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Mercredi 9 juillet 2008

HISTOIRE

 

PAGE D'HISTOIRE : le cyclone 1928.

 

 

Jusqu'à la fin d'octobre nous voici entré dans la saison des cyclo­nes. Les amateurs d'émotions for­tes prétendent qu'à bien des signes nous devrions être frappés en cette année 2008.

Dieu ne les entende pas !

Quoiqu'il en soit, et pour des rai­sons purement documentaires, Le Scrutateur a choisi ce mois-ci d'évoquer l'un des cyclones les plus violents qui ait frappé la Gua­deloupe et reste imprimé dans la mémoire collective, celui de sep­tembre 1928. Pour cela j’ai puisé dans les archives de mon ancien journal Guadeloupe 2000 qui consacra un numéro spécial à l’évènement dans son numéro 123 de juin-juillet 1987.

Rappelons brièvement les carac­téristiques de ce sinistre : dépres­sion barométrique atteignant 707 mm (contre 760 en temps ordinaire) accompagnée d'un vent extrême­ment violent. Plus la dépression est faible, plus la violence du vent est grande. De plus, la tempête s'accompagna de pluies torrentiel­les, d'une montée de la mer assez loin dans les terres et d'un tremble­ment de terre, selon de nombreux témoins.

Conséquences : 1270 victimes pour l'île et des dégâts matériels énormes, certaines petites commu­nes ayant été presque entièrement rasées, Pointe-à-Pitre ayant ses faubourgs abattus et le centre même très endommagé. Face à ce triste bilan, des points réconfor­tants , notamment l'attitude de nos conci­toyens - à la fois courageux et sans plaintes excessives devant l'épreuve - Au contraire ils s'exhor­taient mutuellement à relever les ruines : les journaux de l'époque en font foi . Tel père de famille, après avoir perdu 2 fils, faisait cependant partie d'un Comité de secours. Ainsi se révélait le sens chrétien de tous, pour qui la vie ne se limitait pas à la pierre tombale. Tous témoignaient qu'ils savaient ainsi porter leur esprit vers l'au delà et, en définitive, vers Dieu , refuge des disparus autant que secours des survivants.

Autre point réconfortant : le sens de l'entraide parmi les hom­mes du monde occidental. Parmi les peuples de ce monde occidental tant décrié, si matérialiste, nous dit-on, on trouva l'aide de la Martini­que, et en particulier de Fort-de-France, dont le maire vint jusqu'à nous ; celle des Etats-Unis, du Canada, de l'Indochine alors fran­çaise, et surtout du gouvernement central lui-même : 100 millions ( de l’époque) fu­rent envoyés aussitôt pour nous aider à nous relever de nos ruines (dont 6 furent confiés au grand poète catholique Paul Claudel, alors ambassadeur de France à Washing­ton et venu spécialement à Pointe-à-Pitre nous les remettre).

Pour compléter ce schéma, lais­sons maintenant la plume à deux témoins, que j’ai bien connus, aujourd’hui décédés et qui ont failli perdre la vie au cours du cyclone. Leur histoire nous est précieuse ; bien que briè­vement contée, elle nous remettra mieux dans l'ambiance que les arti­cles d'hier et d'aujourd'hui.

E.Boulogne.

  (A Pointe-à-Pitre, une maison s'est effondré sur elle-même et le balcon du 1er étage est au niveau de la rue).

SOUVENIR D'UN RESCAPE (Il s’agit de monsieur Eugène Bonnet, qui travaillait alors dans l’île de Marie Galante, une dépendance de la Guadeloupe. La science météorologique était bien moins développée qu’aujourd’hui, et monsieur Bonnet, comme les autres Guadeloupéens découvrirent le monstre cyclonique au moment même, ou à peu près, où il s’abattait sur nos îles. En 1951, encore, dans la ville du Moule, où à l’âge de neuf ans je passais les vacances en famille, un cyclone qui heureusement nous épargna, fut annoncé quelques heures seulement avant l’heure de son passage présumé, par un garde champêtre de la commune, « à son de caisse ». Le texte de M.Bonnet fut écrit spécialement pour Guadeloupe 2000 en 1987.).

 

« Le 12 septembre 1928 à Grand-Bourg (Marie-Galante), au lever du jour, le ciel brumeux, la mer houleuse, le vent déjà violent, augmentant pro­gressivement d'intensité et soufflant en outre par rafales, avaient mis la ville en émoi, la plupart des habitants se livrant à des conjectures alarmantes.

Cependant, les autorités administra­tives locales n'avaient reçu aucun mes­sage annonçant une perturbation atmosphérique inquiétante et invitant la population à recourir aux mesures de sécurité qui s'imposaient.

Mais la force du vent devint si puis­sante vers huit heures que l'on ne put mettre en doute l'imminence d'un cyclone ; le baromètre avait baissé d'une façon très sensible et il importait alors de se chercher un abri.

Un habitant de la ville, fonctionnaire d'une administration publique(il s’agit de l’auteur lui-même. Note du Scrutateur), logeant dans l'immeuble où était installé son bureau, après avoir renvoyé l'employé affectée à son service, se mit à consoli­der les portes et fenêtres de son appar­tement et celles de son bureau, for­mant le projet, après l'accomplisse­ment de cette tâche d'aller s'abriter ail­leurs, doutant de la solidité de l'immeuble, dont plusieurs fenêtres du galetas et du premier étage avaient déjà été emportées par le vent.

Mais il s'attarda trop, voulant à tout prix mettre en sûreté ses archives et dossiers principaux dans l'armoire du bureau.

Il s'était astreint à celte obligation depuis une demi-heure à peine, quand il s'aperçut que l'immeuble s'était incliné ; il ne pouvait plus en sortir ; il était neuf heures ; ses souvenirs s'arrêtent là...

Quand il reprit connaissance, il se rendit compte que sa maison, s'était écroulée sur lui ; il ne voyait, n'enten­dait rien, était couché enserré sous les décombres ; il resta très longtemps dans cette position, se dégagea peu à peu, après de multiples efforts ; enfin libéré, il utilisa en guise de bouclier,

une large cuvette de zinc pour se pro­téger des projectiles qui tombaient autour de lui et parvint difficilement à une maison voisine, fortement endom­magée et abandonnée de ses occu­pants ; de là, profitant d'une accalmie relative et de l'instant bref ou était entrouverte l'une des portes de l'hôpi­tal, proche heureusement, il s'y pré­senta et fut accueilli avec stupéfaction ; il avait le visage couvert de sang prove­nant de (rois blessures au front et à la tempe ; il était dix-huit heures ».

 

(L'image se passe de commentaires).


(DEUXIEME TEMOIGNAGE. (Il s’agit de monsieur Roger Block de Friberg, qui dans cette terrible tragédie fut particulièrement éprouvé, puisqu’il perdit une bonne partie de sa famille dans la catastrophe. Son texte parut alors dans un numéro du journal « Le Nouvelliste de la Guadeloupe »).

 

 

LES EFFORTS D'UN PERE POUR ARRACHER SA FAMILLE A LA MORT.

 

... Hélas ! oui, j'ai été une des victi­mes les plus éprouvées du cyclone. J'ai perdu trois fillettes, jolies, gentilles et resplendissantes de santé. .

Je me trouvais en changement d'air, aux Ilets (petites îles situées dans la rade de Pointe-à-Pitre, à cinq kilomè­tre de la ville) avec toute ma famille : ma femme, mes six enfants, deux ser­vantes, mon beau-frère Roger Dain, âgé de 20 ans, et mon jeune employé, âgé de quinze ans, Florent Saint-Auret.

Le vent commença à souffler dans la nuit du 11, mais quoique très fort, il ne laissait rien présager de dangereux. Le 12 au matin voyant que la bourrasque augmentait et que le ciel paraissait tout drôle avec ses nuages qui couraient à une vitesse vertigineuse, je décidai de ne pas me rendre à mon travail, d'autant plus que mon canot à voile courait grand risque de chavirer.

Vers dix heures, je ne me faisais plus d'illusions. Nous étions à la merci d'un cyclone et sans secours de la ville, car non seulement l'administration n'avait pas envoyé le moindre bateau à notre secours, mais elle avait négligée de nous avertir du danger. Je pris aussitôt toutes précautions utiles ; les portes de notre maison furent condamnées à l'aide de fortes barres de bois et les crochets attachés ; je réunis ma petite troupe dans une pièce, sous le vent, qui semblait la plus solide et la mieux conditionnée. Tout le monde était calme, sans émotion.

 

LES MAISONS S'ENVOLENT EN MORCEAUX.

 

Sur le coup de midi, comme un châ­teau de cartes, notre maison s'envolait par morceaux. Sans perdre de temps et malgré les tôles qui pleuvaient de toutes parts, je conduisis ma nichée dans une maison voisine dont les pro­priétaires, pour cause de maladie, avaient dû gagner la ville la semaine précédente.

Nous étions à peine installés dans ce nouveau refuge qu'une seule rafale, d'un bloc, en enlevait le toit.

Vers deux heures, c'est la mer qui fait maintenant son apparition aux Ilets. Elle monte sans cesse. Mes enfants, que j'avais perchés sur des tables, ont, au bout de quelques minu­tes, de l'eau jusqu'aux genoux. Notre position devient critique. Les lames ont déjà emporté les dépendances de l'habitation menacent de nous englou­tir. L'une d'elles, d'un choc violent, chasse la maison d'au moins deux mètres. L'effondrement va suivre. Sans plus tarder, au prix de mille diffi­cultés, je porte mes enfants chez un ami et voisin dont la demeure résiste encore. Les grandes personnes se tenant par la main, font la chaîne pour résister à l'impétuosité du vent et à la violence de la houle. Mais, sitôt arri­vés, il nous faut fuir plus loin encore, tenter de nous réfugier dans une autre maison seule debout la plus haute d'ailleurs tous les immeubles des Ilets

étant de plain-pied afin de mieux résister au vent.

 

UNE BREVE ACCALMIE

 

C'est à 14h30 que nous émigrons vers la maison haute profitant d'une brusque accalmie, (l’œil du cyclone. Note du Scrutateur) car je sais ce répit trompeur, avant-coureur même du retour du cyclone qui, depuis la veille, soufflait du nord-ouest et nous reve­nait du sud-ouest.

Les grandes personnes, donc parti­rent avec moi. Je portais mon fils, âgé de deux ans, et soutenais ma femme à demi morte de froid et d'émotion. La route était difficile : une centaine de mètres de trajet, pas plus, mais balayée par 1m50 d'eau, voire 2 m quand arrivaient les lames. Et il fallait franchir des arbres à la dérive, des morceaux de maisons flottants, tout un chaos d'épaves s'entrechoquant.

Enfin le premier convoi put arriver à la maison haute (ancienne demeure de M., député).

Je repartis en toute hâte, tantôt nageant, tantôt courant sur les bois flottants. J'arrivai enfin à la maison ou j'avais laissé les enfants et les dames y compris notre bonne. La première petite qui apparut à la porte, ce fut ma fillette, âgée de neuf ans.

Entre temps, la mer n'avait cessé de monter. Luttant plus désespérément que jamais, je revins, une quatrième fois. Mais, à mi-chemin de la maison ou m'attendaient les miens je trouvai deux petits enfants sur le point de se noyer, cramponnés à une planche qui les soutenait à peine. Sans hésiter - et croyant les miens encore en sécurité -je me portai au secours des deux enfants (orphelins de père depuis le 12 septembre). J'emportai tout d'abord le petit garçon, un pauvre gosse de 5 ans, et je revins prendre sa sœur, âgée de 8 ans.

C'est à ce moment-là, il était peut-être 15 heures, que tout fut fini.

L'accalmie avait été brève. Du sud-ouest, le vent était revenu avec une intensité terrifiante. Je n'avais pas sitôt mis la fillette à Califourchon sur mon cou que j'aperçus une montagne d'eau s'abattre sur la maisonnette ou se trouvaient encore trois de mes enfants, ma bonne, Mme Pierre Queslel et sa petite fille, Mme Jean Lemaistre, mère de deux orphelins, et deux domesti­ques, en tout neuf personnes qui m'attendaient pour les sauver...

 

UNE MONTAGNE D'EAU.

 

Quand je vis celte montagne d'eau s'approcher de moi, instinctivement je plongeai à toucher le sol, risquant de noyer la fillette. Quand je revins à la surface, hélas ! la maison et ses neuf réfugiés avaient disparu. Plus un ves­tige, rien. La lame, qui avait atteint quatre mètres avait tout balayé.

Je ne cherchai pas à dire ma détresse. Je restai cloué, hébété par cette perte sans remède. Mais une deuxième et une troisième lames qui m'obligèrent à plonger encore pour n'être pas entraîné, me rappelèrent à la raison et, comme saint Christophe que j'implorais avec ferveur durant mon sauvetage, j'emportai la petite fille à la maison haute, ou nous parvîn­mes à demi noyés par l'eau que nous avions bue.

Nous avons passé tout le reste du temps que dura la tourmente au pre­mier étage et, sans discontinuer, le plancher qui se trouvait à 3m50 du sol, se soulevait par endroits laissant s'engouffrer l'eau sous l'effort des vagues.

Vers 4 heures du matin, le vent tomba.

Au point du jour, il était 5h30, nous décidâmes de quitter notre grenier. La mer avait fauché l'escalier. Je descen­dis à l'aide d'un drap attaché à une poutre et plusieurs hommes firent de même. Une fois dehors, jugeant, tant la maison penchait et menaçait ruine, qu'il était dangereux de laisser dans ce galetas les quelques survivants qui y grelottaient, nous fîmes une échelle avec deux mâts de canots et des bouts de bois ficelés par le travers. Ainsi purent être évacués une vingtaine de pauvres êtres transis, épargnés par le désastre.

 

EN RADEAU.

 

A huit heures du matin voyant qu'aucun secours ne nous venait de la ville, craignant que mon dernier petit, un bébé de 2 ans, ne mourût de faim -il n'avait rien mangé depuis vingt-quatre heures et nous n'avions même pas une goutte d'eau douce à lui glisser entre les lèvres, j'assemblai un radeau et me dirigeai vers la terre ferme avec douze passagers, ma femme, une bonne, quatre hommes et six enfants. Ce convoi arriva assez aisément à bon terme, après avoir franchi quatre kilo­mètres d'une mer encore déchaînée.

Parvenus à terre, il nous fallut faire à pied, sans chaussures, presque sans linge, dix-huit kilomètres pour attein­dre la ville ou nous ne pénétrâmes qu'à 18 heures, ayant tant bien que mal réparé nos forces avec des noix de coco et des cannes à sucre.

La mer m'a volé une fillette de 11 ans, Paulette, une autre de 8 ans, Andrée, et une petite de six ans. Danielle, elle nous a pris aussi Clotilde Jovial, notre bonne de confiance.

La maison qui nous a sauvé la vie le 12 septembre, est tombée hier matin.

Les llets, qui comptaient trente-deux maisons, en ont eu trente et une emportées par le flot. Soixante-dix-huit personnes y ont été noyées. Une trentaine d'Iliens ont été sauvés. Les corps retrouvés en grand nombre à la côte étaient si défigurés qu'ils étaient méconnaissables, difficiles à identifier. J'ai pu retrouver ma pauvre petite Danielle, que j'ai dû enterrer sur le rivage même, car hélas ! le temps pressait. Et nous avons enterré les autres également sur le rivage, les autres, tous les autres, sans savoir.

R.B. deFRIBERG.

 

 

 

Témoignage de Gilbert de Chambertrand.

  (Gilbert de Chambertrand).

La lettre qui suit constitue un témoignage très intéressant, très vivant du tragique cyclone de 1928, émanant d’un des esprits les plus originaux de la Guadeloupe littéraire et artistique du XXè siècle, monsieur Gilbert de Chambertrand, que l’on a souvent désigné sous l’étiquette très honorable de « Sacha Guitry des Antilles ». Cette lettre parut dans le journal l’Illustration du 13 octobre 1928. Je l’ai retrouvée dans le petit livre de monsieur Maurice Martin destiné aux élèves de l’enseignement primaire sous le titre « Précis d’histoire de la Guadeloupe ». Mon édition est de 1939. (Sur Gilbert de Chambertrand on pourra se référer à l’article du Scrutateur que l’on peut trouver dans nos archives sous la rubrique « Figures ».

 

 

 

 

Cyclone du 12 septembre 1928 Lettre de M. Gilbert de Ghambertrand.

 

Dès le 11, un peu après midi, le vent se mit à souffler du Nord, cependant que le baromètre, qui était à 760, commençait à baisser, signes non équi­voques de l'existence d'une dépression cyclonique. A 16 heures, il était à 758 et, au moment du coucher du soleil, nous pûmes voir un de ces ciels sinistres aux reflets de cuivre qui annoncent généralement les grands bouleversements du ciel. A 20 heures, la pres­sion était à 756, cependant que le vent augmentait graduellement d'intensité. A minuit, j'ai jugé utile d'aller consolider quelques portes de la maison que j'habitais; le baromètre marquait 754. Le 12, à 5 heures du matin, 752, puis à 7 heures, 750. A partir de ce moment, la situation se précipita. Le vent devenait de plus en plus dur. A 10 heures, 745. Un télégramme arrivait de San-Juan de Porto-Rico, situant le centre de la dépression à 300 milles de la Guadeloupe et se dirigeant sur elle. Ma maison, qui était assez haute et isolée, me parut peu sûre et je l'abandonnai vers 10 heures et demie pour me réfugier dans une maison voisine, plus basse et mieux abritée, emmenant deux enfants et emportant mon baromètre à mercure, la seule chose qui dut me rester. Vers midi, en effet, ma maison s'effondrait et le baromètre marquait 720. Mais le vent devait croître encore de violence, et la dépres­sion se creuser davantage.

Ce n'était qu'un vacarme épouvantable de tôles et de planches emportées et défonçant les maisons ; de murs s'écroulant ; la mer envahissant la ville par les quais, éventrant les docks et les magasins. La maison où je m'étais réfugié commençait à être démolie à son tour. Sa toiture arrachée pièce à pièce, le plafond de l'étage supérieur s'effondrant sur les planchers, s'ajou­taient pour nous au vacarme extérieur. Tout était ruisselant d'eau, et le vent atteignit une force prodi­gieuse. Enfin, vers 14 heures, survint l'accalmie, l'éclaircie zénithale qui dura très peu, dix minutes environ, pendant lesquelles j'eus le temps de noter la pression la plus basse que je pus observer : 707 m/m. Aussitôt, le vent qui soufflait précédemment du Nord, passa au Sud et reprit, de plus belle, sa rage folle. Jusqu'à quatre heures, ce ne fut qu'un tourbillon d'enfer. A plus d'une reprise, la maison frémit et nous la sen­tîmes se soulever. Elle resta cependant sur sa base et, vers 16 heures, nous eûmes la joie de constater que le baromètre était remonté à 728. Vers 18 ou 19 heures, il était à 735. A 21 heures, à 745. Enfin, le 13, à 4 heures, il était revenu à 754, tandis que le vent, dont la force avait progressivement diminué, agitait encore ses der­nières rafales sur les ruines de la ville. A sept heures, lorsque nous nous hasardâmes au dehors, le baromètre marquait 756.

Quel spectacle nous attendait !... Les maisons cul­butées, éventrées, les rues encombrées de débris de toutes sortes, les arbres réduits à leurs troncs, pour ceux du moins qui n'ont pas été déracinés. Le pays devenu méconnaissable. Toute une terre dévastée, roussie, sur laquelle les premiers secours commencèrent de s'organiser péniblement, toutes sortes de choses horribles, de scènes atroces, dont le nombre allait croissant. Des cadavres arrachés aux décombres... El maintenant, c'est l'isolement, toutes les communications interrompues, la famine et l'épidémie devant soi, parmi les fers tordus, les poutres rompues, les maisons ren­versées.

 

Gilbert de Chambertrand.

Illustration du 13 octobre 1928.

 

 ( Si, parmi vous, lecteurs, il est des survivants de cet évènement douloureux d'une époque qui s'éloigne, et si vous voulez faire partager vos souvenirs, n'hésitez pas à me les communiquer pour publication dans Le Scrutateur? Adressez moi vos trextes à : e.boulogne1@ool.fr ).

 

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par Edouard Boulogne publié dans : Histoire
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Dimanche 29 juin 2008

 La guerre de course en Guadeloupe, XVIIIè- XIXè siècles, ou Alger sous les tropiques.
Michel Rodigneaux (éditions l’Harmattan).

 

 

Guadeloupéen, bien connu dans son île natale où il a assumé d’importantes responsabilités, ainsi que dans la Caraïbe, et jusque dans l’Océan Indien, Michel Rodigneaux entreprend, l’heure de la « retraite » ayant sonné, une nouvelle carrière, celle d’historien.

Le courtois et tout à fait urbain Michel, en 2002, alors qu’il commence à approfondir les exploits et autres faits d’arme de son ancêtre Joseph Rodigneaux, (capitaine de corsaire, né aux Saintes à Terre-de-haut), tombe sur des archives en provenance du greffe du tribunal de première instance de Basse-Terre et du tribunal de paix de Gustavia (St-Barthélémy), qui le captivent, et l’engagent dans une étude approfondie de quatre années qui le conduiront à la composition de ce livre.

M.Rodigneaux ne se contente pas de préciser, (de façon bien utile tout de même pour le profane qui les confond volontiers) les différences qui ont existé entre pirates, flibustiers, et corsaires.

Même s’il y avait, parfois, des passerelles entre ces « corporations » peu ordinaires, les corsaires en représentent  l’élite. Ils sont les auxiliaires d’une marine légale, et n’attaquent « qu’en temps de guerre les navires ennemis ou ceux de pays neutres faisant du commerce illicite ». Surcouf, fut l’un des plus célèbres de ces aventuriers patriotes, au service du premier empire. Joseph Rodigneaux, (l’ancêtre) fut, parmi quelques autres, l’un de ceux qui entre 1789, et 1810 se mirent au service de la France, de la République, et avant tout de la Guadeloupe.

Michel Rodigneaux montre que cette institution spéciale, encouragée systématiquement et efficacement par Victor Hugues, avec peut-être moins de bonheur par les différents gouverneurs qui succédèrent au Conventionnel, permit à la Guadeloupe de survivre, tandis que, coupée de la métropole, alors en pleine révolution, et cernée par la marine anglaise, l’île fut à deux doigts, et à maintes reprises, au bord de la famine et de la disparition.

Si l’ouvrage est émaillé d’anecdotes qui passionnent, il est bien plus que cela.

« La Guerre de course en Guadeloupe » est moins un roman inspiré par l’histoire, comme souvent, qu’un véritable ouvrage d’historien, argumenté, appuyé sur de nombreuses archives, souvent inédites, et une considérable variété de lectures qui en font, sur le sujet dont il traite une véritable somme.

L’un des mérites de monsieur Rodigneaux, est de montrer, que l’île de la Guadeloupe, à travers la guerre de course, instrument de sa survie dans des années tragiques, fut à l’origine de décisions politiques lourdes de conséquences historiques de première grandeur, par exemple celle de vendre la Louisiane, alors française, au gouvernement américain.

Il faut admirer l’esprit de synthèse de l’auteur, sa patience de bénédictin, qui lui a permis de mettre de l’ordre dans l’écheveau compliqué des témoignages, actes juridiques commerciaux, administratifs, diplomatiques qui lui ont fourni la matière brute de son travail.

Un travail digne d’une grande thèse de doctorat, et que les amateurs d’histoire, pas seulement d’histoire de la Guadeloupe, ont le devoir de lire ; obligation doublée, grâce au talent de l’auteur d’un véritable plaisir.

 

Edouard Boulogne.

 

par Edouard Boulogne publié dans : Histoire communauté : Livres.
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Lundi 12 mai 2008

Réflexions sur la vie du Commandant L.Delgrès ( IV. Suite et fin).

 

 


 


 par André Nègre.

 

 (Vue sur une coursive du fort Delgrès en son état actuel)

 

Pour le moment, et malgré la solide résistance de Delgrès, l'investissement du fort St Charles s'opérait méthodiquement.

Mais à ce premier élan victorieux des troupes métropolitaines, obtenu au prix de pertes sévères, Richepance voyait que suivait une période d'un certain essouflement   : climat  chaud et humide, atmosphère   embuée   de   vapeur   d'eau, comme si l'on se trouvait dans une buanderie, peau constamment moite même au repos, ruisselante au moindre effort, terrain aussi inhabituel que le climat, fièvres, moustiques, insectes divers... et aussi le courage désespéré des Guadeloupéens rebelles : tout cela provoquait quelque lassitude.

Il  fallait attendre l'arrivée des renforts ­de Sériziat, parti le 11 mai de la Pointe dans cette attente, qui n'interrom­pait tout de même pas les opérations de nettoyage ni celles d'investissement du fort, il fallait aussi tenter d'obtenir une fois la paix par la voie des négociations...Idée logique, certes, au moins en apparence : les insurgés avaient pu juger de la valeur des troupes qui, en 48 heures, étaient parties du Baillif et malgré une résistance splendide étaient arrivées au pied du fort, où ils étaient en voie d'être enfermés... Peut-être accepteraient-ils maintenant une paix honorable pour les deux camps ?

C'est d'ailleurs dans cet esprit, celui d’une recherche de paix, sans les armes, qu’il avait lancé le 12 mai une proclamation dans laquelle il promettait la liberté, l'oubli... Mais, d'une part c'était montrer qu'il n'avait pas compris la détermination de Delgrès, et d'autre part, cette promesse était de plus mensongère, puisque Richepance  avait  pour  mission de rétablir l'esclavage   ;  drôle  de  liberté   !

Cette proclamation n'en était pas moins parvenue à Delgrès le 13 mai au matin, par le truchement d'une personne dévouée à Bernier, Commissaire du Gouvernement ; lequel Bernier avait accompagné cet envoi d'une lettre personnelle, à son  ami Delgrès, essayant de l'amener à éviter des effusions de sang.

C'était trop tard. Delgrès répondit par quelques coups de canon à l'adresse de Richepance et par une lettre pleine de dignité et d'élévation de pensée au citoyen Bernier ; lettre, dans laquelle il expliquait clairement que le bonheur ne reparaîtrait dans l'île qu'avec le réembarquement des troupes métropolitaines envoyées par le Premier Consul.

Ce que demandait là Delgrès, pour arrêter le conflit, n'était évidemment pas acceptable par Richepance, étant donné la mission dont il était chargé.

Mais pour tenter une fois de plus la chance d'une «paix des braves», et aussi pour gagner du temps (les hommes de Sé­riziat arrivaient le 14 mai dans la région de Basse-Terre), une nouvelle proclama­tion, assez semblable à celle du 12 mai, fut lancée par Richepance, le 14 mai ; mais elle était cette fois-ci signée par les trois magistrats en fonction, conformé­ment aux ordres de Paris : Richepance, Capitaine-Général, Lescallier, Préfet, et Coster, Commissaire de Justice ; ceci, pour bien préciser une fois de plus que Richepance était bien Gouverneur...

Comme pour le discours du 12 mai, il était bien trop tard et la décision de lut­ter jusqu'à la mort était irrévocable. Mê­me la promesse de «l'oubli», à ceux qui mettraient bas les armes, ne recevait aucun crédit... et c'était bien là une juste appréciation des probabilités, si l'on pense que Pelage, bien qu'il n'eût jamais porté les armes contre la France, et qu'il eût tout au contraire versé son sang pour elle et qu'il lui eût sacrifié ses deux fils... Pelage allait peu après ces événements subir une détention de 16 mois en Métro­pole, tandis que l'on avait réclamé les ga­lères pour lui... (voir Arawaks...)

Les hostilités n'avaient jamais vrai­ment cessé ; mais elles allaient reprendre vigueur. Le Général Sériziat était là, après avoir durement combattu les insurgés, qui avaient tenté de l'empêcher de faire sa jonction avec Richepance.

Durement est bien le mot : car les soldats de Sériziat avaient trouvé, dans l'Eglise de Trois-Rivières, des blessés qui avaient été laissés là par la troupe du Commandant Merlen (venu lui aussi à pied dès le 8 mai - on l’a vu plus haut - de Pointe-à-Pitre). Sériziat trouva ces blessés égorgés et horriblement mutilés, mains et pieds coupés, des cartouches enfoncées dans la bouche... Spectacle que les soldats métropolitains, pourtant chevronnés des plus grands champs de bataille d'Europe, n'avaient encore jamais vu ; mais qui les remplit d'une fort légitime fureur, la­quelle évidemment ne dut pas manquer de se manifester et de s'extérioriser, de façon analogue et en sens inverse, au cours des combats qui suivirent : engrena­ge classique et fatal...

Sériziat étant là, Richepance met­tait en exécution les travaux militaires, classiques pour lui, du siège du Fort St Charles, au cours des 15, 16 et 17 mai.

Certains ont allégué que, entre le 14 et le 17 mai, Richepance aurait été affolé et aurait même envoyé des dépèches à Leclerc, à St Domingue, «la porte à côté», pour demander des renforts et des muni­tions... Il n'y a qu'à relire les récits des campagnes de guerre de Richepance, en Europe où il s'était couvert de gloire, pour savoir qu'il avait eu à résoudre des problèmes graves, auprès desquels le siège du fort St-Charles ne comptait guère ; l'histoire nous a campé de cet homme une silhouette toute autre, faite à la fois de calme inébranlable et d'esprit de décision extrêmement vif. D'ailleurs, un message adressé à St-Domingue, par un voilier de l'époque, cela prenait combien de temps? Le temps du chargement, et celui du retour ?

Il est toutefois vrai que Richepance n'avait pas amené de France les bombes et les mortiers qui permettent d'abréger un siège ; et il est vrai que le Gouverneur de la Dominique les mit à la disposition du Général français. La Paix d'Amiens (25 mars 1802) ne faisait pas d'obstacle à ce qu'un Général français demandât une telle aide à un neutre, pour mater une ré­volte intérieure ; et il était du devoir d'un Chef militaire de prévoir le matériel né­cessaire pour écourter un siège...

Sériziat étant là, sa troupe était suf­fisante ; mais il était aussi de son devoir de prévoir un siège long, et par consé­quent d'avoir du personnel en sus de ses prévisions ; ainsi, on a vu que dès le débarquement du 10 mai, il avait fait porter à Sériziat l'ordre de la rejoindre ; commander, c'est prévoir, dit-on souvent dans les milieux militaires. Aussi, au cours de l'investissement progressif du fort, et voulant avoir des réserves, l'idée lui vint (après une conversation avec le Général Gobert et le Colonel Pelage, qui lui avait été rapportée), l'idée lui vint d'utiliser ces soldats guadeloupéens de couleur qu'il avait fort inélégamment neutralisés, le jour même de son débarquement à Pointe-à-Pitre, le 6 mai 1802 ; on se souvient qu'avec l'aide de Pelage, il avait réussi par un tour de passe-passe assez piteux, à les consigner sur des bateaux qui étaient alors au mouillage en rade de la Pointe... Or, ces bateaux étaient maintenant à l'ancre, dans le port de Basse-Terre...

Il discuta de ce projet avec Pelage, dont il faut bien dire et répéter qu'il en avait fait le tour dès son arrivée en Guade

loupe ; certain de son loyalisme vis à vis de la France, il avait tout de suite compris tout le parti qu'il pourrait retirer d'un sol­dat de cette trempe, et qui plus était, frère de race des insurgés.

Très heureux d'avoir l'occasion de montrer au «Héros de Hohenlinden» ce que valaient ses troupes de couleur, Pela­ge assura ce dernier de leur concours, se portant garant de la tenue de ces soldats, pourtant brimés, humiliés et maintenus dans une avilissante sorte de quarantaine. Peut-être même Pelage n'était-il pas fâché de pouvoir prouver au Général en Chef que celui-ci avait commis une erreur en consignant ces hommes de couleur...

Et, effectivement, peu après, 600 soldats et Officiers noirs, sous les ordres de Pelage qui les galvanisait, allaient être à l'origine de l'investissement à peu près complet du Fort, grâce à leurs assauts ré­pétés qui permettaient la conquête des terrains qu'il fallait conquérir pour y ins­taller les travaux du siège. Mais le Colonel Pelage perdait là l'un de ses jeunes fils, au cours de ces assauts, ainsi que le signale l'un des Rapports au Ministre du Premier Consul.

Il faut mettre ici en évidence un fait qui est tout à l'avantage de Delgrès, ce qui ne saurait nous étonner : au cours de l'investissement du fort, trois de ses sol­dats avaient incendié une maison, dont le feu menaçait de s'étendre à tout le quar­tier ; Delgrès aurait voulu les faire fusiller tous les trois, sur le champ ; mais il faut montrer que, dans les circonstances drama­tiques du siège qui s'annonçait, cela pouvait désagréger l'esprit de ses troupes. Mais ne voulant pas être confondu avec les incendiaires, dont Richepance ayant parlé dans sa proclamation du 14 mai, il fit demander à ce dernier une trêve de quelques heures afin que 150 de ses soldats puissent aller éteindre l'incendie ; Richepance ayant accepté, on vit donc ce jour là des soldats noirs et blancs s'entr' aider pour éteindre un feu qui déjà rava­geait les maisons voisines ; ce qui valait certes mieux que le spectacle offert par l'Eglise de Trois-Rivières, peu de jours avant.

Les travaux du siège, travaux prépa­ratoires s'entend, étaient à peu près terminés le 20 mai, grâce aux terrains conquis par Pelage et ses soldats de cou­leur ; il faut dire aussi ici que les soldats de Delgrès avaient été assez démoralisés, quand ils avaient vu leurs frères de race combattre avec acharnement contre eux...

Les batteries avaient été mises en place, aux points les mieux placés pour les angles de tir ; des tranchées avaient été creusées, et l'acheminement des muni­tions assuré.

Aussi, le 21 et le 22 mai, le fort fut-il sévèrement bombardé ; tant et si bien que le 22 au soir, il était déjà en voie

de démantèlement ; sa chute s'annonçait prochaine, l'assaut pouvait être immi­nent... Delgrès était trop avisé pour ne l'avoir senti!...

C'est pour cela qu'il décida de ten­ter une sortie, de nuit ; et ce même 22 mai, vers 20 h, il sortit fort habilement du fort, avec sa troupe, par la poterne des Galions ; fort habilement, car un décro­chage de position, dans l'art militaire, est toujours délicat, surtout si l'adversaire est de force, ce qui était le cas. En l'occurence, le décrochage fut si bien réussi que Delgrès berna ses adversaires : en effet, prévoyant cette tentative, Richepance avait donné l'ordre à Pelage d'aller atten­dre Delgrès à Bisdary, alors que ce der­nier passait ailleurs...

La troupe de Delgrès se composait de 400 soldats confirmés, et d'une foule de Noirs récemment enrôlés et armés ; sans compter d'innombrables femmes ; peu après leur sortie du fort, il donna une partie de cette troupe à Ignace, avec mis­sion de faire route sur Pointe-à-Pitre, pour y faire une diversion ; manœuvre ha­bile car il ne restait plus personne dans cette ville, comme défenseurs ; cela ne pouvait que l'aider, lui Delgrès, dans son propre mouvement de repli, puis de forti­fication en d'autres lieux.

Avant de suivre cette retraite, il faut signaler ici qu'avant de partir du fort St-Charles, Delgrès avait donné l'ordre de le faire sauter dès son départ, avec les prisonniers qui y étaient détenus : à sa­voir, les soldats blancs qu'Ignace avait je­tés aux fers, le 9 mai au soir, et les deux Officiers mulâtres que Delgrès avait «em­bastillé sans élégance, les parlementaires Prudhomme et Losach. Certes, venant de Delgrès, ce geste surprend ; mais Lacour, comme d'autres, est formel et raconte la scène avec force détails.

Toutefois, certains nient la chose... Lacour l'aurait inventée ? Certes, Lacour était un Blanc ; ce qui pourrait être un grief que d'autres lui feraient quand il s'agit de la façon dont il rapporte l'Histoi­re de son île... Reproche facile, gratuit, facile à retourner à ceux qui le lui font... Nous croyons, quant à nous, que l'on peut être Noir, ou Blanc, et rester véridique. D'ailleurs, on devine aisément la par­tialité d'un auteur de son style.

De tous les historiens qui ont parlé, ou qui écrivent actuellement sur cette page de l'Histoire de la Guadeloupe, Lacour est le seul à être né sur place, dès 1805, à Basse-Terre où flottait encore l'odeur de tant de sang répandu ; où ses Grands Parents et Parents avaient partici­pé au drame... Et parce qu'il les question­nait sans cesse, passionné d'Histoire de son pays, les siens lui parlaient sans se las­ser des événements qu'ils avaient vécus auxquels ils avaient participé ; tout à loi­sir, il a pu interroger des centaines de té­moins oculaires, et même quantité d'acteurs de tous ces épisodes, qu'ils fussent blancs, ou noirs ; de tous les historiens qui en ont glosé, répétons qu'il a été le seul à pouvoir bénéficier de cette documentation absolument unique... C'est celle-ci, d'ailleurs, qui émaille ses récits d'une foule de noms, de détails, d'anecdotes qui donnent l'impression du vécu.

Qu'il ait eu du parti-pris, parce que Blanc ? Facile à dire, encore une mais gratuit ; dans ce cas, et pour même raison, ni Blancs ni Noirs ne devraient s'occuper de l'Histoire des Antilles... Nous préférons croire que, s'il y parti-pris, ce serait plutôt à nier systématiquement les événements qu'il rapporte quand il ne nous agréent pas, malgré ses sources et ses origines. Quant à nous, respectant celles-ci et acceptant les événements, nous bornons notre propos  à essayer de comprendre et d'expliquer les attitudes et les comportements des principaux acteurs des événements en question.

Pour en revenir à Delgrès, il a donc donné l'ordre de faire sauter le fort avec tout son contenu, après le départ de sa troupe ; mais il était resté dans ce fort à la faveur de l'obscurité, quelques hommes ou Officiers de couleur qui ne voulaient plus suivre Delgrès dans une aventure dont l'issue fatale ne laissait plus aucun doute ; ils n'avaient pas tous prété serment de  vaincre, sinon de mourir ; parmi eux, Monnereau, et un Noir nommé Bernard. Qui devait allumer la mèche.

L'Histoire ne l'a pas retenu ; mais elle rapporte fidèlement que Monnereau et Bernard, qui ne tenaient pas du tout à sauter, allèrent prévenir Prudhomme et  Losach, artificiers de par leur profession ; c'est avec eux qu'ils s'en furent arracher la mèche qui avait été disposée à la poudrière du fort ; après quoi, ces déserteurs de la troupe de Delgrès et ces prisonniers maintenant libérés, se hâtèrent d'aller fermer l'issue de la poterne du Galion, par  laquelle était sorti Delgrès, afin d'éviter  tout    retour    éventuel    des   insurgés.

Cet ordre de Delgrès, affirmé par témoins, ne cadre guère avec que nous savons de la vie de cet homme. Souvenons-nous en effet qu'il avait laissé ceux des Européens qui servaient sous ordres, le 9 mai, libres de se retirer dans leurs foyers, après avoir déposé et rendu leurs armes.... Pourquoi aurait-il maintenant décidé de les faire périr massivement ? Il est vrai qu'aussitôt après, le 9 mai, il avait dû tolérer qu'Ignace, contre ses propres ordres, les jetât au cachot… Ne serait-ce pas ce même Ignace, dont la  vie fut celle d'un caractériel sanguinaire d'instinct, qui aurait suggéré sinon imposé à Delgrès, avant leur sortie du fort, le massacre des Blancs ? Pour une bonne raison, d'ailleurs : c'est que, ainsi, ceux-ci ne pourraient plus aller grossir de nouveau les rangs de Richepance... Argum|ent qu'un chef tel que Delgrés ne pouvait pas négliger sans décevoir ceux des siens qui allaient mourir avec lui. C'est probablement ce qui a dû se passer,  et qui fait coller l'Histoire événementielle avec les  drames  psychologiques  des  acteurs de cette Histoire. C'est aussi ce qui explique l'appréciation  de Poyen,   lorsqu’il parle de la «Cruauté de Delgrès au fort St-Charles»...

Sortis du fort, les deux chefs rebel­le se séparent donc, pour ne jamais plus jamais se revoir ; nous avons lu, dans «Guadeloupe 2OOO no 60 Février - mars 1979, ce qu’il était advenu de la troupe d'Ignace.

Suivons maintenant Delgrès, lui aussi lancé dans un sens irréversible ; il était allé se retrancher à Matouba, dans l’habi- d'Anglemont, qui se prétait admirablement à ce que l'on en fasse une sorte de forteresse, pour peu que l'on soit du métier... On sait que là, autour de lui et tandis qu'il faisait procéder à ces travaux de retranchement,  certains  de  ses partisans, à son insu certes et à l’encontre de ses ordres, se livrèrent à des crimes tellement odieux  et inutiles quant  au  but porsuivi, que l'un de ses Officiers les plus  « féaux»    (comme   l'on   disait   au temps des Croisades... et l'action de Delgrès n'en était-elle pas une ?), c'est-à-dire Kirwan, celui qui avait fait tirer les premiers coups de canon sur la flotille de Richepance, le 10 mai, Kirwan donc, reconnaissant «qu'il ne commandait qu'à des pillards et à des assassins (Lacour) se brûlat la cervelle.

Résumant   brièvement   les   événements eux-mêmes, disons que Richepance qui avait suivi Delgrès comme son ombre dans ce relief si accidenté et si boisé qu’il ne connaissait pas du tout, apprit là, Le 16 mai, la fin d'Ignace à Baimbridge ; désormais  sans inquiétude de ce côté, il décida d'en finir rapidement avec Delgrès.

Il fit amener les troupes nécessaires à cet effet dans la journée du 27, et les disposa pour attaquer Anglemont.

Le 28, les opérations furent déclenchées.

Il  n'est pas de notre propos, encore une fois, de décrire le détail de ces opérations qui sont minutieusement racontées par  d’autres ; là aussi, sur tous les événements qui ont précédé, accompagné puis suivi cet affrontement historique, Lacour donne des  détails  assez   extraordinaires qu’il ne pouvait devoir qu'à des témoins drame, et notamment à deux de ceux-ci qui  vivaient  encore,  âgés  de  80  ans, avant que l'historien n'eût mis son livre sous presse : Tonton Michaux, et Dupéré-Dournaux.

La façon dont Delgrés avait fortifié l’habitation   Anglemont,   dont   le   choix avait été   particul