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Publié par Edouard Boulogne

 

Transtroemer.jpg  ( Tomas Tranströmer, le nouveau prix Nobel de littérature. 2011).

 

 

   Pratiquement inconnu en France, le nouveau Prix Nobel de littérature, Tomas Tranströmer, poète suédois, né en 1931 à Stockholm, est publié en métropole par la modeste édition du Castor Astral. Sa renommée a pourtant franchi les limites de son pays natal, ce qui lui a valu, vu l’importance reconnue de son œuvre, la consécration du Nobel. Il rejoint ainsi, entre autres, au gotha des poètes nobélisés : Sully Prudhomme, Pablo Neruda, notre compatriote guadeloupéen Saint-John Perse et Dereck Walcott, originaire de Sainte-Lucie.  

 

Nous espérons prendre rapidement connaissance d’au moins une partie de l’œuvre de ce grand poète contemporain pour vous proposer sinon une analyse académique, du moins une présentation ne fût-ce  que limitée de sa poésie.

 

En attendant cette prochaine chronique, puisque l’occasion nous en est donnée, une fois n’est pas coutume, et que cette discipline particulière de la littérature qu’est la poésie semble rebuter, semble-t-il, la plupart des lecteurs français que nous sommes, voici une réflexion inspirée de cette actualité littéraire dont, nous l’espérons, vous ferez votre profit.             

 

Beaucoup disent en effet ne rien comprendre à la poésie ! Ils ne sont que partiellement dans le vrai.  Car le verbe comprendre ne veut pas dire seulement percer la signification première et littérale d’un texte, mais prendre avec soi, s’approprier, faire sien, comme un mets dont on ignore la composition, mais qu’on apprécie, savoure et ingurgite, et qui devient, par alchimie intime, substance et vie. C’est finalement le sens usuel et familier du verbe comprendre qui les induit en erreur. Il faut aller à l’étymologie. Quand nous écoutons une symphonie ou observons un tableau de maître, comprenons-nous quelque chose ? D’ailleurs y a-t-il  quelque chose à comprendre  au sens où on l’entend habituellement ? Ces œuvres, musique, peinture… nous font vibrer et nous transportent au-delà du réel et nous sommes comme en lévitation, en ex-tase, sans que nous ayons ou sentions le besoin d’une analyse formelle, d’une construction intellectuelle qui serait le support de nos émotions, de notre état de grâce.

 

En littérature et particulièrement en poésie, c’est, nous semble-t-il, un peu la même chose. Nous avons trop tendance à considérer les mots comme transcription parfaite,  représentation exacte, entière et circonscrite de la réalité. Et nous sommes complètement désemparés lorsque ces mots ou leur association ne recouvrent plus la signification qu’on leur assigne habituellement et qu’on attend logiquement d’eux. Lorsque leur choix et leur agencement, par un travail artisanal de manipulation, disons avec circonspection d’inspiration, ne correspondent plus au schéma usuel préétabli, on est surpris, dérouté. C’est-à-dire tout simplement qu’on est surpris par la poésie. Cette dernière n’est justement ce qu’elle est que par sa capacité à surprendre et à dérouter, par sa capacité à évoquer plutôt qu’à reproduire. C’est pour cela que certains esprits, enfermés dans un corset trop rigide de pensée et de vision, sont totalement hermétiques au langage et à l’expression poétiques, au langage et à l’expression artistiques en général. Ils ont pour seule référence, pour seul impératif, dégagé de toute émotion virtuelle, la réalité, en sa matérialité brute, qu’ils considèrent et perçoivent comme immédiate, intangible et contraignante, sans possibilité de métamorphose, de re-création par le langage abstrait du verbe, de la musique ou de la peinture. Et on les entend souvent s’écrier devant l’œuvre d’art, quelle qu’elle soit : «  Cela ne veut rien dire,  je n’y comprends rien ! »

 

Mais cette réalité brute elle-même, qu’ils croient comprendre, parce que seul support de leurs facultés cognitives, qu’elle soit physique ou mentale, doit-on l’appréhender d’une manière unidimensionnelle, exclusive et définitive ? C’est l’éternelle question de l’objectivité et de la subjectivité. Cette réalité, nous la percevons, quant à nous, plutôt comme un tableau surréaliste, avec ses facettes distordues et changeantes en fonction de l’angle du regard qu’on porte volontairement ou non sur elle. Bien sûr, le poète, littéralement celui qui fabrique, utilise les matériaux à sa disposition – la langue et les mots de tout un chacun – qu’il agence et transfigure selon sa sensibilité et son savoir-faire. Sa production, à ses yeux, a alors toujours une signification précise, s’enracine toujours dans un réel particulier qu’il cerne et discerne très clairement, tout au moins en fin de parcours, car au départ il n’a pas forcément devant lui une carte dressée de ses pérégrinations. Ce qui signifie qu’il est souvent le premier surpris par ce qu’il construit et par le résultat de sa fabrication. A plus forte raison le lecteur.

 

Roger Caillois ne dit pas autre chose quand il écrit :  (le langage poétique) “ne se contente pas d’exprimer ce qu’il dit, comme il semble que ce soit la fonction unique du langage. Il répond en outre à une ambition totalement étrangère, obscure, malaisée à définir et dont la constatation ne laisse pas de surprendre, dès qu’on déjoue le moins du monde le mirage de l’habitude. ”

 

Quand nous disons ne pas comprendre certains poèmes ou plus globalement la poésie, en dépit des réflexions précédentes, « je »comprends parfaitement ce que cela signifie. Faudrait-il alors toujours une explication de texte pour comprendre et apprécier cette littérature particulière ? Peut-être. Et c’est précisément -  malheureusement ou heureusement - ce que l’on fait à l’école : proposer une clef pour ouvrir les portes de l’expression poétique. Mais comme c’est le poète seul qui détient l’unique et véritable clef de son œuvre et qu’il ne peut être présent auprès de chaque lecteur, il lui faudrait, pour être totalement accessible, transcire tout simplement son explication au lieu du poème lui-même, auquel cas il n’y aurait plus de poésie possible, il n’y aurait plus de poètes. Ce serait comme si le peintre au lieu de peindre son tableau, exposait ses tubes de peinture, ou le musicien ses notes. À la vérité, il faut considérer que la fonction de l’artiste consiste à présenter une moitié de son œuvre au public, à ce dernier d’en découvrir - c’est-à-dire de composer mentalement, d’imaginer, d’écrire ou de peindre à sa guise - l’autre moitié, celle qui permet justement la totale appropriation.

 

Mais, pensera-t-on, cette image de devoir composer l’autre moitié d’une œuvre pour la comprendre, de parcourir l’autre moitié du chemin pour atteindre le but, ne relève-t-elle pas d’un travail de décryptage et de réflexion préalable qui altère ou détruit toute spontanéité ? On aura raison.  L’art et l’existence même de l’artiste dépendent en effet de l’intérêt, de l’adhésion d’un public, qu’il soit lecteur, auditeur ou simple observateur. Or comment ce public pourrait-il s’intéresser, adhérer, spontanément ou non, à ce que d’emblée il prétend ne pas comprendre ? Autrement dit, comment pourra-t-il reconstituer la partie manquante de l’œuvre pour la faire sienne en sa totalité, l’apprécier et s’en émouvoir ?

 

C’est là, nous semble-t-il, le vrai mystère de la compréhension singulière de la poésie et de la faculté à susciter l’émotion de toute œuvre d’art en général. Mystère qui commande et justifie de part et d’autre, pour être en partie résolu, outre la permanence active et l’exercice d’une sensibilité orientée, une véritable ascèse de l’esprit, de l’imagination et de l’intelligence qui, loin d’exclure ou d’atténuer la jouissance de l’appropriation, la renforce au contraire et la multiplie.   

                                                                          

Raymond Joyeux

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