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Publié par Edouard Boulogne

Henri-Hude.jpg ( Henri Hude ). 

Les USA nous ont rendu trop de services depuis 1917, pour que nous nous montrions trop ingrats envers eux. Il ne faudrait toutefois pas donner en sens inverse dans une excessive naïveté.

Quel jeu joue Washington dans notre monde confus et malheureux? Il n'est pas interdit de s'interroger, car nous sommes Français, ou Italiens, ou Allemands, Européens, et la politique étrangère de naguère du général de Gaulle, qui le fit passer, à tort, pour anti américain quand il n'était que, et fervemment, Français et Européen, doit être méditée.

Dans les « révolutions » du Maghreb et du moyen-orient, que des niais ou des irresponsables ont appelé les « printemps arabes », quel est le « jeu » américain?

C'est la question que traite, dans la revue La Nef, le philosophe Henri Hude.

Henri Hude est un jeune philosophe ( du moins pour le scrutateur, puisqu'il n'est né qu'en 1954 ! ), professeur d'université, auteur de nombreux ouvrages.

Il choisit pour traiter notre sujet, la fiction d'une lettre à Napoléon.

Tout comme moi, les lecteurs du Scrutateur ne veulent pas mourir idiot.

Un article, donc, à lire et à méditer.

LS.

 

Lettre ouverte à Napoléon.

 

 

http://www.lanef.net/t_article/lettre-ouverte-a-napoleon-hude-henri-25648.asp?page=0

 

 

Sire,

Vous sortez du Purgatoire où vous étiez à jeun de toute politique internationale. Vous avez droit aux nouvelles, à moi de vous les donner. L’espace est court, je serai bref.

Ce n’est que la politique des hommes. Ici-bas, on connaît mal la politique du diable, et les points de tangence entre l’une et l’autre. Et Dieu sait la pensée de Dieu.

Pour centre de perspective, Washington. La situation des États-Unis évoque la vôtre, en 1812. C’est au moment où votre puissance avait culminé, que vous glissiez dans la démesure. Talleyrand retiré, les amis de la France tristes, vos fantoches à vos bottes. L’expiation commença, à la fin de l’année. « Pour la première fois, l’aigle baissait la tête. »

Certains disent que l’empire libéral des États-Unis est fini. Ce n’est pas vrai. Ils ont de très beaux restes et ne rabattent rien de leurs ambitions. Ce grand pays a dû sa fortune à sa sagesse politique et au suicide de l’Europe. Que fut cette sagesse ? Pas de démocratie idéologique ; un régime mixte, une république aristocratique, qui est une classe entrepreneuriale ouverte, assumant l’intérêt national, donnant large part au peuple, via le développement industriel ; les traditions classiques de l’Europe ; une vaste classe moyenne ; un compromis entre la religion chrétienne et la grande philosophie des Lumières. Tout cela s’érode. Ils adoptent la social-démocratie au moment où elle fait faillite en Europe. Plus d’aristocratie d’industriels, mais une oligarchie de financiers. Bonne pour un peuple sensé, leur Constitution divise des idéologues. Ils appellent Démocratie l’application d’une idéologie, qui est le communisme à l’envers, folie du tout privé remplaçant celle du tout public. Les effets ? Attristants. Le militarisme ? À son comble. La guerre, perpétuelle. Pourraient-ils vivre sans ? Sire, vous ne le pouviez plus. Eux, pas davantage.

Deux logiques s’opposent : celle de l’empire et celle de la République. À l’horizon, une dictature de l’exécutif ? La sécurité nationale justifie tout. Comme vous, Sire, ils aspirent à l’empire par impuissance à se croire en sécurité dans un jeu d’équilibre et sans pouvoir absolu. Le monde entier n’aspire-t-il qu’aux bienfaits du libéralisme ultra-individualiste ? Il faudrait qu’il propose des perspectives attractives. Il a mis l’Europe à genoux, les pays arabes sens dessus dessous. Il a fonctionné, aux USA, en raison de leur singularité historique. Il y fonctionne moins bien. En exportant un bonheur, qui met la pagaille partout ailleurs que chez eux, ils ont inventé l’art de dominer tout le monde sans avoir l’air d’y toucher. Après avoir détruit le nazisme et le communisme, ils sont en train de devenir, sur le mode libéral, ce que la France fut un temps, Sire, à cause de vous : la puissance idéologique et militariste visant à l’empire universel. L’ONU ? Leur faux nez, ou une impuissance. L’OTAN ? Leur outil docile. L’UE, un castrat, une confédération du Rhin. Ils ne savent plus ce que signifie le mot « égalité » entre des nations. La démesure prépare leur perte, Sire, comme elle a brisé votre empire.

C’est le dessein arrêté des États-Unis de mettre au pouvoir les Frères musulmans, sauf dans les monarchies pétrolières. Les gens trop honnêtes ont du mal à comprendre que le pétrole n’a pas d’odeur, et le pouvoir pas de religion. Richelieu abaissait les Protestants de France et s’alliait à ceux d’Allemagne, en lutte contre les Habsbourg. Les États-Unis tiennent les monarchies pétrolières, qui tomberaient sans eux. Par elles, ils tiennent les partis islamistes, qu’ils ont infiltrés depuis longtemps et que les pétroliers financent. Les services secrets britanniques, puis américains, ont toujours fait monter les Frères musulmans, contrepoids aux nationalistes arabes laïques. Face à un barbu, on ne sait jamais si c’est un pieux musulman, ou un agent de la CIA. Un grand  État, dans des démocraties novices, peut tirer les ficelles. Les islamistes aussi sont corruptibles. Leurs gouvernements savent qu’ils vivent grâce aux investissements, et à la manne des pétroliers. Venus au pouvoir, ils ont le choix : soit gérer cahin-caha une démocratie « normale » de seconde zone – en somme, devenir des démocrates-chrétiens musulmans. En deux générations, le démocrate mangera le musulman. Soit ils se rebiffent. En ce cas : diabolisation, subversion, révolution, intervention, démocratisation, anarchie, domination – retour au cas précédent. Pour désislamiser les pays musulmans, rien de mieux que des partis islamistes modérés. Cela dit, trop désislamiser point ne faut. Il faut à l’idéologie libérale un religieux repoussoir. L’inquisiteur date trop, le barbu est incontournable. Le monde arabe ne doit pas devenir trop fort et l’empire libéral n’a pas intérêt à éradiquer une religion à ses yeux opportunément rétrograde. On serait plus tranquille encore si des raisons humanitaires allumaient une guerre entre sunnites et chiites. Tout ça est un bon jeu. Il permet de voir venir.

Henri Hude  

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