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Publié par Edouard Boulogne

 

Karuki-Murakami.jpg ( Karuki Murakami ).

 

 

 

 

Les lecteurs du Scrutateur peuvent se réjouir, tout comme l'animateur du Blog. En effet, nous publions ce jour, sur l'écrivain japonais Karuki Murakami, un article de Raypond Joyeux, ancien professeur de lettres, auteur de plusieurs ouvrages de poésie, et de mémoires sur la Guadeloupe des années 50 et 60, ( nous avons rendu compte de plusieurs de ces ouvrages. Voir dans la rubrique Littérature, des archives ) et ami d' Edouard Boulogne. Il nous promet une collaboration régulière. C'est bien. Notre équipe s'enrichit avec lui d'une plume talentueuse.

LS



La rentrée littéraire sera marquée, semble-t-il, cette année 2011, par la présence - pas seulement symbolique - d’un auteur japonais maintes fois proposé pour le Nobel et qui, sans vraiment s’en soucier,  poursuit inlassablement une œuvre déjà conséquente. Auteur à succès dans son pays, il vient de publier un roman en trois volets au titre énigmatique : 1Q84, dont les deux premiers tomes ont paru en août chez Belfond. Nous reviendrons en son temps sur ce mystérieux roman.

 

Peut-être connaissez-vous cet auteur. Il s’appelle Haruki Murakami. Il est né à Kobé en 1949. En cette année de la Solitude, je vous propose la lecture de deux de ses précédents romans : Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil et Les amants du Spoutnik, dans la collection 10/18, domaine étranger, traduction de Corinne Atlan.

 

À vrai dire, avec autant de plaisir, j’ai l’impression d’avoir lu le même livre alors qu’ils sont totalement différents. Les sujets abordés pour ne pas dire les thèmes développés sont à peu de choses près les mêmes dans les deux livres : difficultés de communication, solitude, frontière entre rêve et réalité, effets dévastateurs de la passion. Univers particulier mais somme toute assez banal dans lequel on plonge sans réticence malgré quelques frustrations relatives au destin des personnages dont en fin de compte le lecteur n’est pas toujours instruit. L’originalité tient surtout dans la capacité d’imagination du romancier, sa façon de mener les intrigues, sa technique d’écriture et la limpidité de son style. 



Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil raconte à la première personne l’histoire d’un jeune homme, depuis l’école primaire jusqu’à la quarantaine. Sa relation sentimentale précoce, mais totalement platonique, avec une jeune fille de son âge, qu’il perd de vue au lycée et qu’il retrouve trente ans plus tard, une fois marié, père de famille et passionné par son travail, forme le nœud du roman : comment se construit l’équilibre fragile des êtres et comment cet équilibre est à la merci d’événements apparemment fortuits et inattendus mais qui semblent étrangement programmés d’avance.

 

Leur caractère tranché, leur forte personnalité, leur refus du compromis sont la trame de la psychologie donc du comportement des personnages. Ils contribuent logiquement à la crédibilité de leur parcours respectif. L’auteur, alternant confessions et non-dits, tient le lecteur en haleine, et le caractère mystérieux de certains événements l’oblige à poursuivre sa lecture pour connaître le dénouement lorsqu’il y en a un. Rien n’est mâché et beaucoup de renversements de situation tiennent du roman psychologique proche de l’intrigue policière. Sauf que les énigmes ne sont pas toutes forcément résolues, ce qui laisse le lecteur sur sa faim tout en laissant le champ libre à son  imagination et à sa perspicacité.

 

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil est également un roman sur l’attraction affectivedont les effets n’arrivent jamais complètement à se concrétiser. Le réel quotidien et l’honnêteté conventionnelle des personnages reprennent fatalement le dessus et annihilent toute tentative de pérennisation des relations, sans altérer la profondeur ni la réciprocité des sentiments. Le dire de cette façon c’est déjà un peu révéler la fin de l’histoire mais ne déflore en rien ni la beauté, ni la puissance du livre. L’auteur démontre avec subtilité que le rideau qui isole les individus les uns des autres reste souvent infranchissable, quel que soit par ailleurs le degré de  leur intimité, de leur proximité apparente, physique, sociale ou sentimentale.

 

***

 

Le deuxième roman au titre énigmatique, Les amants du Spoutnik, raconte, lui, l’histoire d’une jeune fille un peu particulière dans laquelle est impliqué le narrateur, malgré la distance qui les sépare. Toujours le thème de l’incommunicabilité mais renforcé cette fois-ci par celui du dédoublement de la personnalité. Ce roman déconcerte par certains côtés le lecteur trop “terre-à-terre” qui ne croirait pas à la réalité du rêve et à la traversée du miroir. Mais le suspense est tellement bien entretenu et l’intrigue si bien ficelée qu’on a du mal à ne pas terminer le livre.

 

 

« Pourquoi sommes-nous si seuls ? me demandai-je. Pourquoi est-il nécessaire que nous soyons si seuls ? Tant de gens vivent dans ce monde en attendant quelque chose les uns des autres, et ils sont néanmoins contraints à rester irrémédiablement coupés des autres. Cette planète continuera-t-elle de tourner uniquement pour nourrir la solitude des hommes qui la peuplent ? » (page 232).

 

Ce passage (qui n’est pas le dernier paragraphe du roman) résume la philosophie du narrateur (de l’auteur ?) et pourrait être aussi bien le début que la conclusion de ce très beau livre que je vous laisse découvrir et que je vous recommande.

 

Un mot, pour finir, de l’écriture et du style de l’auteur : absence totale de prétention littéraire. Simplicité mais extrême profondeur du propos alliée à une grande culture musicale (jazz et classique). La façon de raconter l’histoire en modifiant souvent les points de vue sans perturber ni la logique ni la compréhension du récit démonte et contredit toutes les théories “scolaires” de la progression dramatique et du schéma “actanciel” préconisées par les manuels de littérature appliquée. Tout tient finalement dans l’art du romancier et de sa maîtrise particulière de l’écriture et de la narration. Seulement, si simplicité et limpidité semblent couler de source, on se tromperait en confondant ces deux qualités avec facilité et relâchement. En littérature comme en peinture, en musique comme en tout autre art, l’apparence de la facilité cache souvent une grande maîtrise, résultat d’un long et difficile travail d’exercice et de renoncement.

 

Un conseil : ne renoncez pas à lire Haruki Murakami, vous ne le regretterez pas. Au-delà du plaisir que procure la lecture de ses œuvres, il nous apprend beaucoup sur notre condition d’hommes ou de femmes. A rapprocher peut-être par le style et le propos d’Albert Camus, le romancier de L’Étranger, avec de l’humour et de la légèreté en plus.

 

 Raymond Joyeux

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