’un ordre transcendant voulu par Dieu.
    Tel n’est pas le cas de l’écologisme profond. Réactif, il ne veut connaître l’homme que rabaissé, plus exactement réintégré dans la nature, objet parmi d’autres, pas nécessairement le plus utile ni le plus sympathique.

(3) L’écologie profonde.

Assigner des animaux au tribunal, les considérer donc comme responsables et sujets de Droit, c’est superstition, pensera-t-on, « obscurantisme médiéval » ! Que nenni ! Jugez plutôt. Aux USA, en 1970, le service des eaux et forêts délivre aux entreprises Walt Disney un permis d’installer une sorte de Disneyland. C’est alors que le « Sierra Club », puissante association d’écologistes américains, porte plainte au motif que l’esthétique et l’équilibre naturel risquent d’être détruits. Plainte rejetée par la Cour, les intérêts du Sierra Club n’étant pas lésés directement par le projet. C’est alors qu’un universitaire célèbre aux USA, le professeur Stone rédige un article, prélude de tout un projet de législation, dans lequel il propose « de façon tout à fait sérieuse que nous attribuions des droits légaux aux forêts, aux océans, aux rivières et à tous ces objets qu’on appelle  « naturels » dans l’environnement tout entier ». Il s’agit pour lui de faire en sorte que la Cour considère le parc comme une personne juridique, comme une entreprise peut l’être. Depuis 1970, de telles idées ont notablement progressée dans l’opinion publique américaine. Le temps de la reconnaissance du droit des arbres ou des pierres serait venu, après « »celui des enfants, des femmes, des noirs, des indiens, voire des prisonniers ou des fous » (sic).
    En France même, ces idées avancent, et Marie-Angèle Hermitte voit d’un bon œil, dans un article d’une œuvre collective très sérieuse, les précédents par lesquels on «  fait d’une zone, choisie en fonction de son intérêt comme écosystème, un sujet de droit, représenté par un comité ou une association chargée de faire valoir son droit sur lui-même, c’est-à-dire son droit à rester en l’état ou son droit à retrouver un état supérieur ».
    Luc Ferry insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas là  de marginaux hurluberlus, mais de personnalités connues disposant du puissant appui de groupes de pression importants.
    La justification intellectuelle d’une telle idéologie semble bien être l’utilitarisme anglo-saxon qui peut être résumé ainsi : « une action est bonne quand elle tend à réaliser la plus grande somme de bonheur pour le plus grand nombre possible de personnes concernées par cette action. Elle est mauvaise dans le cas contraire ». Dans cette perspective, l’Australien Peter Singer précise que la capacité de souffrir ou de ressentir du plaisir conditionne le respect que nous devons apporter aux intérêts des autres, « il serait arbitraire de fixer cette limite au moyen d’une autre caractéristique telle que l’intelligence ou la rationalité ». (in La libération animale, éditions Grasset).
    L’enjeu du débat est clair. Il s’agit pour la « deep ecology »  de dissoudre l’humanisme traditionnel. L’homme ne serait plus seul sujet de droit, mais aussi, et d’abord, la nature, la biosphère, l’écosphère. L’homme est d’ailleurs, par ses actions souvent désordonnées, un danger pour cette biosphère, et il faut prévoir des moyens de l’empêcher de nuire.

(4) Aberrations et mauvais souvenirs.

Cette naturalisation de l’homme que Luc Ferry décrit fort bien, et minutieusement, est promue par de puissants groupes de pression. Elle est lourde de menaces pour l’humanité et constitue  certainement une polluyon intellectuelle aussi redoutable pour celle-ci que les pollutions classiques que l’on prétend dénoncer.
        Deux leaders du groupe, Arne Naesse, et Georges Sessions ont eux-mêmes condensés en huit points principaux cette idéologie. On peut y lire notamment, il faut peser chaque mot : "L’épanouissement de la vie et de la culture humaine est compatible avec une diminution substantielle de la population humaine. L’épanouissement de la vie non humaine requiert une telle diminution ".(sic !).
    Pourtant ces amoureux des arbres, des pierres, et des animaux sont pour l’avortement thérapeutique des bébés, pour l’eugénisme et l’euthanasie. Peter Singer écrit dans l’ouvrage cité ci-dessus : «  Nous pouvons logiquement soutenir qu’il y a certaines caractéristiques de certaines créatures qui donnent plus de valeur à leur vie qu’à celle d’autres créatures : mais il y aura certainement, quels que soient nos standards, des animaux non humains dont la vie aura plus de valeur que celle de certains humains. Un chimpanzé ou un cochon aurait par exemple, une conscience plus aiguë de soi et une capacité plus grande de nouer des liens que n’en aura le nourrisson gravement arriéré ou l’individu dans un état de sénilité avancée » (sic).
    Nos écologistes sont aussi pour la planification autoritaire des naissances, et William Aiken, dans une publication de grande réputation, écrit tranquillement : "Une mortalité humaine massive serait une bonne chose. Il est de notre devoir de la provoquer. C’est le devoir de notre espèce vis à vis de notre milieu, d’éliminer 90 %  (sic) de nos effectifs ".
    A cet égard, Luc Ferry a eu tout à fait raison dans son chapitre très suggestif sur le nazisme, de rappeler que le régime hitlérien dans les années 1933 à 1935 avait élaboré une législation écologiste qui préfigurait presque  en tous points celle que nous venons d’évoquer. On peut dans ces textes, lire notamment : "Le peuple allemand possède depuis toujours un grand amour pour les animaux, et il a toujours été conscient des obligations éthiques élevées que nous avons envers eux ".
    Pendant ce temps les trains chargés d’hommes roulaient vers les camps. Nuit et Brouillard.

(5) L’homme seul est sujet de droit.

L’auteur cependant ne critique pas seulement, il prétend montrer, ceci avec raison, pourquoi l’homme seul est sujet de droit.
    Luc Ferry se réclame de Rousseau, de Kant, et de la philosophie des lumières. Il revendique pour sa part un « humanisme laïc et républicain ».
    Ce qui différencie l’homme du reste de la nature, plus que la raison c’est la liberté. L’animal est tout fait dès sa naissance, enfermé dans sa nature, son patrimoine génétique. L’homme, au contraire, est indéterminé, malléable, ouvert sur un nombre indéterminé de possibles.
        Luc Ferry, dans la lignée de Sartre, refuse la notion de nature humaine ; l’homme à ses yeux est l’être d’anti nature par excellence. «  Son humanitas, écrit-il, réside dans sa liberté, dans le fait qu’il n’a pas de définition, que sa nature est de ne pas avoir de nature, mais de posséder la capacité de s’arracher à tout code où l’on prétendrait l’emprisonner ».
    C’est cette liberté qui permet à l’homme d’élaborer des lois, des usages, des coutumes, des cultures, des civilisations, une histoire ; contrairement à l’animal qui n’évolue pas. Ayant construit une civilisation, élaboré une histoire, l’homme est encore capable de s’en distancier, de les juger, réformer, refuser, révolutionner. L’homme est donc liberté car, à la différence de l’animal, qui est de part en part soumis au code naturel de l’instinct propre à son espèce plus qu’à son individualité, les êtres humains ont la possibilité de s’émanciper, voire de se révolter contre leur propre nature ».
    On voit dès lors clairement pourquoi les êtres de nature ne peuvent être sujets de droit, c’est que « la nature n’est pas un agent, un être susceptible d’agir avec la réciprocité qu’on attend d’un alter ego juridique. C’est toujours pour les hommes qu’il y a du droit, pour eux que l’arbre ou la baleine peuvent devenir les objets d’une forme de respect liée à des législations, non l’inverse ».

(6) Limites de l’ouvrage.

Toutefois, excellent pour analyser, critiquer et démystifier l’écologisme profond, la pensée personnelle de Luc Ferry présente, me semble-t-il, quelques lacunes dans son apport positif, quand il s’agit de caractériser l’homme. Il se refuse à lui reconnaître toute nature, toute essence (cf par exemple à la page 46).
    L’homme peut-il se caractériser par la seule liberté, sa capacité « d’anti nature » ? Les références de Ferry sur ce point, à Simone de Beauvoir, à Elizabeth Badinter, à Sartre surtout sont bien révélatrices.
    Qu’écrit Sartre sur ce point : L’homme tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite tel qu’il se sera fait. Ainsi il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a plus de Dieu pour la concevoir » (in L’existentialisme est un humanisme, P.22).
    L’homme est-il donc un pur esprit, un ange, n’a t-il pas un corps ? On reconnaît là les limites d’une certaine philosophie universitaire française qui n’aime pas le réel lorsque celui-ci contraint l’homme à admettre sa condition de créature, dans une création dont il n’est pas l’auteur. Une philosophie d’abord et avant tout athée, voire antithéiste (la pensée de Sartre est à cet égard L’homme en accusation particulièrement explicite), celle-là même que Ferry qualifie d’humanisme « laïc et républicain ».
    Autrement plus intéressante est l’analyse d’un grand biologiste, Pierre-Paul Grassé, dans un livre de philosophie générale sur ces questions : L’homme en accusation, (Editions Albin Michel). Il y a une nature humaine démontre cet auteur : « Comment peut-on nier l’existence de notre nature ? Elle nous étreint, elle nous saisit de partout. Elle imprègne nos actions et parfois limite notre liberté. Elle commande, par le biais psychologique, notre anthropomorphisme dont nous ne pouvons nous dépouiller même si nous soutenons qu’il n’existe pas (…) ; substituer la culture à la nature induit à faire sortir le fruit non de l’arbre, mais des circonstances extérieures, ce qui est une absurdité. Dans ce genre d’interprétation, l’Homme cesse d’ailleurs d’exister en tant que réalité biologique(…). En reniant sa nature, l’existentialiste athée se leurre, car il n’est pas en son pouvoir de changer l’ordre des choses. Sans la nature humaine, la culture humaine n’existe pas », etc (Cf L’homme en accusation, pp 201-202).
M. Ferry parle sympathiquement de la nécessité «  de construire un univers proprement humain ». Mais selon quels critères de l’humain ?  Ceux de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ? C’est un peu court. Comment ignorer que ladite Déclaration est en son fond athée ? Que pour elle le fondement du droit et de la morale est la Volonté Générale, hors de toutes références  à une vérité transcendante, à un code de valeurs à prétention (justifiée ou non, c’est un autre problème) universelle et permanente.
    Que si l’on refuse cette référence à un ordre vrai et universel, transcendant, accessible par la raison, il y a autant de définitions de l’homme que de cultures, voire d’individus, et que leur imposer « l’humanisme laïc et républicain » est injustifiable et relève d’une vision ethnocentrique et impérialiste.
    Une chose frappe, en lisant Luc Ferry, c’est la quasi totale absence de toutes références sérieuses à la pensée chrétienne. Or une philosophie chrétienne oppose à l’idéologie écologiste une critique aussi profonde et pertinente, tout en lui proposant une alternative autrement solide que celle d’un existentialisme vide.
    Le philosophe chrétien  reconnaît à l’homme une nature humaine, dont la liberté est un des attributs. Pour lui, l’homme ne se définit pas par sa capacité « d’anti nature », mais par sa capacité d’ouverture à une « surnature », un transcendant, et pour le chrétien vers l’Etre personnel qui a parlé sur le mont Sinaï, et sur les routes de Palestine sous le proconsulat de Ponce Pilate.
    Un tel acte de foi ne relève pas de la superstition, et est parfaitement digne d’une confrontation avec la philosophie la plus sérieuse et avec la recherche scientifique la plus rigoureuse dans son état le plus actuel. Il suffit pour s’en convaincre de lire Pierre-Paul Grasset,       et quelques autres !
    Tel quel Le Nouvel Ordre Ecologique de Ferry mérite une lecture attentive. Il est utile, excitant pour l’esprit et rappelle à la pensée chrétienne les vrais défis auxquels elle est appelée à répondre; défis qui sont aussi un devoir de charité. Défis sur le point d’être relevés, avec la récente création, à l’initiative de maîtres consacrés : Jeanne Parain-Vial, Roger Arnaldez, et de jeunes espoirs de la philosophie française, Henri Hude, Jean-Louis Vullierme, d’une Association des philosophes chrétiens.

Edouard BOULOGNE.

Pour approfondir .

Dans une bibliographie pléthorique, outre l’ouvrage de Luc Ferry on se reportera utilement à :
* Pascal Bernardin : L’empire écologique (Editions Notre Dame des grâces).
par Edouard boulogne publié dans : Philosophie communauté : Livres.
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Jeudi 5 avril 2007
(Le numéro 94, Hiver 2006-07, de la revue trimestrielle CATHOLICA, vient de sortir, avec notamment un article d’E.Boulogne, qu’on pourra lire ci-dessous.
Le Scrutateur recommande vivement la lecture de Catholica, intéressante revue de culture générale. (voir le lien internet ci-contre). On peut en demander un numéro spécimen gratuit en écrivant à Catholica, 42 rue Dareau, 75014 Paris).


MAURRAS, le chaos et l’ordre.
(Stéphane Giocanti. Flammarion. Collection Grandes Biographies. 579 pages). La photographie ci-contre est celle de Charles Maurras.



    Malgré l’existence de différentes filières se réclamant de Charles Maurras, ce dernier, en 2006, demeure peu connu et marginalisé dans le débat politique.
Quand par hasard, dans les médias, ou dans un débat politique, il se trouve quelqu’un pour l’évoquer, c’est toujours une caricature sommaire qu’il propose, un repoussoir qu’il agite, Maurras passant alors pour le type même du doctrinaire rigide, qui se serait gravement compromis pendant la guerre avec l’occupant, un « collaborateur » donc, condamné, à la libération, pour « intelligence avec l’ennemi ».
    Cette constance même du politiquement correct contre le maître de Martigues est un bon signe. Il dénote chez les fonctionnaires du conformisme ambiant une inquiétude, le pressentiment que le relatif « coma » maurrassien est parfaitement réversible, que ses analyses, son message, sa doctrine peuvent avoir un avenir, et que cette sentence du maître est toujours vraie : « tout désespoir en politique est une sottise absolue ».
D’autant que, régulièrement au fil des générations il se trouve des disciples, qui, non sans péril pour leur carrière, entretiennent la flamme du souvenir. Ce furent Henri Massis et Michel Mourre, dans les années cinquante, Gérard Leclerc, et Pierre Boutang dans les années 70 et 80, Aujourd’hui Stéphane Giocanti qui publie aux éditions Flammarion un brillant « Maurras, le chaos et l’ordre ».
Biographie, plus qu’étude théorique, l’ouvrage n’en est pas moins riche en analyses sur la pensée de Maurras, et ne se borne pas à la description du périple du chef de l’action française, s’intéressant aussi, longuement, à l’œuvre littéraire, et à l’homme Maurras, personnalité riche et complexe, dissimulant sous la dureté apparente du personnage politique, une réelle fragilité, une tendresse qu’ont su lui rendre, ceux, peut-être trop rares, qui, sous le masque ont percé son secret.
Ainsi découvrons nous un Maurras amoureux, là où trop longtemps, à l’exception de quelques initiés,  on n’avait aperçu qu’un célibataire froidement voué tout entier au combat politique.
P. Boutang (cf . Maurras, la destinée et l’œuvre, La Différence), avait entrouvert des horizons sur ce Maurras inconnu. Stéphane Giocanti, sur ce plan se montre plus disert, avec cependant un tact et une discrétion dont on lui sait gré.
Il sait aussi, tout au long de l’ouvrage nous découvrir le point nodal de la vie de son modèle, et qui justifie le sous-titre  du livre : ce combat du jour et de la nuit, de l’ordre et du chaos qui sous-tend le combat de Maurras depuis la surdité qui le frappe, à l’âge de quatorze ans, et, ruinant tous les projets qu’il avait jusqu’alors nourri, le confronte au problème du mal, à la fragilité des êtres et des choses, à ce monde « qui, écrit-il,  nous apparaît touché, frappé de quelque blessure qui porte atteinte à l’intégralité de sa norme au jeu primitif de sa loi ». 
Giocanti consacre de nombreuses pages au jeune Maurras, au temps où sa pensée se forge, et notamment à Paris, aux efforts titanesques qu’il dût consentir pour sortir de la prison mentale et affective où risquait de l’enfermer sa surdité.
Il insiste sur l’influence de Frédéric Mistral sur le jeune écrivain et critique, et sur le rôle, en retour, décisif de ce dernier avec sa fougue, son talent, son incontestable charisme de leader, pour faire entendre le message du grand félibre au-delà de la Provence. Ainsi se forgea, dès le début, l’un des points majeurs du maurrassisme, la doctrine de la décentralisation nécessaire, à ses yeux,  à la reconstitution d’un corps social sain.
Il nous montre un Maurras, surmontant par un prodigieux effort de volonté et d’intelligence ce si lourd handicap de la surdité pour « un homme de communication », et nouant des relations avec tout ce que la France compte alors d’esprits remarquables dans le monde de la pensée, du journalisme, et de la politique.
Sur la crise survenue en 1926 entre l’Eglise catholique et l’AF, sur les rapports complexes entre Maurras, l’AF, et les prétendants, en particulier Henri VI, Comte de Paris, sur le rôle si important de l’art, en particulier de la poésie dans la vie et l’œuvre de Maurras, Giocanti est quasiment exhaustif, s’appuyant non seulement sur une lecture attentive des textes, mais sur d’innombrables témoignages, et le dépouillement d’archives dont certaines jusqu’alors inexplorées.
Les sixième et septième parties du livre s’attachent à l’étude difficile de l’attitude de Maurras et de son mouvement face à la montée des périls, dans l’avant guerre, et durant la dramatique période de l’occupation.
L’anti germanisme de Maurras n’ était pas une vulgaire xénophobie à l’égard des « boches ». Giocanti n’a pas de peine à établir comme on pouvait le constater dès la parution du Dictionnaire Politique et Critique, dans les années 30, que c’est à une véritable analyse du nazisme et par delà ce dernier du phénomène totalitaire que se livre Maurras pour les récuser radicalement  : « Quand l’autorité de l’Etat est substituée à celle du foyer, à l’autorité domestique, quand elle usurpe sur les autorités qui président naturellement à la vie locale, quand elle envahit les régulateurs autonomes de la vie des métiers et des professions, quand l’Etat tue ou blesse, ou paralyse les fonctions provinciales indispensables à la vie et au bon ordre des pays, quand il se mêle des affaires de la conscience religieuse et qu’il empiète sur l’Eglise, alors ce débordement d’un Etat centralisé et centralisateur nous inspire une horreur véritable : nous ne concevons pas de pire ennemi ».
Le chantre de la déesse France, le défenseur des libertés fondamentales, le philosophe qui, dans l’Antigone de Sophocle, prend parti pour Antigone contre Créon, aurait-il durant l’occupation trahi tous ses engagements, renié l’âme de toute sa vie. Aurait-il collaboré avec l’occupant nazi ?
Stéphane Giocanti n’est évidemment pas le premier à pulvériser de telles assertions Mais il le fait avec une minutie exceptionnelle, un talent et une honnêteté rares.
L’une des forces de son discours est là : dans cette volonté de transparence, de ne rien passer au maître.
Enfin, Maurras fut un homme ! Le considérer comme un dieu infaillible n’est pas le meilleur service qu’on puisse lui rendre devant l’histoire.
Fallait-il poursuivre la publication de l’Action Française après 1940, et plus encore après l’invasion de la zone sud par les Allemands, alors que la censure ne pouvait manifestement laisser passer que les articles qui, même indirectement ne nuisaient pas à l’entreprise guerrière de l’occupant ?
 Maurras ne se rendait-il pas compte que son antisémitisme d’Etat, pour n’être en rien assimilable au racisme nazi, ne pouvait, dans un contexte tragique, que nuire aux juifs, Français ou non, et à l’Action Française elle-même ?
Giocanti insiste sur le manque d’informations où se trouve, à Lyon, l’AF ; sur   l’isolement de Maurras en ces années noires, où ses grands partenaires, Léon Daudet, Jacques Bainville sont morts, où le jeune Boutang est en Afrique du Nord, hors d’état de le conseiller utilement.
Le même Boutang aurait suggéré à Maurras de passer en Algérie pour y publier le journal. Pourquoi Maurras s’y est-il refusé ? Est-il sacrilège d’invoquer l’âge, la crainte que peut éprouver un homme, sourd de surcroît, à rompre avec ses habitudes et à se risquer dans ce qui pouvait lui apparaître comme une aventure risquée ?
Restant à Lyon, Maurras fit ce qu’il put, commit sans doute des erreurs d’analyse, des écarts de plume. Mais rien qui put justifier l’inqualifiable procès qui lui fut fait, et la condamnation qui s’en suivit.


Edouard Boulogne.
par Edouard boulogne publié dans : Philosophie communauté : Livres.
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Samedi 10 mars 2007
L’esprit de l’athéisme et son destin.
(Dominique Folscheid. La Table Ronde. Collection la petite vermillon. 510 pages. Octobre 2003).

( Un peu de philosophie aujourd’hui, car la vocation du Srutateur est, aussi, philosophique. De toute façon l’article n’est pas très long, et nous retrouverons dès demain nos chroniques habituelles. Cette critique de l’ouvrage du philosophe Dominique Folscheid, professeur à l’université d’Orsay, a paru en 2005 dans la revue Catholica).

Ce gros ouvrage n’est pas une histoire des idées philosophiques sur l’athéisme, même si les références et analyses philosophiques et théologiques, sont nombreuses, et fouillées. L’histoire de l’athéisme n’en est pas la philosophie, que l’auteur se propose de dégager. Ce qui le conduit à constater la difficulté de constituer une essence de l’athéisme à partir de ses concrétisations.
Car l’athéisme est d’abord un mouvement, un développement. Ses formes successives ne sont que des avatars ou des étapes d’un projet à partir d’un noyau actif. Ce noyau est une récusation radicale de toute médiation de Dieu comme existant.
On y distingue deux pôles : « d’un côté la position ou la négation de Dieu selon l’immédiateté, de l’autre la position ou la négation de Dieu selon la médiation. Dans tous les cas il s’agit de ruiner l’articulation de Dieu et de la médiation, aussi bien en posant Dieu sans médiation, qu’en posant la médiation sans Dieu».
D.Folscheid établit aussi que le terme lui-même d’athéisme n’a de sens précis qu’en occident dont il est le produit culturel, et qu’il ne prend de consistance que par rapport au christianisme et, constamment, parfois furieusement, contre lui : « sans le christianisme l’athéisme reste polémique, relatif, vague. Avec le christianisme, contre lui, il parvient à se structurer ».
Il y a dans l’athéisme un refus déterminé de la médiation absolue de l’être, proposée par le christianisme, et par cela même, (toute médiation impliquant d’une certaine manière un recours à l’autre,) un refus de toute médiation, et une volonté d’immédiatisation de tout ce qui est. Là est l’origine de toutes les tentatives réductionnistes, qui se sont succédées, depuis les lumières particulièrement, naturalisme, positivisme, scientisme, auxquelles l’auteur consacre de suggestives, et substantielles analyses. Les radioscopies de Rousseau, Feuerbach, Freud, et de nos récents structuralistes, sont particulièrement instructives. Toutes ces « réductions », s’accordent pour prétendre que la vérité du sens est le non sens, que les jeux du hasard et de la nécessité rendent compte de tout.
La linguistique, dans une période récente a été embauchée au service du nihilisme métaphysique. « La ruine de l’économie de la médiation absolue est consommée dans le triomphe de la référence sans référent, du sens sans signification, de la donne sans données, du don sans donateur, de l’objectivité sans objet (remplacé par la structure), de la subjectivité sans sujet (décentré vers l’inconscient anonyme ».
C’est l’accomplissement du propos de Max Stirner, qui regrettant que jusqu’à lui l’athéisme, manquant d’audace et de logique, n’avait jamais fait que changer de religion et de Dieu, escomptait qu’il deviendrait une cause digne de ce nom quand il ne serait fondé sur rien, car « le moi qui est libre de Dieu comme de la nature c’est le moi créateur ex nihilo » ! Seulement alors « l’homme devient un existant sans essence, une liberté sans nature ». Sartre n’a rien inventé.
Ces lignes ne donnent qu’une mince idée de la richesse et de la consistance de l’ouvrage de Dominique Folscheid, dont le « défaut », si c’en est un, est l’extrême densité d’une enquête et d’une réflexion, dont il serait navrant que ceux qui sont capables de la suivre n’en fassent pas bénéficier, d’une manière ou d’une autre, ceux pour qui elles ont été menées, ces personnes humaines que l’athéisme précédemment défini, réduit au statut de machines « intégralement  immergées dans l’immanence, d’où elles n’émergent plus qu’à titre de plis plus ou moins saillants ».

                        Edouard BOULOGNE.

(S 19/02/05)