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Publié par Edouard Boulogne

clash-trieweller-royal-guignols-info-2.jpg ( L'homme, séparé de sa source, est le plus malheureux des êtres. Et les plus dérisoires stars du people lui servent de préservatif dérisoire ). 

 

( Cet article a d'abord été conçu comme ma petite médiation vespérale aux lecteurs de Facebook. Et puis, au fil, dirai-je de la plume? en tout cas de la pensée, elle a pris du volume, sinon de la profondeur. Et j'ai décidé, aussi, de la publier sur le Scrutateur. EB ).

 

Ma petite méditation vespérale sera moins sentimentale que celle d'hier ( avec Jean Cocteau ). J'ouvre au hasard un des cahiers, que je tiens à jour régulièrement au sujet de mes lectures depuis « nanni-nannan » ( c-à-d, en créole : depuis une éternité, en fait depuis 1956 ). Et je tombe sur une phrase de François Mauriac qui me redonne à penser, puisque sa première notation date du 10 novembre 1975.

La voici : « Plus notre vie est publique, plus nous avons besoin d'une tendresse cachée ».

L'on pourrait faire remarquer à M. Mauriac que les moines et moniales trappistes, chartreux, bénédictins, n'ont peut-être pas moins besoin d'attention que les hommes d'Etat, stars, et personnalités multiples de l'avant scène sociale.

Certes! Mais ne chipotons pas. On voit très bien ce qu'il a voulu dire. A peu près la même chose que Nietzsche qui, évoquant la place publique la considère comme le lieu d'aisance, par excellence, « des mouches venimeuses ».

Ce que confirme l'expérience de tout un chacun, avec plus ou moins de lucidité selon les degrés d'intelligence.

Et plus notre personnalité semble se distinguer de la masse par son honnêteté ( relative ), son efficacité ( même au service du bien public ), sa sagacité, son talent, sa pureté, son désintéressement ( relatif ), plus s'abattent, contre nous, la jalousie, le ressentiment, l'envie, les venimeux déchets des mouches.

Mauriac, ( c'était, me semble-t-il dans son Discours de réception de Julien green à l' Académie française ) précise son propos.

Il avait, on le sait, de l'admiration pour certaines célébrités, plus précisément pour certains « grands » hommes ( car Dutroux, aussi, fut une « célébrité » ), Charles de Gaulle par exemple, ou, à une moindre altitude, Pierre Mendès-France.

C'est à eux qu'il dédie ces lignes, où la célèbre musique de la phrase mauriacienne, ( qu'on imagine aussi, chuchotée avec la raucité caractéristique de son locuteur ) donne un peu du meilleur d'elle-même : « Il y a toujours une heure de la nuit où le maître d'un grand nombre d'hommes se retrouve avec lui-même entre quatre murs, et là, terré au secret de son repaire, le loup haletant lèche ses blessures. Il découvre alors que, durant cette interminable journée, tandis que des solliciteurs, des délégués le harcelaient, qu'il présidait des cérémonies et arbitrait des conflits, il n'a pas cessé de perdre du sang, et qu'à son insu il a déjà accompli plus que la moitié du chemin vers cette rive d'où nos bien aimés nous appellent, et où les flèches des chasseurs ne nous atteignent plus ».

On pense au personnage de Créon, murmurant à son page, dans l'Antigone d'Anouïlh, vers la fin de la pièce, quand s'achève cette journée tragique où ce chef d'Etat a vu s'effondrer sa famille, son monde, se suicider sa nièce chérie, la petite Antigone, non sans rapport étroit avec sa politique, et questionnant au son d'une horloge qui annonce les cinq heures :

  • « Qu'y a-t-il à cinq heures, petit?

  • -Conseil, monsieur.

  • -Eh bien! Puisqu'il y a conseil, nous allons y aller. »

Mais Créon est un monarque héréditaire, qui assume héroïquement le fardeau d'un pouvoir qu'il n'a pas choisi, et dont les fastes, eux-mêmes, font partie du travail. Un travail parfois accablant, épuisant sous les regards, envies, intrigues et complots des courtisans.

Dans nos temps démocratiques, quoi donc pousse les individus à rechercher le poids d'un tel fardeau.

Qu'est-ce qui pousse, dans d'autres domaines que celui de la politique à se jeter dans le tourbillon fiévreux des « fêtes », et à ne pas vouloir s'en libérer, quand même l'occasion s'en présente?

Blaise Pascal évoquait le divertissement, par lequel l'homme tente d'échapper à la perception de son propre néant ( il parlait de la misère de l'homme sans Dieu ).

Pour Pascal, non seulement la chasse, les jeux du Casino, les soirées de gala, mais aussi la politique ( et toutes les activités humaines ) ne sont que tentatives de divertissement de l'homme de sa misère essentielle, qui est l'oubli, le refus même de son lien originel avec Dieu, l'oubli de la première faute qui est refus, et orgueil de tout ORDRE, dont nous ne serions pas les auteurs.

Coupés ainsi de la sève primitive et nourricière, nous nous languissons, et tentons de sortir de cette famine spirituelle par le divertissement ( de « Divertere » : détourner ).

C'est ainsi que Mauriac nous conduit à Pascal auquel il a consacré un essai lumineux : « Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux ( nous dit l'auteur des Pensées ). Et ceux qui font sur cela les philosophes et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour après un lièvre qu’ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères qui nous en détournent, mais la chasse nous en garantit.

Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu’ils recherchent avec tant d’ardeur ne saurait les satisfaire, s’ils répondaient comme ils devraient le faire s’ils y pensaient bien, qu’ils ne recherchent en cela qu’une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi et que c’est pour cela qu’ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans répartie… Mais ils ne répondent pas cela, parce qu’ils ne se connaissent pas eux-mêmes. Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse et non pas la prise qu’ils recherchent. Ils s’imaginent que s’ils avaient obtenu cette charge ils se reposeraient ensuite avec plaisir et ne sentent pas la nature insatiable de la cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l’agitation. Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au-dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles. Et ils ont un autre instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos et non pas dans le tumulte. Et de ces deux instincts contraires il se forme en eux un projet confus qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l’agitation et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent, ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos.

Ainsi s’écoule toute la vie, on cherche le repos en combattant quelques obstacles. Et si on les a surmontés, le repos devient insupportable par l’ennui qu’il engendre. Il faut en sortir et mendier le tumulte. Car ou l’on pense aux misères qu’on a ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin. ».

Je me pénètre de cette pensée profonde. Je me pourlèche de ce style incomparable, sec, précis, nerveux. On n'écrit guère plus comme cela aujourd'hui.

Et puis lit-on encore Blaise Pascal? Il n'est pas le modèle que pense offrir à nos chères têtes blondes, ou brunes un Vincent Peillon.

 

E.Boulogne. 

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