
( Le mot "noblesse" est lié, à tort selon moi, à une classe sociale, un "ordre" dans la terminologie politique ante révolutionnaire en France. Cet "ordre", le deuxième, alors, en dignité, entre le Clergé et le Tiers-Etat, était, dans son esprit le plus pur, une institution estimable dont les valeurs étaient le courage, la fidélité, la tradition. Il était aussi, dans sa grande période, un ordre ouvert, puisqu'on pouvait être annobli. Force est de constater qu'il a perdu peu à peu, dans son histoire, ce caractère d'ouverture, et que certaines de ces valeurs, à la fin de l'ancien régime, s'étaient abatardies, laissant la place à l'esprit de caste, et à une certaine routine qui entraîna sa perte. La belle devise "noblesse oblige" perdit peu à peu de son sens profond.
La société dite "démocratique" dans laquelle nous vivons n'a pas substitué un véritable idéal à l'esprit de noblesse. Peut-être est-ce cela qui explique que les valeurs de la société actuelle sont devenues synonymes de réussite financière, et que le mot d'élite, renvoie, bien à tort, à la seule réussite financière, ou, à la rigueur, de réussite universitaire.
Je soutiens que la "noblesse" est un idéal; que faute d'être inspirée de cet idéal, la société moderne ne pourra que sombrer dans le matérialisme le plus méprisable, et la médiocrité. Je précise, ci-dessous, la signification que je donne à cette notion capitale. EB).
Aristocratie, noblesse ! Ces termes n’ont plus tellement cours dans le débat public. Ils paraissent incongrus, rarement adéquats à la désignation des acteurs de la vie publique, de leurs faits et de leurs gestes. Enseigne-t-on encore, dès les années de collège les vers fameux :
« Mes pareils à deux fois ne se font point connaître
« Et pour leurs coups d’essai veulent des coups de maître ».
Ou encore :
« Je revendique l’honneur d’être une cible ».
Hélas ! Akéla, le loup solitaire du Livre de la jungle, de Kipling, ou les personnages de Corneille : Rodrigue, Auguste, Polyeucte, Sévère, sont moins connus aujourd’hui des chères têtes blondes ou brunes, que Titeuf. Et leurs aînés, à Sciences Po, ou à l’ENA, sont trop occupés de « choses sérieuses », pour parler comme le petit prince de St-Exupéry, pour avoir le temps de penser à l’essentiel.
Pourtant la société a plus besoin que jamais de cet essentiel, de ces raisons de vivre et de mourir qui donnent un sens à l’existence, et qui étaient le nerf, naguère encore, d’une vie de noble, ou d’aristocrate.
Noble ? Ou aristocrate ? Il faut s’arrêter un moment sur
le sens de ces mots qui ne sont peut-être pas interchangeables, malgré les aléas de l’histoire qui en décident parfois autrement. Car la noblesse, sous l’ancien régime se confondait avec la
classe qui détenait le pouvoir, et qui est proprement l’aristocratie (de cratos : force, puissance, et aristos : le meilleur). L’aristocratie est donc le régime politique ou une élite,
composée des « meilleurs », dirige, et dispose des privilèges attribués généralement à ces hommes là.
( Athéna, déesse grecque de la
sagesse, incarne, à la fois, l'intelligence, et les valeurs militaires, l courage, l'abnégation, le don de soi au service de ce qui nous dépasse).
Reste à s’entendre évidemment sur le sens du « meilleur ». Il y a une aristocratie du savoir. Aujourd’hui, l’Ecole nationale d’administration (ENA) dans le domaine de l’administration des sociétés est une aristocratie. Y être admis est une ambition et un « honneur ». Triompher des épreuves du concours, et si possible dans les premiers rangs, « dans la botte », est un motif de fierté pour les candidats et pour leurs familles. Il n’en reste pas moins que les lauréats ne sont pas, par la seule magie de l’examen, nécessairement les meilleurs à la direction des affaires politiques. Le grand Cournot a distingué avec une grande finesse tout ce qui sépare l’administrateur, le technocrate, comme nous disons aujourd’hui, du véritable homme d’ Etat : « Le tact de l’homme d’Etat qui apprécie les circonstances, qui sent quand il faut gagner les esprits par la douceur, et quand il faut leur imposer par l’autorité ; qui se rend compte de ce qu’on peut obtenir de la multitude par la force matérielle et par la force morale, par la prudence et par l’audace, ce tact est tout autre chose que la science de l’économiste, de l’administrateur et du juge. La politique ne se distingue donc pas seulement de l’administration et de l’économie sociale par la nature des choses auxquelles elle s’applique et des besoins auxquels elle pourvoit : elle s’en distingue aussi par la nature des facultés qu’elle met en œuvre et parmi lesquelles brille au premier rang l’art du commandement ».
Le « meilleur » n’est donc pas nécessairement le fort en
thème, premier à l’ENA, et à Polytechnique. Et puis l’on peut être le meilleur démagogue, le meilleur trompeur, le plus grand voleur, et insoupçonnable ou en tout cas indéboulonnable, tant l’on a
procédé avec adresse pour atteindre ce poste de pouvoir qui est aussi la source aux prébendes et avantages en espèces ou en nature. Or il est difficile de considérer la démagogie, la félonie, et
la prévarication comme les attributs d’une âme noble.
( La mère et l'enfant, du Caravagio. La maternité, pensée, vécue, est un idéal noble. Compatible, certes, avec la
féminité, l'est-lle avec le féminisme, cette idéologie aigre, centrée égoïstement sur "le moi" qu'elle obture).
C’est pourquoi je préfère au mot d’aristocratie, celui de noblesse. Je donne à ce mot, ici, son sens moral, plus que social et politique, bien qu’un politique puisse être noble, aussi, au sens moral.
La noblesse est donc un ensemble de qualités morales. Elle est un idéal auquel peut tendre quiconque, homme ou femme, quel que soit son milieu social, revendique l’honneur d’être homme, selon une formule d’André Malraux. L’aristocrate de naissance n’est donc, évidemment point exclu. Mais il lui faudra se pénétrer de cette remarque de Goethe : « Ce que tu as hérité de tes pères, conquiers le, afin de le mériter ».
Et Vauvenargues fera enrager plus d’un politicien, avec son aphorisme sur « La noblesse (qui) est la préférence de l’honneur à l’intérêt »
J’imagine, quelquefois, les qualités essentielles de ce que devrait être une âme noble.
( St Vincent
de Paul, qui, supérieurement doué pour réussir socialement, voua sa vie, au service des pauvres. Il survit, il vit encore, par les institutions caritatives dont il fut la source brûlante, et
témoigne de ce que peut la vraie mystique, étrangère à ce que l'on appelle ainsi, trop souvent, de nos jours, c'est-à-dire la recherche du confort psychologique au moyen de techniques de
recherche du bien être individuel, très "new âge").
· Elle devrait avoir, évidemment, des qualités d’intelligence et de culture, mais sans rien en elle qui pèse ou qui pose. Le 17è siècle a beaucoup prisé cette qualité, sous le nom d’ « honnêteté » Ainsi disait Pascal : « Il faut qu’on n’en puisse dire ni « il est mathématicien », ni « prédicateur », ni « éloquent », mais « il est honnête homme » ? Cette qualité universelle me suffit ».
· Elle devrait aussi être vertueuse. Non point à ce qu’appellent ainsi les petits bourgeois du 19è siècle, mais au sens de la « virtus » des latins, cette énergie, cette force créatrice, cette générosité qui donne, admire, prend plaisir à la beauté, à la grandeur, à la réussite, des autres au lieu d’en être gênée, de s’en percevoir diminuée. Nietzsche a écrit sur le sujet d’admirables pages (mais il emploie le mot d’aristocrate) : « L’aristocrate est celui qui sait admirer, sait reconnaître l’autre, sa valeur ».
· Elle devrait être « fidèle », méditant cette si belle formule d’Alain : « Quoique tu aies fait, mon ami, toi qui est fidèle à quelque chose, tu es esprit par cela même ». Et c’est peut-être pourquoi, parodiant un autre mot célèbre nous pourrions dire qu’il sera plus difficile à un politicien d’entrer dans la maison des nobles qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille !
· Elle devrait être lucide, et agir pourtant. Le cours des choses du monde n’incite pas à l’optimisme. Le mensonge, la trahison sont là tout près, toujours, et l’envie, la jalousie, le ressentiment. Comme disait Pierre Boutang « Le comble c’est de tout savoir et d’agir cependant ». En Grèce, au défilé des Thermopiles, on peut lire l’épitaphe, noble, du prêtre Megistias, non loin du lieu où le bataillon des jeunes spartiates mourut contre les Mèdes pour le salut de la civilisation : « Ce monument recouvre l’illustre Megistias qui tomba contre les Mèdes, aux rives du Sperchéios. Prophète, il avait clairement perçu l’approche de son destin. Mais il ne voulut pas abandonner les chefs de Sparte ».
· Elle devrait être humble, aussi, et le serait d’autant plus qu’elle serait plus lucide. Pas de rodomontades, donc, pour lui, ayant médité le sort de Pierre, l’apôtre de Jésus : « Pierre prenant la parole, lui dit : « Quand tu serais pour nous une occasion de chute, tu ne le seras jamais pour moi ». Jésus lui dit : « Je te le dis en vérité, cette nuit même, avant que le coq chante, tu me renieras trois fois ».Et l’on sait ce qu’il en fut.
· Je voudrais enfin que mon âme noble, tout « honnête » qu’elle fut, ( au sens pascalien), toute capable d’être quand même spectatrice du monde, où Pascal si lucide nous dit que tout n’est que mensonges et flatteries (« si nous savions ce que nos amis disent de nous quand nous ne sommes pas là, il n’y aurait plus d’amis » !), soit capable de rester nette et pure, ayant fait sien le conseil de Marcel Proust : « Tâche de rester comme tu es, revivifiant perpétuellement tes actes et tes paroles d’une pensée créatrice, ne laissant aucune place à la convention, car ce qu’on croit un simple ridicule mondain ou une simple méchanceté est la mort de l’esprit ».
· On pensera peut-être que je sombre dans une sorte de rêve idéaliste. Sombrer ? Vraiment ? Really ? Mais alors en bonne compagnie !
Etre « noble », est bien difficile pensera peut être le lecteur. Certes ! Mais Spinoza terminait sa fameuse Ethique par ces mots : « Tout ce qui est beau est difficile autant que rare ».
Et l’on pourrait dire, pour conclure ce chapitre, en parodiant ce qu’Eluard disait de la poésie : que, dans un monde dont toute noblesse, tout idéal aristocratique aurait disparu, les rossignols eux-mêmes se mettraient à roter !
Edouard Boulogne.
Pour approfondir.
Sur ce sujet, la bibliographie est considérable (jusqu’à une date récente où elle se tarit).
On pourra se reporter à des auteurs comme Pascal, Corneille ; La Fontaine, Aristote (in Ethique à Nicomaque, par exemple) ; St-Exupéry ; Montherlant ; Jean Raspail, Kipling, etc.
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LE SCRUTATEUR.
Etes-vous de gauche ou de droite?
l’écologisme, qu’à la suite du philosophe Luc Ferry et de quelques autres je tente d’analyser
ci-dessous comme annoncé la semaine dernière.
Les images illustrant cet article représentent la couverture du livre de Luc Ferry, l'affiche d'un film
récent consacré à Hitler, ce grand écologiste, et enfin la photographie d'une "rave party", cette tentative de réintégrer la nature, en deça des créations de toute civilisation). 