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Publié par Edouard Boulogne

Toussaint--Louverture-Jymmy-Jean-Louis-l-interprete-.jpg  ( L'acteur Jimmy Jean-Louis, l'acteur Haïtien dans le rôle de Toussaint-Louverture ). 

 

( Le téléfilm français dont Guadeloupe-Première vient de nous diffuser le premier épisode tranche sur la plupart des tentatives de ce genre pour informer, et distraire sur l'histoire des Antilles françaises, et dans ce cas particulier d'Haïti. Certes dans les images, et les dialogues de cette oeuvre, il faut faire la part du cinéma. Toussaint est un héros sans peur et sans reproche. Mais il en est presque toujours ainsi dans les films sur les personnalités hors normes, et ceux sur Napoléon ou Charles de Gaulle n'échappent pas à la règle.

Cela dit, le metteur en scène, Philippe Niang a su éviter de trop simplifier l'histoire, les groupes sociaux, socio-ethniques et nationaux qui s'affrontèrent lors de ces années tragiques, pour tous, de la Révolution française : Blancs créoles, et esclaves noirs, mulâtres, Français, Espagnols, Anglais.

Il a pu, partiellement, montrer la distance presqu'infinie qui séparait parmi les esclaves révoltés les grossiers sauvages, chefs de la rébellion : Biassou, Christophe ( le futur roi Christophe ), et Toussaint-Louverture, dont la personnalité, et l'intelligence, étaient d'une tout autre envergure, même s'il faut faire la part de la légende dans les conversations qu'il a avec le jeune officier délégué par Bonaparte pour lui arracher ses secrets.

Dieu veuille que le deuxième épisode ne nous déçoive pas.

Napoléon n'avait pour Toussaint aucun mépris ( il lui vouait même de l'estime, par delà les frictions d'amour propre, et les mesures sévères prises à l'encontre du leader Haïtien durant son séjour au Fort de Joux, propres aux luttes politiques en général et à celles de cette période révolutionnaire en particulier ).

J'ai cru intéressant de transcrire ici à l'intention de nos lecteurs ce que l'empereur, en exil à Sainte-Hélène, confia à l'un de ses compagnons dans l'île anglaise, M de Las Cases. ( Voir l'ample anthologie de textes, extraits du Mémorial, publiée sous le titre Napoléon à Ste-Hélène, pp : 239 à 241. Editions Robert Laffont, collection Bouquins ).

E.Boulogne ).

Memorial-de-Sainte-Helene-.jpg

 

( …..) «  Jeudi 13 juin 1816 ). Puis l'Empereur a continué de la sorte à passer en revue les premiers acteurs du temps.

... De là, la conversation est passée naturellement à Saint-Domingue. Dans ma jeunesse j'avais vu cette colonie au plus haut point de sa splendeur. L'Empereur m'a questionné beaucoup et s'est informé de tous les détails de cette époque éloignée. Après toutes mes réponses, il a dit : « Je vais bien vous étonner sans doute ; mais je suis persuadé, d'après vos renseignements mêmes, que cette île n'a pas en ce moment perdu d'un tiers, bien sûrement pas d'une moitié, et que, sous peu, elle vaudra tout ce qu'elle a valu. »

Au fait, je n'en serais pas étonné; les contes absurdes que l'on avait répandus au-dehors, en Europe, sur notre France, devaient nous tenir en garde sur ceux qu'on pourrait bien nous faire touchant Saint-Domingue.

Après la Restauration, disait l'Empereur, le gouvernement français y avait envoyé des émissaires et des propositions qui avaient fait rire les nègres. « Pour moi, ajouta-t-il, à mon retour de l'île d'Elbe, je me fusse accommodé avec eux : j'eusse reconnu leur indépendance, je me fusse contenté de quelques comptoirs, à la manière des côtes d'Afrique, et j'eusse tâché de les rallier à la mère patrie, et d'établir avec eux un commerce de famille, ce qui, je pense, eût été facile à obtenir.

« J'ai à me reprocher une tentative sur cette colonie lors du Consulat. C'était une grande faute que d'avoir voulu la soumettre par la force ; je devais me contenter de la gouverner par l'intermédiaire de Toussaint. La paix n'était pas encore assez établie avec l'Angle­terre. Les richesses territoriales que j'eusse acquises en la soumettant n'auraient enrichi que nos ennemis. » L'Empereur avait d'autant plus à se reprocher cette faute, disait-il, qu'il l'avait vue et qu'elle était contre son inclination. Il n'avait fait que céder à l'opinion du Conseil d'Etat et à celle de ses ministres, entraînés par les criailleries des colons, qui formaient à Paris un gros parti, et qui de plus, ajoutait-il, étaient presque tous royalistes et vendus à la faction anglaise.

L'Empereur assurait que l'armée qui y fut envoyée n'était que de seize mille homme, et qu'elle était insuffisante. Si l'expédition manqua, ce fut purement par des circonstances accidentelles, comme la fièvre jaune, la mort du général en chef, surtout les fautes qu'il commit, une nouvelle guerre, etc.

« L'arrivée du capitaine-général Leclerc, disait l'Empereur, fut suivie d'un succès complet ; mais il ne sut pas s'en assurer la durée. S'il avait suivi les instructions secrètes que je lui avais dressées moi-même, il eût sauvé bien des malheurs et se fut épargné de grands chagrins. Je lui ordonnais entre autres choses de s'associer les hommes de couleur pour mieux contenir les Noirs ; et aussitôt après la soumission de la colonie, d'envoyer en France tous les généraux et officiers supérieurs noirs à la disposition du ministre de la Guerre, qui les eût employés dans leurs grades respectifs. Cette mesure, qui eût privé la population nègre de ses chefs et de ses meneurs, eût été d'une politique décisive, sans blesser en eux les lois et les règlements militaires. Mais Leclerc fit tout le contraire; il abattit le parti de couleur et donna sa confiance aux généraux noirs: il arriva ce qui devait arriver, il fut dupé par ceux-ci, se vit assailli d'embarras, et la colonie fut perdue. Il ne voulut pas envoyer en France, dans le principe, Toussaint, qui eût occupé un poste éminent, et à quelque temps de là il se vit contraint à le faire arrêter et à nous l'envoyer prisonnier, ce que la malveillance ne manqua pas de peindre sous les couleurs odieuses de la tyrannie et de la déloyauté, représentant Toussaint comme une innocente victime digne du plus vif intérêt; et pourtant il était éminemment criminel.

« Toussaint n'était pas un homme sans mérite, bien qu'il ne fût pas ce qu'on a essayé de le peindre dans le temps. Son caractère d'ailleurs prêtait peu, il faut le dire, à inspirer une véritable confiance : il était fin, astucieux ; nous avons eu fort à nous en plaindre ; il eût fallu toujours s'en défier.

« Un officier de génie ou d'artillerie, directeur des fortifications de Saint-Domingue (le colonel Vincent), le conduisait en grande partie. Cet officier était venu en France avant l'expédition de Leclerc; on avait conféré longtemps avec lui; il avait beaucoup cherché à détourner de l'entreprise; il en avait peint exactement toutes les difficultés, sans prétendre néanmoins qu'elle fût impossible. » L'Empereur pensait que les Bourbons réussiraient à soumettre Saint-Domingue, s'ils employaient la force; mais ce n'était pas le résultat des armes qu'il fallait calculer ici, c'était plutôt le résultat du commerce et de la haute politique. Trois ou quatre cents millions de capitaux enlevés de France pour être transportés au loin, un temps indéfini pour en recueillir les avantages, la presque certitude de les voir enlevés par les Anglais, ou les révolutions, etc., voilà ce qu'il y avait à considérer, et l'Empereur terminait, disant : « Le système colonial que nous avons vu est fini pour nous, il l'est pour tout le continent de l'Europe; nous devons y renoncer et nous rabattre désormais sur la libre navigation des mers et l'entière liberté d'un échange universel. »

 

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