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Publié par Edouard Boulogne

 Utopie.jpg

( Le texte qu'on va lire constitue l'un des chapitres de mon livre Libres paroles, que l'on peut encore acheter à la Boutique de la presse, à Jarry en Guadeloupe. Il m'en reste, personnellement quelques exemplaires d'auteur que je peux fournir contre la somme de 30 £. L'ouvrage comporte 93 chapitres et 427 pages. Peut être utile pour mener le combat dans l'optique du Scrutateur.

Je le publie, ici, comme promis dans l'article précédent, pour donner une vue plus précise de la notion d'utopie dont il est question dans l'article. EB. ).

Libres paroles


 

(Cf. Socialisme ; Technocratie ; Totalitarisme ; Communisme ; Ecologisme).

 

         Les lycéens de naguère (disons d’avant 1970) n’ignoraient pas le nom de Rabelais. Par ce dernier, ils avaient tous entendu parler de l’utopie ; une utopie au demeurant fort joyeuse, et séduisante sise en la mythique abbaye de Thélème, bâtie par le sieur Gargantua, de célèbre et joyeuse mémoire quelque part en doulce France. A-t-on rêvé en ses seize ans à cette abbaye de forme hexagonale, de 9332 chambres ( ni une ni moins), où les femmes de 10 à 15 ans, les hommes de 12 à 18 ans étaient admis, tous belles, beaux, bien naturés, élégants, bien vêtus, en un cadre distingué, luxueux, parfumé « mirifiques » ?. Et quel emploi du temps, lecteurs amis et bienveillants, ah ! quelles journées que ces jours là ! Oyez plutôt : « Toute leur vie était employée, non par lois, statuts ou règles, mais selon leur bon vouloir et franc arbitre. Se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand bon le désir leur venait. Nul ne les éveillait, nul ne les parforçait ni à boire, ni à manger ni à faire chose autre quelconque. Ainsi l’avait établi Gargantua. En leur règle n’était que cette clause : FAIS CE QUE VOUDRAS ! », etc.

         Mais Rabelais s’amuse. Toutes les utopies n’ont pas ce caractère joyeux, fantaisiste, humoristique. L’esprit de sérieux les habite le plus souvent, parfois même quelque touche de cette déraison logique, logicienne, qu’on appelle folie, plus précisément schizophrénie.

         Pas toutes, quand même. Il y a les utopies plaisantes, simples rêves de qui veut se distraire, à ses heures d’un quotidien trop dur, prosaïque. Simple fenêtre par laquelle on s’évade.

         L’utopie peut prendre un tour plus sérieux. Telle fut sans doute le cas quand Thomas More, Chancelier d’Angleterre sous le règne d’Henri 8, et d’ailleurs créateur du mot ( du grec ou, non,, et Topos, lieu ; donc utopie, c’est-à-dire nulle part, pays où l’on vit parfaitement heureux mais qui n’existe nulle part ailleurs que dans l’imagination des hommes) écrivit son célèbre ouvrage : L’Utopie. Thomas More proposa son livre à la société anglaise pour lui offrir une autre vision de la vie politique, que celle particulièrement corrompue de cette époque. De là à croire possible et même souhaitable la réalisation détaillée de ce conte, il y avait là pour ce politique profond, et réaliste, pour ce chrétien ardent, cet esprit et fin et humoriste, à l’anglaise, un pas qu’il ne faut sans doute pas franchir.

         Mais l’utopie peut être aussi la marotte d’esprit à la foi sérieux et chagrin, travaillé subconsciemment par de sombres humeurs, qui lorsqu’elles se marient chez certains à de fortes aptitudes au raisonnement logique engendrent les redoutables systèmes de pensée « politiques » dont je voudrais ici esquisser quelques-unes des lignes de force.

         Si le terme d’utopie est récent et date du 16 ème siècle, le thème lui-même est beaucoup plus ancien, et a engendré d’innombrables ouvrages. Contentons- nous d’évoquer ici quelques auteurs récents, parmi les plus marquants, tels T. More, (Utopia) Campanella, (La cité du soleil), Fourrier (Le nouveau monde amoureux), Cabet (Voyage en Icarie), le Comte de St-Simon, Bacon, mais aussi les Aldous Huxley, et Georges Orwell auteurs respectivement de deux contre utopies, Le Meilleur des mondes, et 1984, dont la lecture est indispensable pour entrer dans le mécanisme du phénomène utopique.

         En dépit des différences d’époque de conception, et de lieu, des personnalités respectives des auteurs, dans toutes ces œuvres se retrouvent des thèmes et préoccupations communs qui permettent de dégager un concept relativement cohérent.

Sise, en général, sur une île, la cité bienheureuse est dirigée par une élite de penseurs omnipotents, des ingénieurs plus que des philosophes d’ailleurs, il faut le noter. Et à cet égard la lecture des œuvres du Comte de St-Simon (cf l’article technocratie), est particulièrement édifiante.

         L’organisation est parfaite, sous le règne de la logique, et des mathématiques. Tous les secteurs de la vie sont planifiés de cette façon, l’architecture et l’urbanisme, le monde du travail, celui de l’éducation (à laquelle les dirigeants sont particulièrement attentifs, l’initiative privée est ici, encore plus que dans les autres domaines, bannie).

Toute référence à un Dieu transcendant est honnie, et la religion, quand elle existe, est amour de la société (sociolâtrie), (Cf. l’article Totalitarisme). On s’en aperçoit, les utopies ont des affinités sélectives pour l’idéologie socialiste.

L’homme est perçu comme un être indéfiniment malléable, et l’ordre social passe par sa mise en conformité avec les normes « idéales » fixées par les dirigeants, et dont l’éducation et la police veillent à la transmission et au respect. Un passage de Conde Pallen (1919), Crucible Island, extrait du catéchisme que l’on apprend aux enfants, est particulièrement édifiant :

Q : Par qui êtes-vous engendrés ?

R : Par l’Etat souverain.

Q : Pourquoi êtes-vous engendrés ?

R : Pour aimer et servir l’Etat souverain, toujours.

Q : Qu’est-ce que l’Etat souverain ?

R : L’Etat souverain est l’Humanité, être composite et parfait.

Q : Pourquoi l’Etat est-il suprême ?

R : L’Etat est suprême parce qu’il est mon Créateur et mon Conservateur, au sein duquel je suis et je vis, qui dispose de mon existence et sans lequel je ne suis rien.

Q : Qu’est- ce que l’individu ?

R : L’individu est seulement une partie d’un tout (Cf ; l’article Totalitarisme), et il trouve sa complète et parfaite expression dans l’Etat souverain. Les individus sont seulement faits pour la coopération, comme les pieds, les mains, les paupières, ou comme les rangées de dents supérieures et inférieures ».

Sauf chez Fourrier, où elle est si débridée, en apparence seulement, ( en effet dans le monde de Fourrier l’orgie est réglée, organisée, la polygamie étendue à tous, et le débridement des sens a pour fonction de créer une nouvelle chasteté. Il s’agit « de devenir angélique à force de luxure ».sic !), la sexualité est étroitement contrôlée et brimée. L’amour, celui de Dieu comme celui du prochain, semble être le mortel ennemi de l’ordre social utopico-totalitaire.

Dans L’île du Soleil, de Campanella, l’acte de procréation est fixé à 21 ans pour les hommes, à 18 ans pour les femmes. Tout est planifié. Le désir sexuel n’est pas pris en compte pour l’accouplement. Seul compte l’utilité sociale. L’union aura lieu toutes les trois nuits après un bain obligatoire ! Il n’aura été autorisé qu’après études préliminaires, et sera l’objet d’une surveillance incessante. « Les enfants appartiennent à la communauté, à la République, sans qu’elle ait à se préoccuper de la certitude de la paternité par rapport l’individu »  précise Campanella.

         La lecture de la littérature utopique a de quoi effrayer. Nul, plus qu’elle n’aide à comprendre la sagesse de l’adage « le mieux est l’ennemi du Bien ».

         Dieu nous protège de la réalisation des utopies. Des tentatives multiples ont été faites pourtant en ce sens, sanctionnées par de durs et sanglants échecs. Les plus récentes, non les moins sanglantes, ont été les dictatures communistes du 20 ème siècle, dont certaines, à l’heure où j’écris, perdurent sous des formes variées, en Chine populaire (malgré les apparences de dégel, auxquels les dirigeants occidentaux feignent, pour des raisons commerciales, de se laisser prendre), au Vietnam, à Cuba.

         Quelle sont les causes de cet étrange phénomène ?

         Certains analystes, Joseph Gabel, Jean Servier, Raymond Ruyer ont cru discerner une parenté profonde entre le mode de pensée délirant des Schizophrènes et celui des utopistes, jusque dans le choix d’une île, pour situer la Cité idéale, qui serait l’indice d’un retour au mode de vie intra utérin, avant la naissance, dans le monde clos, protégé du ventre maternel.

         De tout ce que j’ai lu ou compulsé sur la question, l’ouvrage le plus profond et le plus suggestif m’a paru être celui du philosophe Thomas Molnar, L’utopie, éternelle hérésie (éditions Beauschesne).

         Je me contenterai de citer ici, faute de place, et en guise conclusion ce passage ( mais il faudrait lire tout l’ouvrage) : « A la racine de l’utopie il y a la défiance de Dieu, l’orgueil sans limite, l’appétit d’un énorme pouvoir et l’usurpation d’attributs divins en vue de manipuler et de modeler le  destin l’homme(…..).Le vice réel de l’utopiste est, d’abord, le désir de démanteler l’individualité humaine par la dissolution de la conscience individuelle, et ensuite de le remplacer par la collectivité et la conscience fusionnée ».

 

 

Pour approfondir.

 

Voyages au pays de nulle part (Editions Robert Laffont, collection Bouquin).Cet ouvrage contient 12 récits d’utopie, parmi les plus représentatifs, notamment celle de T. More, et celle de Campanella.

Dominique Desanti : Les socialistes et l’utopie. (Petite bibliothèque Payot).

Jean Servier : Histoire de l’utopie. (Gallimard, collection Idées).

Thomas Molnar : L’utopie, éternelle hérésie. (Beauschesne). Ouvrage fondamental, du plus grand intérêt.

Revue Esprit : L’Utopie, ou la raison dans l’imaginaire. (N° spécial, 4, Avril 1974).

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