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Publié par Edouard Boulogne

Christian Saint-Étienne (1)

démissionne du Conseil d'analyse économique(2)

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"Je démissionne car la politique suivie va contre les intérêts du pays"

 

INTERVIEW - En «opposition totale» avec les premières décisions du gouvernement, l'économiste annonce au Figaro Magazine sa démission du Conseil d'analyse économique, chargé de conseiller le premier ministre. Il en explique les raisons.

 

Figaro.fr : Que pensez-vous, en tant que membre du Conseil d'analyse économique (CAE), cet organisme placé auprès du premier ministre, des premières décisions du gouvernement?

 

C. Saint Etienne : «Je vous annonce ma démission du Conseil d'analyse économique. J'en démissionne parce que je ne suis pas d'accord avec les orientations de la politique économique du gouvernement. Je suis en opposition totale avec les options prises par le gouvernement, qui sont contraires aux idées que je défends en tant qu'économiste depuis plus de vingt ans, comme elles sont en contradiction avec les recommandations récentes de la Cour des comptes, de la Commission européenne ou encore du FMI et de l'OCDE. Les membres du CAE ayant pour rôle de conseiller le gouvernement dans ses choix économiques, je ne me voyais pas faire partie plus longtemps de cette instance! François Hollande a beau être doté de qualités indéniables, j'estime que lui et son gouvernement font fausse route et qu'il est de mon devoir de dénoncer les conséquences extrêmement négatives des premières mesures qui ont été prises.»

 

Figaro.fr : Quelles décisions désapprouvez-vous le plus?

 

C. Saint Etienne : «L'une des toutes premières décisions du gouvernement a consisté à revenir à la retraite à 60 ans (qui concerne 1/5 des gens qui partent à la retraite) pour un coût annuel d'au moins 5 milliards d'euros en incluant les régimes complémentaires, voire 5,5 milliards d'euros en régime de croisière. C'est un choix intolérable qui nie totalement les réalités économiques et la situation extrêmement précaire des régimes de retraite. S'il y avait une première mesure à prendre d'urgence, ce n'était pas de ramener la retraite à 60 ans, mais, à mon sens, de consentir un effort massif de relance de l'investissement des entreprises (notamment au service de l'innovation dans les PME).

Songez qu'il manque à la France 3 millions d'emplois productifs par rapport à l'Allemagne! Il faut remettre les choses dans leur contexte, au regard notamment de la perte de compétitivité dont pâtit l'économie française depuis plusieurs années. La France a perdu 42% de ses parts de marché à l'exportation entre 1999 et 2011 au plan mondial, 25% dans la zone euro.

L'urgence, c'est de relancer la production, pas la consommation.»

 

Figaro.fr : Stimuler la consommation pour relancer la croissance ne vous semble donc pas opportun?

 

C. Saint Etienne : C’est une folie! Quand on a un déficit extérieur aussi important que le nôtre, cela signifie que notre consommation est déjà sensiblement supérieure à notre production. La relancer revient à inciter les Français à acheter les produits fabriqués chez nos voisins, vu l’augmentation violente de la pénétration de nos marchés internes par nos concurrents depuis dix ans. Aujourd’hui, pour 100 euros de revenus marginaux distribués aux Français, plus de la moitié est importée.

 

Figaro.fr : Quid du passage à la trappe de la TVA sociale?

 

C. Saint Etienne : Il s’agit là encore d’une erreur manifeste. Ce mécanisme, instauré par Nicolas Sarkozy, consistait à transférer 13 milliards d’euros de cotisations sociales sur la TVA, à l’instar de ce qui s’est fait dans de nombreux pays européens, dont l’Allemagne, qui est allée très loin dans cette voie, avec une augmentation de 3 points de TVA. 80 % des exportations mondiales, hors pétrole et minerais, concernent des produits manufacturés. Une mesure qui conduisait à réduire le coût du travail de 5

% était parfaitement intelligente et adaptée.

 

Figaro.fr : Comment jugez-vous les orientations prises par le gouvernement en matière de fiscalité?

 

C. Saint Etienne : Ignorer le phénomène de compétition fiscale en Europe en relevant massivement les impôts est, là encore, absurde. D’autant que la France pourrait réduire davantage ses dépenses publiques, dont elle est la championne au sein de la zone euro, avec un taux de 56 % du PIB, soit 7 points au-dessus de la moyenne des autres pays de la zone euro en 2011, et 8 points au-dessus en 2012. Mais le gouvernement compte essentiellement sur les hausses d’impôts pour résorber le déficit public. Soit l’inverse de tout ce pour quoi j’ai travaillé et milité depuis vingt ans! Si l’on se limite aux seules mesures annoncées par François Hollande en matière de fiscalité des  entreprises, il faut s’attendre à un choc fiscal représentant plus de 2 points de PIB. J’estime que cela pourrait conduire d’ici à l’été 2013 à plus de 300 000 suppressions d’emplois.

 

Figaro.fr : Pourquoi ces premières mesures, selon vous?

 

C. Saint Etienne : Il s’agit d’erreurs fondamentales de stratégie économique, mais aussi d’erreurs politiques de la part de François Hollande. On a le droit de haïr Sarkozy, mais faut-il pour autant remettre en cause des mesures qu’il a initiées dans l’intérêt du pays et pour lesquelles il a payé un énorme prix personnel par sa défaite? La réforme des retraites en fait naturellement partie. Malgré les millions de personnes descendues

dans la rue, Sarkozy a tenu jusqu’au bout et fait voter le recul de l’âge de la retraite à 62 ans. Bravo! Et lorsqu’il a mis en place la TVA sociale, c’était pour améliorer la compétitivité de la France. Là encore, bravo. La moindre des choses en termes de stratégie et de continuité politique de la France, c’était de ne pas revenir sur ce qu’il avait fait de bien. Quand Schröder a réformé le marché du travail et permis à l’Allemagne de rebondir, on lui en a voulu sur le moment et il a été battu pour cela. Beaucoup ont cependant considéré qu’il avait sacrifié sa réélection pour le bien de son pays et à aucun moment son successeur n’a eu l’idée de revenir sur les choix pertinents qu’il avait faits!

 

Figaro.fr : Que pensez-vous de l'idée de taxer les plus hauts revenus à 75%?

 

C. Saint Etienne : «Là encore, c'est une idée qui va totalement à l'encontre des intérêts fondamentaux du pays. Qu'il y ait une mesure de justice fiscale, c'est bien. Mais quand vous avez déjà un niveau de CSG très élevé, et un taux marginal d'impôt sur le revenu de 45 %, cela donne un taux d'imposition beaucoup plus élevé qu'ailleurs. Or le gouvernement britannique vient d'annoncer une baisse du taux marginal d'imposition sur les revenus qui mettra la France en décalage fort par rapport au Royaume-Uni où, par ailleurs, le gouvernement s'est engagé à fortement réduire le taux de l'impôt sur les sociétés. Là où la France est à 34%, les Britanniques seront bientôt à 22%! Par ailleurs, le gouvernement de Jean-Marc Ayrault veut aligner la fiscalité de l'épargne sur celle du

travail, mais sans prendre en compte le fait que quand on investit en actions ou en obligations, on supporte un risque en capital important, si bien qu'on va fiscaliser les gains sans compenser les pertes. C'est pour prendre en compte celles-ci qu'avait été instauré le prélèvement libératoire, que Nicolas Sarkozy avait d'ailleurs porté à 35%,soit un taux d'imposition très élevé, beaucoup plus élevé qu'en Allemagne, par exemple. Quand on compare les revenus procurés au fisc par l'impôt sur le capital en France et en Allemagne, on s'aperçoit qu'ils sont aujourd'hui trois fois plus élevés chez

nous qu'outre-Rhin! Le capital supporte dans l'Hexagone une très forte taxation, qui touche particulièrement le secteur productif et les personnes les plus productives. Le drame en France, c'est qu'on veut que les Français soient consommateurs, mais on laisse filer la production.

On instaure un ministre du Redressement productif, on va aller sauver les quelques entreprises en faillite, mais, en même temps, on écrase d'impôts celles qui fonctionnent encore, ce qui revient au bout du compte à préparer les faillites de demain…»

 

Figaro.fr : Êtes-vous inquiet pour l’avenir de la France?

 

C. Saint Etienne : Je suis inquiet et attristé. Même si je trouve M. Hollande très sympathique, même si je n’ai rien contre M. Ayrault, je pense qu’ils mettent en oeuvre des actions contraires aux intérêts fondamentaux du pays, par ignorance de la réalité de la situation économique française. Les choix effectués sont en contradiction avec la crise de compétitivité que nous traversons. La stratégie économique du gouvernement, c’est l’équivalent de la stratégie militaire d’un pays en guerre qui dirait: on distribue des rations limitées de munitions aux soldats, et quand ils auront épuisé leurs munitions, ils attendront la prochaine ration alors qu’on est en guerre! C’est exactement ce qu’on va faire sur le plan économique, en limitant le déploiement de nos meilleures entreprises et entrepreneurs, à un moment où nous traversons une compétition économique, fiscale et sociale d’une violence inouïe. Il est impératif de corriger le tir. Je crains sinon qu’avant

un an, dix-huit mois au plus tard, les conséquences de la politique du gouvernement ne soient d’une violence dramatique pour notre système productif et social.

 

Vidéo commentaires de BFMTV : http://youtu.be/97Lqup_0mDc

___________________

(1) Christian Saint-Étienne :

Petit-fils de viticulteurs, né dans une famille d'instituteurs, il est père de deux enfants.

Il est conseiller de Paris et conseiller d'arrondissement pour le 5e arrondissement depuis le 16 mars 2008.

Il est titulaire de deux Masters en sciences économiques (London School of Economics et de l'Université Carnegie Mellon), a soutenu une thèse de doctorat d'État en sciences économiques à la faculté d'Assas et est titulaire d’un diplôme de l’ESCP Europe.

Après avoir été, en 1978, chercheur en sciences économiques à l’université Carnegie-Mellon à  Pittsburgh, il est économiste au Fonds monétaire international (FMI) à Washington DC. En 1984, après six ans passés aux États-Unis, il devient administrateur à l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) à Paris. De 1987 à 1995, il est conseiller économique de la direction financière à la banque Crédit Lyonnais puis sous-directeur à la direction centrale des marchés des capitaux, au contrôle général et enfin contrôleur des engagements du groupe bancaire. Il

est nommé à ce dernier poste au 1er janvier 1994, après le krach de la banque en 1993, et participe à la reconstruction du système interne de contrôle des risques.

En 1996, il fonde Conseil stratégique européen SA, un cabinet de conseil spécialisé en analyse stratégique des marchés et conseil stratégique pour les entreprises patrimoniales. En 2007, il crée le club de réflexion « Générations citoyennes ».Il est membre du conseil d'administration de Cofiroute comme administrateur indépendant depuis 2010 (exploitation d'autoroutes).

Carrière universitaire et publications Professeur associé à l'université Paris-Dauphine de 1991 à 2000, puis professeur à l'université François Rabelais de 2000 à 2009, il a été élu, par le corps des professeurs, titulaire de la chaire d'économie industrielle au Conservatoire national des arts et métiers où il enseigne depuis octobre 2009. Il est l'auteur de nombreux livres dont La fin de l'euro (2009) et L'Incohérence française (janvier, 2012). Il vient de publier Le joker européen (Odile Jacob, mai 2012) dans lequel il prend position pour la fédéralisation d'un noyau dur de pays membres de la zone euro pour résoudre la crise de cette zone.

 

(2) Placé auprès du Premier ministre, le Conseil d’analyse économique a pour mission « d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique ». Le CAE est une instance pluraliste composée de 28 économistes reconnus et de sensibilités diverses et de six membres de droit qui représentent les grandes administrations économiques et sociales. En quatorze ans, le CAE a déjà publié 100 rapports demandés par le Premier ministre et s’apprête à en

présenter plusieurs autres. Les rapports du Conseil sont préparés par un ou plusieurs de ses membres, éventuellement en collaboration avec des auteurs extérieurs, et souvent avec l’appui d’un groupe de travail. Ils sont discutés en séance plénière. Les opinions exprimées en final dans les rapports du CAE sont celles de leurs auteurs et n’engagent pas bien entendu le Premier ministre. Les rapports sont rendus publics après avoir été présentés au Premier ministre ou à un membre du gouvernement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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