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Publié par Edouard Boulogne

Ch-de-Gaulle.jpg ( Grande, noble, et belle figure de droite ). 

 

( Nous sommes, actuellement, en France, tous plus ou moins engagés, avec plus ou moins de distance et d'humour, dans le campagne électorale.

Les candidats sont ce qu'ils sont. Nous voterons, peut-être, pour l'un ou pour l'autre, moins pour son programme, ou sa personne ( qui éventuellement ne nous éblouira pas plus que cela ) mais parce que, croyons-nous, il représente mieux ce que nous croyons, parce qu'il sera plus ou moins « de droite », ou «  de gauche ».

Mais qu'est-ce que la droite? Ou la gauche?

Franchement, je plains ceux qui ne voteront que pour les « tronches » de Groland, ou de Sarko....ou de l'ineffable Eva Joly.

Il faut aller plus loin. C'est pourquoi je vous propose aujourd'hui deux articles qui s'intéressent à ces questions de fond. Le premier est un article paru ce jour dans le journal Le Monde ( de gauche ). Il porte sur le livre récent d'Emmanuel Terray : La droite repensée. (Edition Gallilée ).

Article intéressant, mais, perfide, ici et là. Ce qui me permet de porter ce jugement est ma bonne connaissance du sujet, ayant étudié les grands philosophes politiques, et consacré une étude assez substantielle à Charles Maurras, penseur, qui eut une énorme influence sur la pensée de droite en France, et notamment sur celle du général de Gaulle. ( Cette étude occupe une soixantaine de pages dans mon livre Libres paroles, paru en 2004).

Le deuxième article sur la droite et la gauche, est extrait de ce même ouvrage, Libres paroles. Vous le trouverez plus bas. Je publie ces articles qui demandent un peu de concentration, parce c'est la vocation du Scrutateur d'aider à réfléchir. Chez l'épicier nous nous informons de la valeur des denrées alimentaires, pour notre corps. Pourquoi ne nous interrogerions-nous pas sur la valeur des idées qui se proposent à notre consommation? 

E.Boulogne.

 

Penser-a-droite.jpg

Livre du jour | | 13.03.12

Dans une campagne présidentielle où la droite se présente comme le parti de l'action face à une gauche décrite comme rêveuse, Emmanuel Terray rappelle que la droite se caractérise traditionnellement par une pensée très cohérente. L'anthropologue, spécialiste des sociétés africaines, soulève ici un défi de taille : repérer, par-delà la diversité des formes qu'a prises la droite en France, un certain nombre d'invariants. Il reprend ainsi le projet de René Rémond dans son ouvrage classique, La Droite en France(1963) ; mais, au lieu de s'intéresser aux continuités dans les alliances politiques, il regarde plutôt les analogies dans les principes philosophiques.

La démonstration d'Emmanuel Terray - formé à la philosophie par Louis Althusser - procède en effet selon une méthode axiomatique. Si on pose un premier principe qui gouverne la pensée de droite, les autres s'engendrent logiquement. Ce principe est le suivant : le réel est supérieur au possible, parce qu'il peut être connu par la raison alors que le possible affole l'imagination. La pensée de droite n'est donc pas intrinsèquement "réactionnaire" : au contraire, elle valorise la modernité, c'est-à-dire le fait accompli. "La pensée de droite est d'abord un réalisme : elle accorde un privilège à l'existant, et tend à s'incliner devant la "force des choses", la puissance du fait acquis."

Ordre, patrie et individu

De ce premier principe, il découle que la pensée de droite valorise l'ordre plutôt que le désordre, et s'incline devant l'autorité qu'elle distingue de la force. Elle considère l'inégalité comme un fait de la nature, et cherche à l'encadrer par une hiérarchie du supérieur vers l'inférieur. Elle considère la patrie comme un prolongement naturel de l'individu, et se méfie des entités collectives comme les droits de l'homme ou la justice internationale.

Au fil de sa démonstration, Emmanuel Terray remarque cependant que la pensée de droite développe un certain nombre de contradictions lorsqu'elle passe de l'ontologique - ce qui est - au politique - ce qu'il faut faire. Ainsi le réalisme conduit la pensée de droite à considérer l'individu comme la seule chose existante, mais son goût pour l'ordre la fait s'incliner devant l'Etat. De là vient que la droite moderne ait accepté avec réticence la théorie du contrat social selon laquelle les individus renoncent à leurs droits pour les transférer à l'Etat. Et, lorsque la libéralisation l'a contrainte à renoncer d'encadrer l'économie, elle demande à l'Etat de renforcer sa surveillance sur les individus - en particulier sur les travailleurs migrants, entité qu'elle a toujours regardée avec méfiance alors même qu'elle sait que l'économie en a besoin.

Ainsi Emmanuel Terray relit-il avec bonheur et ironie un grand nombre de penseurs de droite, de Joseph de Maistre à Chantal Delsol en passant par Charles Maurras ou Antoine de Rivarol. On peut se demander comment l'anthropologue lui-même se situe face à cette pensée de droite. Les grands fondateurs de sa discipline, Auguste Comte et Claude Lévi-Strauss, sont cités pour des idées qui relèvent clairement de cette pensée. Vladimir Lénine et Karl Kraus apparaissent dans la conclusion pour rappeler que la pensée de droite n'est jamais aussi raisonnable que quand elle se confronte à un ennemi, ce que le communisme russe lui a un moment fourni, alors que le capitalisme débridé la plonge dans une folle agitation.

Emmanuel Terray dédie son livre à Elisabeth Allès, sinologue avec laquelle il a partagé son engagement auprès des sans-papiers, décédée le 1erjanvier. Il le conclut par les Mémoires de Zhao Ziyang, qui a tenté de réformer le système chinois. On se dit, après avoir fermé ce livre, qu'il faut inverser la tendance : la pensée est à droite et l'action est à gauche.



PENSER À DROITE d'Emmanuel Terray. Galilée, "Débats", 160 p., 25 €.

Frédéric Keck

 

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Êtes vous de droite, ou de gauche? par Edouard Boulogne.

 

( Nous vivons ces jours-ci, en France, une période politiquement trouble, où la pensée politique cède la place à la démagogie, à l'humeur plutôt qu'à la pensée.

On se jette à la figure des insultes, qui sont aussi des approximations. Rien de pire assurément pour la santé civique que cette foire d'empoigne, où la sottise le dispute à la vulgarité.

Êtes-vous de droite? Ou « pire » d'extrême droite, de gauche ou d'extrême gauche? Pour le savoir il faut connaître exactement le contenu de ces notions controversées.
L’une des ambitions du Scrutateur étant de contribuer à l’élévation de la conscience civique par l’analyse et le débat, j’ai voulu offrir à nos lecteurs une réflexion de philosophie politique sur les notions de « droite » et de « gauche », à partir de ma réflexion de professeur de philosophie et de ma longue expérience de journaliste politique.
L’article apporte d’abord de l’information, ce qui n’est pas inutile. Il propose ensuite, sur la fin, une thèse. Cette thèse est parfaitement discutable (qu’est-ce qui n’est pas discutable ?). Encore faut-il prendre le temps et la peine de la discuter .
Donc, fanatiques, esprits sommaires, passez votre chemin !
Si cette thèse est exacte, peut-être alors bien des gens classés « à droite » (par exemple la « nouvelle droite » de monsieur Alain de Benoist, anti chrétienne, et néo-païenne) ne le sont pas tant qu’ils le croient, de même que certaines consciences qui se croient de gauche le sont-elles moins qu’elles ne pensent ( horresco referens !). Mon but ici est de faire réfléchir, tout simplement.
J’ai presque envie de m’excuser auprès de mes lecteurs pour ces articles sérieux et austères. Mais si la conscience civique ne s’informe ni ne se forme, que peut bien signifier le mot  « démocratie » ?
Et puis Le Scrutateur continue avec toutes ses autres chroniques.
Donc je ne m’excuse pas et je souhaite : bonne, patiente, et fructueuse lecture. Ceux qui voudront contribuer à la réflexion par leurs commentaires seront les bienvenus.

Edouard Boulogne).

Maurras-l-Herne-.jpg ( Publié en 2011, ce splendide ouvrage collectif  sur MAURRAS, mérite d'être lu. Il le sera par tous ceux, de droite, ou de gauche, qui s'intéressent à la vie des idées, aux destins des nations, à la vie des idées. Et tant pis pour...les autres! ). 

 

Êtes-vous de gauche ou de droite?



               « Moi, je donne à boire à tout le monde. On meurt sans distinction d’opinions ».
                   (La vivandière, dans Quatre-vingt treize, de Victor Hugo).

( En plaçant en exergue de l'article cette pensée de Victor Hugo, j'ai voulu signifier qu'à mes yeux, au-delà des divergences de vue, d'analyses de programmes, par delà les luttes, inévitables dans toutes vie en société, nous ne devons pas oublier que ceux qui ne pensent pas comme nous restent nos semblables, nos frères. Mais si cette pensée de l'homme de gauche, d'une certaine gauche, qu'était Victor Hugo est extrêmement respectable, au point que je la fais mienne, moi qui ne suis pas de gauche, elle est peu compatible avec la pensée révolutionnaire, celle de Robespierre, de St-Just, de Marx de Trotsky, de l'extrême gauche ).

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        Êtes-vous de gauche, de droite ? On sera peut-être tenté de répondre que ces catégories politiques, n’ont plus grand sens, sont dépassées ; tenté de vouloir se situer au-dessus de la mêlée. Que l’on prenne garde pourtant au propos d’Alain, le philosophe, qui heureusement a aussi tenu des plus propos plus intelligents « Ceux qui ne se veulent ni de gauche ni de droite, se trahissent par-là. Ils sont de droite » ! De fait Raymond Aron, il n’est pas le seul, qui, dans son livre L’opium des intellectuels, estimait dépassé le clivage sur lequel nous voulons réfléchir, fut classé « à droite », c’est-à-dire dans le monde des « salauds », ou des « chiens », pour parler comme monsieur Jean-Paul Sartre.
   Quoiqu’il en soit, Aron avait-il raison ? Droite et gauche, sont-ce des concepts acceptables en ces temps de mondialisation ?
Notons que dépassés ou non, ces concepts sont toujours revendiqués, -pas seulement en France,- par des leaders politiques, spécialement de gauche; que des millions de personnes acceptent de se ranger sous les bannières de ces messieurs, à droite et à gauche, avec plus d’acharnement à gauche, ce terme étant pour la gauche synonyme de progrès, (aah ! le pro-gres-siiiiiisme des discours électoraux !), de générosité, de justice. La droite, toujours selon la gauche, serait plutôt symbole de conservatisme, d’immobilisme, d’égoïsme.
Vraiment ? ! Cette « définition » plutôt répandue, (mais plutôt chez les « intellectuels » que dans le peuple, car comment comprendre alors, que des majorités souvent larges, aient confié les pouvoirs exécutifs et législatifs à des hommes et des majorités de droite ?) me paraît éminemment discutable. Qui étaient plus conservateurs, en URSS, que les membres de la nomenklatura, que le parti communiste, instaurant d’ailleurs le règne du parti unique pour éviter toute mauvaise surprise électorale ? Qui est aujourd’hui plus conservateur, que Fidel Castro et sa camarilla ? Alors Staline, Castro, Gorbatchev, de droite ? Leurs partis, incarnation de la justice et du progrès social ? Il faut être sérieux, et laisser ces babillages aux politiciens de bas étage qui trop souvent briguent nos suffrages.

(I) Le recours à l’histoire.

Il est certain que pour définir la droite et la gauche, on ne pourra pas recourir à la méthode platonicienne de recherche des essences. Nous ne sommes pas en face d’idées pures, transcendantes, éternellement identifiables dans un éther spirituel.
   Peut-être l’histoire nous indiquera-t-elle une piste de recherche ? Et, de fait, la fuyante distinction est située historiquement. Très exactement le 28 août 1789, à la veille de la Révolution française, quand, à Versailles, lors d’une réunion de l’Assemblée Constituante, les députés se séparèrent en deux groupes, l’un à droite, partisan d’un droit de veto absolu pour le roi, l’autre à gauche, les partisans d’un régime constitutionnel.
   L’inverse était possible, et le sens des mots eut été aujourd’hui différent.
La droite fut donc, à l’origine, le parti fidèle au roi régnant, et aux institutions séculaires de la France, la gauche, le parti contestataire, et de plus en plus révolutionnaire. La terminologie tarda cependant à s’imposer, puisque sous la terreur, les extrémistes révolutionnaires siégeaient sur les gradins élevés de l’assemblée, les « modérés », en bas, d’où les appellations analogiques, de « montagne » et de « plaine », pour désigner ces partis.
   Mais quand la monarchie fut tombée, d’où vient que la gauche resta « la gauche », bien qu’elle ne songea plus qu’à se conserver elle-même ? N’est-ce pas qu’en réalité la fidélité à la monarchie, (le parti de l’ordre) était autre chose qu’un attachement à un régime simplement politique, à un mode d’administration ? Que la Révolution, (le parti du « mouvement »), en fait, était autre chose qu’une volonté plus ou moins efficace de changement dans le mode de direction de la Nation ?

(II) L’histoire et la sociologie.

Historiens et sociologues, par la suite ont tenté de donner leur point de vue sur la question.
   Sur la droite, l’ouvrage souvent recommandé dans les facultés de droit et de sciences politiques, est celui de René Rémond :Les droites en France.

Comme l’indique le titre, l’universitaire qui exerce son attention sur toute la période de la Révolution à la 5è République croit pouvoir distinguer trois tendances de la droite en France. La droite « ultra », autrement dit les royalistes, dont le poids électoral a été en s’amenuisant, même si, en 1987 encore, un sondage d’opinion effectué pour le journal Le Point, indiquait que 17% de Français accepteraient volontiers une monarchie comme elle a été restaurée en Espagne (l’équivalent, tout de même du pourcentage obtenu par la « gauche plurielle » à l’élection présidentielle de 2002, ou de François Bayrou en 2007. Les pourcentages les plus élevés se situaient chez les ouvriers (24%) et les agriculteurs (20%). René Rémond distingue encore une droite libérale, ou orléaniste, aujourd’hui représentée dans certains courants de l’UMP, et à l’UDF ; ou encore une droite nationaliste, bonapartiste, qui constitua les gros bataillons du gaullisme, et se retrouve sans doute aujourd’hui, mais dans tous les cas, quelque peu frustrée, parmi les courants de l’UMP, au Front National, et… très paradoxalement dans certains courants de « gauche » tel le mouvement représenté par Jean-Pierre Chevènement (comme par hasard voué aux gémonies par les jospiniens et autres « aubrystes »).
   Une même tentative de classification a été tentée pour la gauche par Georges Lefranc. Il distingue une gauche libérale et parlementaire, plus présente sous la 3è République que de nos jours, une gauche démocratique et anticléricale, fortement teintée, dirions-nous, de Franc-Maçonnerie, dont un bon représentant, me semble-t-il serait Michel Charasse ; la gauche socialiste et communiste (certains seraient tentés de refuser cette assimilation, non sans quelques arguments. Mais le « mot » de Maurice Babin sur les socialistes « ces communistes qui ont mis des gants », va plus loin qu’on ne pourrait croire; et enfin l’ultra gauche, Trostkystes, divers, et gauchistes « mamériens », verts à l’extérieur, mais rouges à l’intérieur.
   Ces classifications et enquêtes, si minutieuses soient-elles, ne sont pas véritablement satisfaisantes pour cerner l’essentiel de ce qui se cache derrière ces vocables de droite et de gauche. D’autant plus qu’une classification par thèmes d’actions est souvent trompeuse, les nécessités tactiques et stratégiques  de la politique conduisant parfois à de surprenantes volte-face.
   Ainsi par exemple de la décentralisation, thème de « droite » par excellence, dont Tocqueville, et Maurras (nonobstant par ailleurs leurs différences) avaient fait leur cheval de bataille, et qui est souvent revendiquée aujourd’hui par une partie importante de la gauche, traditionnellement jacobine ou centralisatrice.
Ou encore le thème de la colonisation, où la gauche aujourd’hui pourfendeuse du « colonialisme », fut à la pointe de toutes les tentatives de colonisation pour porter dans l’univers (au moins !!) les valeurs « républicaines ».
   C’estMarxet nul autre qui écrivit« Les communautés villageoises « idylliques » de l’Inde traditionnelle étaient plus pernicieuses qu’on ne pouvait le supposer car « depuis des temps immémoriaux, elles avaient été  les cellules et la base du despotisme oriental, elles enfermaient l’être humain dans le cercle le plus étroit, faisant de lui  l’instrument inerte de la superstition, le réduisant en esclavage, sous le poids de coutumes traditionnelles, le privant de toute grandeur et de toute force historique. Nous ne devons pas oublier la barbarie, la persécution quotidienne et normale des plus indescriptibles cruautés… Nous ne devons pas oublier que cette existence végétative, sans dignité, sans dynamisme, avait pour compensation l’acceptation de l’assassinat rituel comme forme de dévotion religieuse… Nous ne devons pas oublier que ces petites communautés étaient pourries par des distinctions de castes et par l’esclavage ; qu ‘elles soumettaient l’homme aux circonstances extérieures au lieu de l’élever  et de le rendre maître des circonstances ; qu’elles poussaient à considérer un état social transitoire et contingent comme un destin naturel et inchangeable… Les Arabes, les Tartares et les Mongols avaient successivement conquis l’Inde, mais ils s’étaient adaptés à ces coutumes, étant donné que la loi de l’histoire veut que les conquérants barbares soient conquis à leur tour par la civilisation supérieure des vaincus. Les Anglais furent les premiers conquérants de l’Inde qui lui ait été supérieurs et de ce fait ils n’ont pu être contaminés par la civilisation hindoue ».
   Texte remarquable et si peu cité aujourd’hui dans l’Humanité, le Nouvel Obs, ou Le Monde. On comprendra que j’ai voulu « faire mémoire » !

(III) Le secours de la caractérologie.

Certains ont eu recours à lacaractérologiepour définir notre objet. Et ces tentatives sont intéressantes.
   Se fondant sur l’observation des grandes personnalités intellectuelles et/ ou politiques de chaque camp, on a ainsi pu prétendre que l’homme de gauche est optimiste sur la nature humaine, qu’il croit à la bonté primitive des « bons sauvages » (et c’est le thème récurrent de la philosophie des lumières, éminemment contestable, mais qui commence à peine à l’être), qu’il croit à sa perfectibilité, au progrès indéfini, matériel et moral de l’humanité, que les vices et les défauts observables en société seront éradicables grâce à l’instruction. Au 19è siècle sous le portrait d’un criminel, Victor Hugo écrivait en guise de légende : « il ne sait pas lire ». Naïveté typiquement gaucharde.
   L’homme de droite au contraire serait plus pessimiste. Croyant au péché originel, il serait sceptique sur la possibilité d’accès de l’humanité à la perfection. Il ferait moins confiance aux élans du cœur, et à l’auto discipline « citoyenne » qu’à l’ordre maintenu sous l’autorité de hiérarchies de « sages », eux-mêmes soigneusement éduqués, dans la discipline la plus stricte. D’où l’importance à ses yeux de l’ordre, de la morale, de la religion, de l’autorité.
   Dans un profond petit ouvrage, Gustave Thibon a écrit une page très suggestive :« Si nous évoquons dans chaque camp, quelques personnalités supérieures (elles seules sont peut-être capables de nous fournir le grossissement nécessaire à la découverte des essences), la constatation suivante s’impose : le grand homme de droite (Bossuet, de Maistre, Maurras, etc) est profond et étroit, le grand homme de gauche (Fénelon, Rousseau, Hugo, Gide, etc) est profond et trouble. Ils possèdent l’un et l’autre toute l’envergure humaine : ils portent dans leurs entrailles le mal et le bien, le réel et l’idéal, la terre et le ciel. Ce qui les distingue, c’est ceci : l’homme de droite, déchiré entre une vision claire de la misère et du désordre humains et l’appel d’une pureté impossible à confondre avec quoique ce soit d’inférieur à elle, tend à séparer avec force le réel et l’idéal ; l’homme de gauche, dont le cœur est plus chaud, et l’esprit moins lucide, incline plutôt à les brouiller. Le premier, soucieux de garder à l’idéal son altitude et sa difficulté d’accès, flairera volontiers des relents de désordre dans les « idéals » qui courent le monde ; le second, pressé de réaliser ses nobles rêves et peut-être un peu dégoûté des ascensions sévères, sera porté à idéaliser le désordre. Ici on mêle, là on tranche ».
   Voici, me semble-t-il, qui n’est pas mal vu.

(IV) Le critère de l’utopie.

Mais la thèse qui me paraît la plus persuasive est celle qu’à développée Thomas Molnar, d’abord dans une controverse avec Jean-Marie Domenach dans la revue Esprit, il y a une vingtaine d’années, et d’autre part dans son livre :La gauche vue d’en face (Editions du Seuil).
   Cette étude qui prend en compte les penseurs essentiels sur la question, Hegel, Sartre, Lukacs, Dewey, Marx, Saint-Simon, etc conclut sur l’identification, en profondeur de la gauche et de la catégorie de pensée, utopiste.(Sur le thème de « l’Utopie », je me permet de renvoyer à mon ouvrage « Libres Paroles »).    

  Molnar donne son assentiment à Jacques Maritain quand celui-ci écrit dansLe paysande la Garonne, en 1965, «  Le pur homme de gauche déteste l’être, préférant toujours, et par hypothèse, selon le mot de Rousseau, ce qui n’est pas à ce qui est ».
   C’est ce refus de l’être qui conduit l’homme de gauche véritable, à nier les institutions, la famille, l’ordre, et à préférer l’instable, l’improvisation, la nouveauté pour elle-même. Par exemple  « Une bonne partie du prestige de la gauche dérive de ce que, sur le plan esthétique notamment, elle encourage l’expérimentation, l’aventure, l’association audacieuse des idées et des formes, l’exploration sans fin de l’incongru, du saugrenu, du tourmenté – avec l’espoir que quelque chose finira par sortir de l’invention nouvelle, de la combinaison inédite ».
   Mais ce ne sont pas les expérimentations musicales ou picturales seules qui ont été mises en œuvre par la gauche, notamment au 20è siècle. Les cent millions de morts du communisme sont le tribut qu’il a fallu payer au Dieu Utopie. Cette intéressante méditation rappelle l’autre grand ouvrage de Molnar surL’Utopie , éternelle hérésie:« A la racine de l’utopie il y a la défiance de Dieu, l’orgueil sans limite, l’appétit d’un énorme pouvoir et l’usurpation d’attributs divins en vue de manipuler et de modeler le destin de l’homme… Le vice réel de l’utopiste est, d’abord, le désir de démanteler l’individualité humaine par la dissolution de la conscience individuelle et ensuite de la remplacer par la collectivité et la conscience fusionnée ».
   Nous voici loin, penseront peut-être certains, de la politique quotidienne, et de nos politiciens ordinaires, qui seraient les premiers surpris des vues de Hegel, Maurras, ou Molnar. Peut-être pas tant. Le candidat ordinaire, sans doute pense aux prébendes, aux honneurs, aux hochets de la politique. Il n’est pas conscient le plus souvent, que ses passions, émotions, palinodies, revirements, sont utilisées, manipulées par des chefs d’orchestre invisibles, calculateurs et profonds.
   Mais peut-être convient-il de voir plus loin que ces gens-là. Et peut-être convient-il de tenter de voir en chacun de nous, plus que les caractères limitatifs qui permettent de nous classer, ce qui nous unit en profondeur, dans la perspective du Bien commun, où ce grand tisserand qu’est le Politique selon Platon, travaille à créer cette « amitié » qu’est une nation bien conduite. C’est l’art des grands politiques, qui, toujours, en quelque manière, transcendent les clivages.
 

Libres paroles


Edouard Boulogne.

 

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bourdelat 14/03/2012


En réponse au "Scrutateur" je rappelle un court extrait du livre de Luc FERRY : "L'anticonformiste " chez Denoël page 19:


" J'ai toujours été gaulliste et je persiste à penser que cela reste une bonne façon d'être favorable aux interventions de l'Etat sans adhérer pour autant aux archaïsmes et aux équivoques
d'un Parti socialiste qui, en France n'a jamais eu le courage d'être clairement social-démocrate et réformiste."


Voilà pourquoi François HOLLANDE ne sera pas élu.

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