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Publié par Edouard Boulogne

 

J'apprends la mort de Me Jacques Vergès, survenue ce 15 août. Personnage controversable, et controversé. Les pages que je publie ci-dessous sont celles que je lui ai consacrées dans mon livre Libres Paroles, en 2004. EB.

 






Jacques-Verges.jpg  ( Tout, sur le plan de l'idéologie, et quelques autres choses encore, m'oppose à M. Jacques Vergès. Pourtant, je n'ai jamais pu l'obverver sans une certaine curiosité, presque sympathisante. Un humour froid, presque coupant, parfois, une narquoiserie cultivée, la capacité de converser avec des personnalités aussi différentes de lui que possible, tel le professeur Bernard Debré, le père Alain de La Moranderais, me l'ont rendu, sinon sympathique, du moins digne d'intérêt. Aussi, le choix de cette photographie d'un homme très vieux, pour illustrer l'article consacré à son décès, n'est pas le petit coup de pied misérable donné au reste d'un homme qui ne peut plus mordre. 

Bien au contraire, ce masque d'empereur chinois, se voulant impénétrable, revenu de tout : de la Révolution, des amours, des plaisirs, des espérances de jeunesse, m'a plu. Ces lèvres derrées, dissimulant une imperceptible moue dédaigneuse. Aussi, le port de tête, dressé, du genre : vous ne m'aurez pas vivant, ou pire...gâteux! 

Pourtant Me Vergès m'eut fait, sans doute, tuer, si je m'étais trouvé sur le chemin de ses amis révolutionnaires, dans les années 60 et 70, au Cambodge de Pol Pot, ou ailleurs. 

Peut-on lui pardonner? Ma question peut, à juste titre, scandaliser les descendants des nombreuses victimes atrocement massacrées par les amis de Vergès. Je n'y répondrai pourtant pas, en laissant la responsabilité au seul Juge qui puisse tout savoir. 

Et puis, si l'aumonier des Glières avait eu raison, glissant à Malraux le propos devenu célèbre : "Il n'y a pas de grandes personnes".

Seulement des enfants, perdus dans les grands bois, depuis la faute fatale du jardin d'Eden?  LS






 J-Verges-et-La-Morandais-.jpg

 

Lien : http://www.youtube.com/watch?v=ksvNattfn3o 

 






(Né en 1925, Avocat, à la personnalité complexe, auquel on ne donnerait certes pas le bon Dieu sans confession, n’en est pas moins une personnalité intéressante. A l’occasion de la sortie de son livre Le salaud lumineux, je lui ai consacré les pages qu’on va lire).

 




 

Jacques Vergès, l’avocat de Carlos, est un bien singulier et attachant personnage. En mars 1990, il décline en ces termes l’invitation d’Eléonore de Dampierre à figurer dans le Who’s Who : « je reçois votre invitation et vous en remercie vivement. Malheureusement, je dois la décliner car je ne pourrais supporter longtemps le voisinage de la moitié des occupants, au moins, de votre annuaire, qui représentent tout ce que j’abhorre en ce siècle : la culture de l’énarque, l’élégance du parvenu et la morale du faussaire, tous humanistes. Avec mes regrets ». (In Encyclopédie politique française, d’Emmanuel Ratier ).

         Notre homme est donc un provocateur, non sans allure.

         Je relis ces jours-ci, (août 1994) pour les raisons que l’on devine, Le salaud lumineux,livre d’entretiens de l’avocat avec Jean-Louis Remilleux (éditions Michel Lafon), publié il y a quatre ans.jacques-verges-le-salaud-lumineux-livre-868233985_ML.jpg

Ouvrage exaspérant et fascinant à plus d’un titre.. Vergès y déclare préférer l’honneur à la morale : « On peut marchander sur la morale. La morale interdit de frapper un faible. C’est une règle morale. Tout d’un coup, certains vont vous dire : « mais ce « faible » a été nazi. Est-ce qu’on ne pourrait pas lui donner un coup de pied en douce ? » .Surtout si un photographe est présent, afin de prendre la pose…. Tandis que l’honneur, lui, commande : « je ne frappe pas un faible. Non parce qu’on ne me dit pas de le faire, mais parce qu’en moi-même une voix me dit : « Toi, tu ne peux pas faire çà. Que les autres le fassent, c’est leur affaire, mais toi, tu es au-dessus d’eux, et ton honneur est au-dessus de toutes les lois et au-dessus de toutes les morales ».

         Il y a, dira-t-on, du Vigny en cet homme là, et du Nietzsche ! Gardons-nous toutefois d’oublier les parrains de la mafia qui mêlent allègrement, de façon obsédante « l’honneur », dans leur propos, au sordide de leurs actes. Ambigu, Jacques Vergès l’est encore quand il compare de Gaulle et Mitterrand. « Ce que j’aime chez de Gaulle, dit-il, c’est sa stature. Cet homme n’est prisonnier d’aucun schéma. Il est prisonnier d’un idéal, d’une passion, la « France », mais il n’est complice de rien… De Gaulle de toute évidence est de culture maurrassienne, mais il va s’allier avec des gens de gauche. De Gaulle est un militaire, mais il va désobéir en 1940 au pouvoir légal de Vichy. Un militaire de tradition, capable de désobéir, c’est beau ».

         De Mitterrand, qui fût avocat, Vergès déclare « Il n’a jamais été vraiment un confrère, mais un politicien. Depuis la Libération, il existe un texte de loi, qu’on appelle Mitterrand, qui a dispensé de CAPA (1) telle catégorie de résistants dont fait partie justement Mitterrand».

         Or de Gaulle est mort, et Mitterrand est Président de la République. Jacques Vergès, dira-t-on va contre la tendance habituelle qui pousse à flatter les puissants, et à vilipender les morts. C’est tout à son honneur ! Peut-être !Je fais pour ma part une autre hypothèse. De Gaulle vivant n’eut pas été davantage épargné. C’est un regard d’artificier que pose Vergès sur le général, instrumentalisé contre Mitterrand, et, à travers ce dernier, contre « l’établissement » qu’il symbolise. Au détour d’une page, une confidence à son intervieweur appuie mon hypothèse. Jeune, Vergès avait abandonné les études d’histoire, « … Je ne me sentais pas une vocation de pédagogue. J’avais d’autre part l’intention de continuer de militer, c’est-à-dire « d’emmerder » l’establishment, de me rendre désagréable, et je ne pouvais pas le faire comme fonctionnaire. C’était risquer une sanction, ou une promotion, c’est-à-dire un coup de pied ascensionnel ».

         Attitude protestataire et réactive, plus fréquente à 20 ans, qu’aux 69 ans bien sonnés de notre personnage, qui persévère ardemment, et avec talent, dans son entreprise de culture du paradoxe et de gesticulation narquoise. Ce membre actif, avec le professeur Schwartzemberg, du Comité Robespierre, se fait l’avocat du roi Louis XVI dans une célèbre reconstitution télévisée.

         Du sanguinaire Pol Pot, qu’il a bien connu et qu’il aurait même assisté dans son entreprise de génocide au Cambodge dans les années 70 (cf le beau film : « La déchirure »), Vergès déclare : « C’est un garçon discret, courtois, poli (sic). Le Pol Pot que j’ai connu ne manquait pas d’humour… Il était très ouvert sur le monde ».Vergès va même jusqu’à douter de la réalité du génocide cambodgien en évoquant la manipulation de Timisoara en Roumanie, il a quatre ans. L’avocat, au fond, applique aux communistes le même « raisonnement » que les négationnistes qui nient l’existence des chambres à gaz à Auschwitz, et minimisent la « solution finale » en Allemagne hitlérienne.

         Sur Carlos, aux 70 crimes et ….. quelques, il s’exclame : « Carlos apparaît comme un homme extrêmement courageux et maître de lui. Et je pense que c’est un idéaliste (sic). On ne me fera pas croire qu’il a fait tout cela pour de l’argent. Il vient d’un milieu extrêmement riche. Il pouvait continuer à fréquenter les salons les plus huppés… ».

         Carlos « idéaliste » ! Encore un trait d’humour noir, et douteux ? Ou bien, à son insu, au détour d’une phrase, la révélation de son propre secret par maître Vergès ? Il y a beaucoup de mal dans le monde, disait Candide ; le cours ordinaire des choses est celui du bruit, de la fureur, et pire encore, de la monotonie médiocre et morne du péché.

         Montherlant résume cela quelque part, en évoquant, amer, le moment d’une vie, où le jeune homme (la jeune fille), encore neuf (naïf), qui considère avec respect son interlocuteur, vieillard respecté, membre de l’Institut, et la rosette de la Légion d’Honneur à la boutonnière, ignore encore que cet homme est un mouchard qui émarge au budget des renseignements généraux. Et l’empereur Hadrien, sous la plume de Marguerite Yourcenar, évoque les crimes scandaleux qui « sont peu de choses au prix des monstruosités banales, journellement perpétrées par des gens de bien au cœur sec que personne ne songe à inquiéter »..

         Une telle prise de conscience peut engendrer Antigone (celle de Sophocle) ou son contraire. Selon que l’on a ou non la foi chrétienne, et médité ou non sur la nuit à Gethsémani, et l’agonie au Calvaire, le choix d’une âme ardente peut se porter sur le Carmel, ou sur les Brigades Rouges, sur la sainteté, ou sur le terrorisme. En politique, ce sera l’héroïque artisanat quotidien de l’action chrétienne d’un St-Louis, avec parfois l’impression douloureuse de labourer la mer, ou bien le purisme grandiose, et bientôt criminel, des grands entrepreneurs d’utopie, les dictateurs totalitaires : Lénine, Staline, Mao-Tsé-Toung.

         Dans un très grand livre, profond ( L’utopie, éternelle hérésie, éditions Beauschène), Thomas Molnar a très bien vu ceci : « Le désir d’une pureté absolue est sans doute la principale motivation de l’utopiste. L’histoire des hérésies est une longue liste de revendication de pureté – pour le corps, pour l’âme, la vie sociale, l’organisation politique et ecclésiastique – mais c’est une pureté si contraire à la nature de l’homme qu’il est nécessaire de la lui imposer par la contrainte. L’obligation de la pureté mènerait en même temps à la perte de la liberté pour les membres de la communauté, et à l’orgueil pour les dirigeants : les Elus ».

                   L’itinéraire d’un Vergès ne serait-il pas celui d’un idéalisme dévié, détourné ? Maints passages de son livre le font penser. Certes ! Il en est revenu, depuis longtemps. Que leur reste-t-il à faire, à lui, à ses pareils, revenus de tout ? Jouer leur personnage, détruire, et en jouir ?

 « Resplendis, beau soleil, ricane un cynique personnage de Shakespeare, pour que je contemple mon ombre en marchant ».    ( Shakeaspeare : Richard III ).

                   Tel nous apparaît, tous les jours, sur les petites lucarnes de la télévision, sous le soleil d’août, ce vieil esthète jouissif et cynique de Jacques Vergès, grand boutefeu devant l’Eternel, grand professionnel de l’embrouille, prodigue diffuseur de miasmes délétères, ce Saint du Diable !



Edouard Boulogne.

 


1 CAPA : Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat.

 

 

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Ch.Etzol 16/08/2013 02:53


Hier soir précisément passait sur Planète + une série de trois émissions intitulées "histoire du terrorisme de 1945 à 2011".Les prises de position des Fanon,Sartre, Vergès et autres (la
liste était longue) justifiant la violence étaient sidérantes et le nombre des morts effarant. Les problèmes de conscience ne semblent pas se poser aux idéologues.