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Publié par Edouard Boulogne

 

img198.jpg ( La page de couverture de la revue Guadeloupe 2000, consacrée en décembre 1986, à l'éruption de St-Pierre de la martinique ).

 

 

 

 

En août 1976, La Guadeloupe fut menacée par une éruption de son volcan, la Soufrière. Nous l'avons rappelé récemment. L'administration, mais aussi la communauté scientifique, furent obligés de tenir compte dans leur façon de gérer la crise, de l'imaginaire des populations profondément marquées par le souvenir, et la légende, de la terrible catastrophe de la Montagne Pelée, le 8 mai 1902, à la Martinique. A l'époque, ( en 1976 ) j'animais une revue mensuelle : Guadeloupe 2000, et j'y publiai en octobre et novembre divers documents sur cette éruption de la Pelée. Les plus remarquables furent les témoignages de deux martiniquaises, qui eurent la chance d'échapper à la catastrophe, dans les conditions qu'elles exposent. Ces documents manuscrits m'avaient été confiés par des descendants de ces dames. J'en réédite une première aujourd'hui, et bientôt la seconde.

Les illustrations de ces deux témoignages sont pour la plupart extraites d'un numéro ultérieur de Guadeloupe 2000 ( n°118 de décembre 1986) consacré pour une large part à la ville de St-Pierre. L'essentiel de ce n° spécial avait eu pour maître d'oeuvre l'architecte madame Michèle Robin-Clerc dont le travail fut remarquable, et dont je la remercie, rétrospectivement, une fois encore, 24 ans après. Le dossier était précédé d'un avant-propos de M. Clovis Beauregard.

Edouard Boulogne.

 

( Les illustrations se trouvent à la fin de l'article).

EN GUISE D'AVANT PROPOS: PAR CLOVIS F. BEAUREGARD

 

II est particulièrement réjouissant de noter que cet excellent travail de Madame Michèle Clerc Robin, sur les ruines de Saint-Pierre de la Martinique sera publié dans le magazine «Guade­loupe 2000».

"Quand la culture est au coin de la rue, il faut la regarder, il faut la proté­ger» écrit l'auteur.

En la circonstance, le coin de rue auquel elle se réfère fût, dans le passé, notre passé, l'un des brillants carre­fours de la Région des Caraïbes. Saint-Pierre, faut-il le rappeler fut, en effet, une grande capitale dont la renommée dépassait et de loin, les rives des seules îles françaises : centre culturel rayon­nant, elle régnait sur toute la région. Centre commercial d'une activité des plus intenses pour l'époque, les flottes innombrables de navires qui fréquentaient sa rade, la reliaient à l'Europe et aux portes du Nouveau Monde. Saint-Pierre diffusait - par son célèbre théâ­tre et ses autres multiples activités dont le carnaval - à l'intention du Nou­veau Monde, cette culture du vieux continent et aussi du continent Africain dont nous sommes tous pétris, qu'il s'agisse du grand et puissant voisin de l'Amérique du Nord ou de ceux plus proches du Bassin des Caraïbes ou encore des autres de l'Amérique Latine.

Se rappelle-t-on que les pavés de pierres qui, il n'y a pas longtemps, gar­nissaient les rues montantes de Basse-Terre en Guadeloupe et celles de Saint-Pierre et que l'on peut voir dans les photographies illustrant le travail de Madame Clerc provenaient de la vieille Europe. Ils avaient servi à lester les

innombrables vaisseaux venus d'outre-Atlantique chercher le sucre, le pétun, le rhum et autres épices dont nous avions alors le privilège de pro­duction. On retrouve également ces mêmes pavés en Amérique centrale : A l'entrée du port de Bélize city, il existe un îlot minuscule appelé "l'Europe», c'était là qu'au même point les navires venus chercher nos précieuses matiè­res premières, déchargeaient leurs lests de pierre avant d'entrer au port.

Le patrimoine culturel inestimable, constitué par les murs et les ruines de Saint-Pierre n'est donc pas exclusif aux seuls martiniquais. Il devrait inté­resser, au même titre l'Europe du vieux continent aussi bien que le nou­veau monde dont fait partie le Bassin des Caraïbes.

Rappel historique, état des lieux qu'il fallait établir, le travail de madame Clerc est, à la fois, un témoi­gnage de notre temps et surtout un cri d'alarme lancé par un technicien qua­lifié en face d'un péril en voie de se consommer. Cet appel ne peut pas ne pas être entendu !

Aussi, ce n'est pas trop s'aventurer que de penser, qu'il pourrait être demandé à la communauté Euro­péenne, de contribuer, dans une cer­taine mesure et d'une certaine manière, à la conservation de ce Patri­moine culturel, témoin d'un passé lié à la diffusion de la culture de l'Europe au nouveau monde et à l'expansion dans la région, de ses intérêts...

 

Clovis F. BEAUREGARD

 

Ce qu'en dit Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ruption_de_la_montagne_Pel%C3%A9e_en_1902

 

8 MAI 1902 ( Ce témoignage est extrait du n° 46, d'octobre 1976, du Magazine Guadeloupe 2000. Le texte était alors inédit, et à ma connaissance il n'a pas encore été repris par d'autres publications Il m'avait été communiqué, manuscrit, par des descendants de la personne qui écrit, laquelle n'échappa que de justesse à la catastrophe. On notera, ainsi que dans le deuxième témoignage que le Scrutateur publiera dans les jours qui viennent le style remarquable du texte, et sa longueur, qui n'ennuie jamais. C'était une époque où la lenteur des communications, l'absence de téléphone, etc, incitait à la concentration, et au soin dans ce que l'on écrivait. Car de telles lettres, on le savait étaient destinées à être lues par beaucoup, voire à faire l'objet de lectures publiques dans des réunions familiales. EB ).

 

La Montagne Pelée vient d'avoir son réveil terrible, éveil de monstre, d'autant plus féroce et cruel qu'il s'est fait attendre plus longtemps. Jamais depuis la découverte de la Martinique, rien n'aurait pu faire pressentir les terribles événe­ments d'aujourd'hui.

En 1851, une petite éruption avait eu lieu. La ville de St Pierre et les montagnes avoisinantes avaient été couvertes d'une légère couche de cendre, mais ces phénomènes n'ayant pas duré longtemps, les Martiniquais rassurés oublièrent leur émotion. Je crois même que cette première éruption a dû lais­ser aux habitants de l'île une impression de sécurité.

Très longtemps, ils ont cru que l'éruption de 1902 serait comme celle de 1851 et lorsque je repasse les terribles avertissements que Dieu a envoyés à la ville de St Pierre, je me demande comment tous les habitants pris de panique n'ont pas cherché refuge à Fort-de-France ou dans les autres Antilles.

Vers le mois de Février 1902, des odeurs de soufre émanant de la Montagne ont commencé à incommoder le quartier de la Rivière Blanche qui, de tous les petits villages de la côte est le plus rapproché de la Montagne.

J'habitais avec mon mari et ses parents, la proprié­té de «Grand Case» à 10 Kms de St Pierre, dans la commune du Prêcheur. Nous avions à St Pierre, ma mère et tout le reste de ma famille, de sorte que très souvent nous allions en ville les voir. C'est dans un de ces petits voyages que, pour la première fois, j'ai senti l'odeur du soufre. Nous venions de laisser St Pierre ; arrivés au pont de la Rivière Blanche, à l'endroit où l'on voit dans toute sa hauteur la Montagne, l'odeur de soufre nous prit à la gorge et nous incommoda pendant près d'un ki­lomètre. Ce jour-là, nous ne savions trop d'où provenaient ces émanations désagréables. En peu de jours, l'odeur augmenta à la Rivière Blanche, puis gagna Ste Philomène, le Prêcheur et les habitations qui en dépendent. Les travailleurs de la Rivière Blanche racontèrent alors que la partie de la Montagne appelée «Etang Sec» c'est-à-dire un peu en dessous du sommet, de pe­tites fumerolles avaient fait leur apparition. Cela encore n'était pas bien effrayant. On m'a raconté en effet qu'à la Guadelou­pe, il existe de ces fumerolles, et que les touristes s'amusent à faire chauffer leur café sur ces cratères en miniature.

Un fait bizarre se produisit à cette époque : après une absence d'une semaine, je retrouvai toute l'argenterie exposée à l'air, couverte de tâches semblables à l'acide bleui. Ce qui m'étonne, c'est qu'à St Pierre on n'a rien eu de tout cela, pourtant il y a entre Prêcheur et la Montagne Pelée une distan­ce au moins double de celle qui sépare la Montagne de la ville. Je m'imagine que le vent poussait de notre côté les émanations du volcan.

Les choses ont duré ainsi jusqu'au 25 avril. Ce jour là, entre 7 et 8 heures du matin, j'étais au rez de chaussée quand un bruit très fort s'est fait entendre, accompagné d'une secousse. La commotion avait été si rapide que je suis restée un moment immobile, le coeur battant, sans savoir si c'était un tremblement de terre. On aurait pu croire qu'un objet très lourd était tombé au premier étage. Ma belle-mère et ma soeur vinrent en courant nous rejoindre en disant qu'elles aussi avaient senti la secousse. Mon mari et les travailleurs de la plan­tation entendirent également le bruit. Deux heures après, la cendre tombait chez nous, cendre fine, impalpable et pourtant très lourde, d'un gris bleuâtre, avec une odeur de soufre accen­tuée.

Elle ne tomba pas longtemps. Sur les hauteurs, les travailleurs purent en ramasser de petites quantités sur les lar­ges feuilles de choux caraïbes. Dans l'après-midi, il y eut deux autres secousses de tremblement de terre ; ce furent les seules de toute l'éruption.

Le lendemain, , comme suivant notre habitude, nous avions été passer la journée du dimanche à St Pierre, je parlai à ma mère des événements de la veille. En ville aussi on avait ressenti les secousses, mais sans recevoir aucune cendre ; du reste, là, on se préoccupait bien moins des troubles volcani­ques que des élections. Coïncidence étrange : on dit que Pompéi" a été ensevelie pendant la période électorale et qu'on re­trouve sur les murs de la ville morte les professions de foi des candidats. A St Pierre, sur les débris noircis et branlants, il n'y a même plus vestige des affiches bariolées qui disaient : Vive Clerc ! Vive Perein ! Le vendredi suivant 2 mai, juste une semaine après la petite éruption, la pluie de cendre recommença. Depuis le matin le temps était lourd. Un gros nuage noir semblable à ceux qui apportent la pluie s'avança du côté du sud ; il envahit rapidement le ciel, là l'obscurité se fit. La cendre se mit à pleu­voir, d'abord légère, puis si forte qu'on l'entendait tomber.

En même temps, la température s'élevait d'une fa­çon sensible. Dans un moment, maîtres et serviteurs, nous fû­mes tous réunis dans la maison. On ferma les contrevents des portes et fenêtres, comme pour un cyclone ; et malgré cela, jusque dans la maison hermétiquement close on sentait cette odeur de soufre. Est-ce terreur ? est-ce réalité ? il nous sem­blait que la respiration devenait difficile. Du dehors, une im­mense clameur de voix humaines de cris d'animaux s'élevait de toutes parts. Vis-à-vis de nous, dans la «gragerie» où les fem­mes râpaient le manioc, on entendait des pleurs et des gémisse­ments, et, une à une, on les voyait s'enfuir dans leurs cases, abritant d'un pan de robe la tête de leurs enfants.

La vision d'Herculanum et de Pompéi' nous passa devant les yeux. Hélas ! nous ne pensions pas que nos pressentiments se réaliseraient ! Au bout d'une heure environ, le ciel s'éclaircit, il devait être 10 à 11 heures du matin.

Dans l'après-midi, mon mari me proposa une pro­menade à cheval jusqu'à la Rivière Blanche. J'avais très peur, mais j'acceptai quand même. D'abord nos deux chevaux don­nèrent quelques signes d'inquiétude. Leurs sabots s'enfon­çaient dans la cendre. A droite et à gauche, l'herbe du chemin, les branches des arbres ployaient sous une épaisse couche grise. De temps en temps, on entendait un craquement et on voyait une branche de cacaoyer ou de cocotier se briser sous le poids. La mer elle-même, grise et terne ajoutait une note lugubre à ce paysage de désolation. Pas un oiseau dans les arbres, partout un silence de mort !...

Nous passons les ravines de cacao de «Grand Case», les champs de canne de la propriété Girard. En arrivant aux Abîmes, petit village du Prêcheur, situé un peu en dehors du bourg, la cendre cesse. Tout est calme comme à l'ordinaire. Pourtant au dessus du morne dit «Coffre à mort» on voit d'in­quiétants nuages noirs. Plus loin on découvre la Montagne Pe­lée dans toute sa menaçante beauté, d'énormes et sombres colonnes montent du sommet et se tordent sous la poussée de nouvelles colonnes. Toute cette masse arrivée à une certaine hauteur prend la direction du Nord, du Prêcheur par consé­quent. Le vent pousse les cendres dans cette direction, les fai­sant passer par dessus le village de Ste Philomène. Ce jour là encore Saint-Pierre n'avait rien eu. Nous le sûmes par notre on­cle que nous rencontrâmes ; il nous engagea à regagner nos pé­nates au plus tôt.

Le résultat de cette promenade fut de me terrifier complètement : terreur d'autant plus justifiée qu'on nous ap­prit à notre retour qu'au Prêcheur on avait entendu le bruit de la Montagne, bruit rappelant celui que feraient 5 ou 6 chevaux galopant sur le plancher d'une chambre voisine.

Le 3 mai au matin, lorsque mon mari alla ouvrir sa fenêtre le nuage de cendre autour de la maison était si noir, si épais, que, comme il tenait sa bougie à la main, il voyait son ombre projetée sur la cendre comme sur un écran.

Vite il donne l'alarme. En un moment toute la fa­mille fut levée et la résolution de quitter «Grand Case» fut pri­se aussitôt. L'ordre fut donné d'atteler les voitures et d'allumer les fanaux, car il était impossible de rien distinguer.

Je redoutais ce voyage. La route entre «Grand Ca­se et St Pierre est par endroits taillée dans une falaise et bordée par le morne, de l'autre par un précipice surplombant la mer. Dans les circonstances actuelles nous pouvions tout craindre. En costume d'intérieur, des rubans de mousseline protégeant nos yeux, des serviettes mouillées devant notre bouche, voilà comment nous nous sommes enfuis de chez nous. Cette fois, sur le parcours et jusque chez nous la cendre était tombée.

Mon Dieu ! Quel voyage ! J'étais dans des transes mortelles tout le temps. Mon crucifix à la main, je priais atten­dant la mort à chaque instant.

Enfin ! Nous voilà à St Pierre. La ville est animée, mais pas trop inquiète. Les toits des maisons étaient gris enco­re, mais les pompiers avaient reçu l'ordre d'arroser les rues ; et des femmes en passant leur criaient : allez donc éteindre la Montagne Pelée avec vos pompes.

Je retrouvai les miens sans inquiétudes et j'eus en arrivant une crise de larmes en les embrassant.

Le soir à la Cathédrale il se passa un incident qui donne une idée de l'état d'esprit ce jour là. Tout le monde était réuni à l'église pour la cérémonie du mois de Marie, lors­qu'un ou deux messieurs, voyant le ciel s'obscurcir, et crai­gnant la pluie de cendre, vinrent chercher leurs femmes et leurs enfants. Ce mouvement de sortie au milieu de la prédication fut remarqué ; les autres personnes s'effrayèrent. Un banc tom­ba ; en entendant ce bruit, sans chercher d'où il provenait, la masse des fidèles courut vers l'autel criant : «nous allons mou­rir». Une demoiselle s'évanouit (Melle S.A.) enfin les prêtres parvinrent non sans peine, à calmer cette multitude affolée.

Le lendemain 4 mai, mon mari retourna avec son père à «Grand Case». Ils retrouvèrent l'habitation dans le mê­me état, toujours recouverte de son épais linceul gris. Les boeufs, les moutons, poussés par la faim et aussi par l'instinct, soufflaient sur l'herbe avant de la manger, mais les pauvres bê­tes mouraient de soif. Quant aux arbres, ils menaçaient de se briser sous le poids des cendres.

En ville, la matinée s'était passée assez tranquille­ment avec une petite pluie de cendre de temps en temps. A la sortie de la messe, on s'abordait en se demandant «avez-vous peur ?» et les plus braves riaient des effrayés.

Le soir, la Rivière Blanche déborde. Ce déborde­ment insolite sans aucune pluie, en pleine belle saison, étonna tout le monde. En peu de temps, la rivière grossit de telle sorte que l'usine Guérin fut menacée.

Le lundi 5 mai, toutes les communications par terre avec les communes du Nord se trouvent interrompues. La rivière ayant accumulé sur le pont de pierre qui la traverse d'énormes quartiers de roches.

Mr Guérin père, Mr Eugène Guérin et sa femme étaient à l'usine, mais craignant l'inondation avaient comman­dé à leur yacht de se tenir sous pression. J'ai eu la chance,triste chance il est vrai, de voir la Rivière Blanche ce jour là. Une grande désolation planait sur la nature. Les jolies maisons de Fond Coré, d'ordinaire si gaies, si pleines de vie, étaient toutes abandonnées. Devant quelques unes on voyait encore des char­rettes dans lesquelles les retardataires entassaient à la hâte meubles et matelas.

A mesure qu'on avançait, la cendre épaisse nous tombait au visage, nous étouffant à moitié. Partout les mornes, les plaines, le ciel, la mer avaient cette teinte grise, monotone, donnant l'impression d'un paysage polaire. Au loin on enten­dait le grondement continu de la rivière. Devant l'usine Guérin, il fallut prendre son chemin de traverse, car à cet endroit on s'enlisait dans la boue. Enfin ! voici la rivière ! Quel spectacle. Ce n'est plus de l'eau : c'est une boue épaisse, pâteuse, noire qui ne coule pas, mais qui glisse emportant comme des fétus de paille, des roches gigantesques : les fleuves de l'enfer doivent ressembler à cela. Nous ne pouvons longtemps supporter cette vue, et nous nous en retournons, laissant sur la berge de nom­breux curieux.

A peine rendus en ville, vers midi et demi, nous en­tendons des cris perçants «la mer monte!» Des femmes du peuple échevelées s'enfuient en pleurant. En un moment l'alar­me est donnée, tout le monde sort dans la rue ; on s'interroge que faire ? Attendre disent les hommes, il faut savoir au moins si la nouvelle n'est pas fausse et ils courent à la batterie d'Esnotz ; de là on voit toute la rade. Une minute après, il revien­nent la figure bouleversée. «Je ne sais pas au juste ce qui se passe, dit l'un d'eux ; mais il y a sûrement un mouvement anormal dans la mer ; deux fois le yacht de la Cie Girard a été mis à sec ; deux fois l'eau est revenue ; des embarcations sont à la côte». Alors la terreur est à son comble. Les uns veulent partir sur les hauteurs, les autres disent que si la mer monte réellement, on est aussi peu en sûreté là qu'en ville. Faut-il fuir, faut-il rester ?

Et pendant ce temps, des gens courent dans toutes les directions ; une ou deux voitures passent, montant au grand galop au Morne Rouge. Quelles angoisses ! Tout à coup com­me un éclair, la nouvelle traverse la ville «la lave vient d'empor­ter l'usine Guérin !» Alors on courut regarder la mer ! La nou­velle n'était que trop vraie. Au loin dans la pointe où l'on dis­tinguait autrefois les toits de l'usine, tout avait disparu. Seule la cheminée, comme le mât d'un navire qui sombre, se dessi­nait sur un fond de fumée blanche qui suivait le cours de la ri­vière. L'un après l'autre les détails arrivent. Un jeune homme de notre connaissance raconte qu'il passait en canot devant l'u­sine Guérin, lorsque tout à coup, il vit le flanc de la Montagne s'ouvrir et donner passage à un fleuve de boue enflammée. Il sauta hors du canot, regagna la rive en criant à ses compagnons «fuyez au plus vite». Les malheureux ne comprirent pas et pendant une minute décisive leur canot fut culbuté par le flot de boue.

La terrible avalanche, en moins d'une seconde était arrivée de la Montagne à la mer, après avoir recouvert complè­tement l'usine Guérin. Mr Eugène Guérin fils et sa femme qui essayaient de regagner en courant leur yacht n'eurent pas le temps d'y arriver ; et leur père qui s'était enfui du côté de Fond Coré, au lieu de s'en aller vers la mer, ne dut sa vie qu'à cette circonstance.

Cent cinquante personnes, parmi lesquelles de nombreux curieux, trouvèrent la mort dans cette catastrophe, les uns ensevelis sous la lave brûlante, les autres noyés par ce mouvement extraordinaire de la mer qui avait fait croire que la ville de St Pierre allait être submergée. Les deux yachts de l'usine, à cent mètres du rivage, furent renversés et engloutis. L'émoi était à son comble. Quelques familles partirent pour Ste Lucie, d'autres cherchèrent refuge sur les hauteurs avoisinantes : Morne d'Orange, Quartier Monsieur, Trou Vaillant.

Alors on rassura la population épouvantée. La commission scientifique nommée par le gouverneur, déclara que le plus mauvais moment était certainement passé, que la lave s'étant frayé une voie, le danger se trouvait conjuré. Un des membres de la commission assura que St Pierre se trouvait désormais aussi en sûreté par rapport à la Montagne Pelée que Naples par rapport au Vésuve.

Malgré tous ces beaux discours, beaucoup avaient encore peur, et ce fut avec terreur que l'on vit arriver la nuit, car pour ajouter à nos appréhensions, la ville entière se trouva plongée dans les ténèbres, la lumière électrique n'ayant pu s'al­lumer à cause des troubles électriques provenant du volcan.

Vers minuit, des gens portant des fanaux parcouru­rent les rues en criant «la rivière du Fort déborde, sauvez-vous !». Nouvelle alerte, la Roxelane coulait en pleine ville. Les personnes qui habitaient ces quartiers déménagèrent. Cette fois la nouvelle était fausse et ceux qui l'avaient répandue étaient probablement de mauvais plaisants.

Le mardi 6 mai, les journaux firent paraître les opinions rassurantes des membres de la commission scientifi­que et beaucoup de familles qui étaient décidées à quitter la Martinique, se rassurèrent, croyant effectivement que tout danger était écarté. Pourtant l'énorme panache de fumée qui obscurcissait le sommet de la Montagne était plus sombre que jamais ; et jour et nuit, comme une voix menaçante on entendait les détonations sourdes du volcan. Ce jour là, un fait tout intime se passa, sans importance il est vrai, mais qui me fit une impression profonde. Je me mourais de frayeur et mon jeune frère, plus rassuré que moi, riait de mes craintes qu'il trouvait exagérées. Sur le piano couvert de cendre, il écrivit avec son doigt les mots prophétiques du festin de Balthazar : Mane, Thecel, Phares, qui restèrent là. Riant de mon mécontente­ment, il me dit : «tu n'as pas besoin d'avoir si peur, tu ne mourras pas pour cela !» Hélas, le pauvre enfant ne se doutait pas qu'il prononçait son propre arrêt de mort et celui de toute la ville.

Dans l'après-midi, notre famille se décida à quitter St Pierre, dans la crainte des tremblements de terre, et aussi pour échapper aux paniques de la ville. Nous partîmes pour l'habitation Beauregard que l'on avait gracieusement mise à la disposition de mon oncle. Dans cette grande maison, en bois, à deux kilomètres au Sud de St Pierre, nous pouvions nous croi­re relativement en sûreté. Je dis relativement, car une fois là-haut, on entendait d'une manière plus distincte les gronde­ments de la Montagne. C'était un bruit incessant et monotone, semblable par moments à celui d'une énorme chaudière en ébullition. Malgré cela, l'idée que nous pouvions être hors de danger et le plaisir d'être tous réunis nous fit passer une bonne nuit.

Le mercredi 7 mai, on nous apprit que la Rivière des Pères qui sépare Saint Pierre de Fond Coré, et la Roxelane qui coule en pleine ville avaient toutes deux débordé . Cette fois, la nouvelle n'était malheureusement que trop vraie. Non seulement les deux rivières avaient grossi d'une façon extraor­dinaire, mais encore à 50 M. du rivage, la Rivière des Pères, au lieu de couler dans la mer, avait creusé un trou énorme, un véritable abîme, dans lequel toute la masse liquide allait s'en­gouffrer. Ces débordements ne causèrent pourtant aucun dégât sérieux.

Quelques excursionnistes, ce jour-là, eurent le cou­rage d'arriver assez près du cratère. ils racontèrent que le «Morne la Croix» petit mamelon qui formait le point culmi­nant de la Montagne, était miné par sa base et que sa chute possible pouvait occasionner un fort tremblement de terre.

Malgré cela, ils étaient si peu effrayés qu'ils décidè­rent pour le lendemain même une nouvelle excursion. Plus tard, on nous apprit que deux des membres de la commission scientifique avaient déclaré au gouverneur Mr Mouttet, qu'ils trouvaient que la ville de St Pierre courait un grand danger ; mais tous les autres membres étaient de l'avis contraire. Mr Mouttet se rangea du côté de la majorité. Il ordonna de rassu­rer les esprits inquiets, et pour donner l'exemple, se rendit avec sa femme à St Pierre. Cet aveugle optimisme était d'ailleurs partagé par une grande partie de la population qui croyait que l'éruption après la catastrophe de l'usine Guérin devait passer désormais par une phase décroissante. Dans la même journée, vers 2 H. de l'après-midi, on entendit à Beauregard une vérita­ble canonnade qui semblait venir, non de la Montagne, mais du sud. Nous croyions d'abord à une salve d'artillerie à Fort-de-France, mais le bruit semblait se déplacer ; on s'imagina que deux bâtiments vénézuéliens se battaient à peu de distance de la côte. Puis au bout de 2 H. d'indécision, on finit par recon­naître que ces soi-disant coups de canon venaient du volcan. Couvert d'un voile impénétrable de fumée, éclairé de lueurs in­termittentes, il grondait et rugissait comme une bête qui va s'élancer sur sa proie.

Dans la nuit un orage épouvantable se déchaîna. Pas une goutte de pluie, mais pendant 2 H., du tonnerre et des éclairs sans discontinuer. Naturellement personne ne peut fer­mer l'oeil.

Jeudi 8 mai ! Jour de l'Ascension. On se réveille tard, car nous étions fatigués de notre nuit blanche ; plusieurs même étaient encore au lit, lorsqu'une détonation terrible se fit entendre. Du dehors les enfants crient «La Montagne vient sur nous !» Nous sortons tous. O terreur ! O épouvante ! Jamais plume ne dépeindra scène si grandiose, si terrifiante. Il semble que du volcan entr'ouvert s'échappe avec la rapidité de l'éclair une masse énorme, fumante, épaisse, noire, cependant sillonnée d'éclairs. En un clin d'oeil, elle se précipite sur la vil­le, la couvre, l'étouffe, l'embrasse, roule sur la mer, puis se di­latant en tous sens, grandit comme une montagne de cendre et de feu dont la base est à terre et dont la cime touche le ciel. Nous sommes une vingtaine de personnes, hommes, femmes, tout petits enfants. Tout le monde fuit la montagne, à travers les champs de cannes, affolés, terrifiés, aveuglés par la cendre. L'avalanche infernale nous poursuit, Déployant com­me un manteau prêt à nous envelopper. Tout à coup mon mari se retourne : «où est mon père ? où est ma mère ? Ils sont res­tés dans la maison, il faut que j'aille les chercher.» Alors je m'accroche à lui; le suppliant de ne pas m'abandonner ; mais d'un bond if "fuit loin de moi, criant dans l'éloignement : «ne me suis pas» L'affreux moment ! Tous les autres étaient déjà si loin que je ne les voyais plus. Seule ma mère m'attendait et pleurait : «viens vite, ne reste pas là» - je cours mieux que toi, lui répondis-je, va devant, je vais te rejoindre». Alors je restai seule à gémir sur la terre, mourant de peur, n'osant plus regar­der et pourtant fascinée par cette masse sombre, toute sillonnée d'éclairs, qui courait vers nous avec un fracas assourdissant.

Enfin ! voilà mon mari qui ramène sa mère et son pauvre père aveugle. Nous soutenant l'un contre l'autre, nous fuyons tous les quatre, franchissant les mornes, courant à tra­vers les champs. De tous côtés, des milliers de détonations écla­tent, des incendies s'allument partout. Pourquoi fuir ? Nous sommes perdus... un miracle seul pourrait nous sauver.

Las, épuisés, nous nous agenouillons pour prier et attendre la mort. Tout à coup, une rafale terrible venant du sud arrête et repousse la montagne de mort suspendue sur nos têtes. Nous recommençons à courir ; une pluie de pierres, de boue tiède et fétide tombe sur nous. Les rafales se succèdent, haletants, livides, les vêtements et la figure noircis par la boue et la cendre, les pieds déchirés, nous nous arrêtons dans la pre­mière maison que nous rencontrons, nous y trouvons du mon­de dans le même état de terreur que nous ; on s'empresse au­tour de nous, on nous soigne. Deux d'entre nous s'évanouis­sent.

Le danger n'est pas conjuré. La cendre tombe épaisse, nous essayons de voir la ville de la terrasse de la mai­son. Où est St Pierre ? Une fumée opaque recouvre la malheureuse cité de son voile noir et impénétrable, d'où jaillissent par in­tervalles des milliers de flammes. Nous devinons que l'oeuvre de destruction est accomplie. Sur la cité la main de Dieu s'est appesantie. Ce n'est plus la ville riante, étalant au soleil ses maisons en amphithéâtre , c'est Sodome, c'est Gomorrhe qui se consume sous nos yeux !!! où sont-ils ceux que nous y avons laissés, nos parents, nos maris, tous ces êtres chers aux­quels nous tenons par toutes les fibres de notre coeur ! Notre désolation est infinie !

L'horizon est en feu, l'incendie gagne ; il nous faut fuir encore. Nous courons à la plantation d'Ariste située à l'en­trée du Carbet. Là encore on n'est point en sécurité car la mer peut monter. On décide d'aller jusqu'à l'habitation Lajus. Cette maison est abandonnée, les propriétaires de l'endroit nous font dire de venir les rejoindre dans les hauteurs. La mon­tée est difficile, pénible, c'est la suite de notre calvaire ! Nous trouvons 150 personnes de toutes conditions, réfugiées dans une vaste étable. Enfin ! on peut s'arrêter, il est 3 H. Depuis 8 H. du matin nous avons quitté Beauregard. Nous nous jetons épuisés sur la paille, mourant de fatigue, la gorge en feu.

Le curé du Carbet arrive. On lui demande l'absolu­tion in extremis, car aucun de nous ne sait le sort qui lui est réservé. Tout le monde s'agenouille et sur les têtes courbées descendent les paroles sacramentelles.

Brisés par les émotions, nous nous étendons de nouveau par terre. Vers 5 H. des coups de sifflet nous font sortir de notre torpeur, c'est peut-être le salut ! Tout le monde court au rivage, avec quelle peine. Dieu seul le sait, car la pente est raide, difficile et nos pieds meurtris peuvent à peine nous porter.

Nous arrivons pour voir le croiseur Suchet qui s'é­loigne dans la direction de Fort-de-France. Allons-nous donc mourir ici ? Mais non, d'autres bateaux paraissent, ils aperçoi­vent nos signaux. Les embarcations arrivent. Elles sont prises d'assaut. Chargées, à moitié remplies d'eau, n'ayant qu'un seul rameur, elles menacent de couler et les bateaux ont si peur de l'incendie qu'ils sont mouillés loin au large ! Pas une angoisse ne nous sera donc épargnée ! Enfin on nous hisse à bord. Il est près de 7 H. Le bateau part pour Fort-de-France.

La nuit est venue, lugubre, d'un noir intense ; dans l'éloignement, comme une vision du Dante, une lueur rouge et sinistre s'élève de ce qui fut St Pierre. Ainsi, c'est donc fini. Des flammes, de la cendre, des débris fumants, voilà tout ce qui reste de cette ville que nous aimions. Au large, quelques navires brûlent encore.

Du volcan drapé de ténèbres, s'élancent parfois des éclairs qui illuminent toute cette scène. Quelle sublime hor­reur ! Nous nous éloignons. Peu à peu disparait à nos yeux cette vision, ce cauchemar.

Nous débarquons à Fort-de-France. Une foule sympathique nous accueille, émue de notre aspect lamentable. Nous sommes comblés de soins et de prévenances par les amis qui nous reçoivent. Mais je termine ce long et pénible récit.

A quoi bon essayer de dépeindre ce qui ne se dé­peint pas ! dispersion d'une famille étroitement unie, dénument complet, appréhension mortelle de l'avenir, adieux déchi­rants, départ pour l'inconnu. Tout un passé anéanti dans l'es­pace d'une minute ! il ne nous reste plus qu'à fuir pour tou­jours l'île maudite...

Non ! non, je ne t'appellerai pas ainsi, Martinique mon pays, ma patrie, où dorment à jamais ensevelis avec nos morts bien aimés, nos plus chers souvenirs ! je ne verrai plus qu'en rêve la maison dont il y a à peine un an, jeune mariée heureuse, je franchissais le seuil !

J'écris ces lignes de la Trinidad où nous avons cher­ché refuge, ma mère, mon mari et ma soeur. Que Dieu bénisse cette île hospitalière. Si quelque chose pouvait adoucir nos souffrances, ce serait l'accueil sympathique, généreux, sponta­né, fait aux malheureux réfugiés de la Martinique.

Quelques uns de nos parents restés à la Martinique nous écrivent que l'éruption continue toujours. Mon Dieu ! nous avons déjà perdus 57 membres de notre famille dans la catastrophe du 8 mai. Protégez ceux qui nous restent et qui sont encore en danger !

 

Cathedrale-St-Pierre.jpg

 

 

saint-pierre.jpg( La cathédrale de St-Pierre, avant la catastrophe ).

 

 

theatre.jpg ( Le théâtre avant...).

 

 

Le-theatreaujourd-hui-dessin-de-maricehel.jpgLes dessins, à la plume, du théâtre sont de  Marie Cehel ).

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