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Publié par Edouard Boulogne

 

(Comme annoncé ici même, ily a quelques jours, voici le deuxième témoignage, qui n'a jusqu'ici été publié quedans la revue Guadeloupe2000, en décembre 1977, n°47 ) sur l'éruption de mai 1902 à St-Pierre de la Martinique. Il émane cette fois d'un homme, provisoirement réfugié à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Les illustrations sont reportées en fin d'article. EB).

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LETTRE ECRITE PAR UN RESCAPE A SON NEVEU, ALORS EN CHINE.

 

Pointe-à-Pitre le 30 septembre 1902

 

Mon cher René,

 

J'ai reçu ta lettre, voilà donc résu­mé le (…?) que le volcan de la Martinique a marqué à tout jamais. Hélas ! de toute la famille paternelle comme maternelle, de ceux qui se trouvaient le 8 mai au ma­tin, personne ne s'est sauvé ! Ont survécu ceux qui avaient quitté la ville : nous au­tres, Joseph PORNAIN, Armand et son frère qui étaient à Basse-Pointe. Du côté de ton père, Henri DULIEU à Ste Lucie, ta soeur Laurette à Toulouse avec ses en­fants, Jean CHATENAY etc... Laurent a été transporté à Fort-de-France où il est mort à l'Hôpital Militaire, sans brûlures graves en apparence ; mais brulé intérieu­rement sans doute comme toutes les victi­mes de l'éruption. Je n'ai pas su qu'il était à l'hôpital, je m'étais informé auprès du Docteur MATHIEU s'il n'y avait personne nous intéressant parmi les brûlés, il m'a­vait répondu par la négative. En effet ! Laurent avait été confié aux soins du mé­decin militaire. Encore ne suis je pas certain de ce que je t'écris, il y a tant de trouble et de confusion dans tous les services, d'autre part, les brûlés étaient telle­ment méconnaissables, tous comme de vrais nègres, que malgré l'affirmation du fils CAPPA, je conserve un doute.

Pour ta pauvre mère, ta tante Clé­mentine, les enfants, tout a péri. La catas­trophe a été complète. Le volcan conti­nue ses ravages, l'emplacement de St Pier­re est devenu méconnaissable, il y a des débris au Mouillage, des cendres, des ponces jusqu'à hauteur du premier étage. Une nouvelle éruption qui a eu lieu le 30 août a détruit Morne Rouge, Ajoupa-Bouillon, Parnasse, Morne Borlai, Hauteur Bour­don, Basse-Pointe, 5.000 victimes. Nous entendons d'ici, à 160 kms les détona­tions qui précèdent la forte éruption. Le fond de la mer est bouleversé, les câbles sont coupés par des convulsions sous ma­rines, enfin l'île de B... à 175 lieux, vient de disparaître sans laisser de traces ; toute cette partie du globe est travaillée d'une fa­çon inquiétante. La Martinique et St Vin­cent dont les deux volcans sont en com­munication évidente. Tu peux donc com­me moi t'attendre à quelque prochaine catastrophe qui nous emportera tous ; pourvu que ce soit tous ensem ble et rapi­dement comme ont péri nos pauvres pa­rents, c'est tout ce que je demande, car il est aujourd'hui acquis que les habitants de St Pierre ont péri par les gaz, non seu­lement asphyxiants, mais portés à une température telle (1500°) qu'aucun orga­nisme humain n'a pu y résister plus de deux secondes, le sang s'est coagulé dans le coeur, le cerveau et les veines, la plu­part des corps soumis à leur action ont été volatilisés ; il n'en restait plus trace. J'ai vu beaucoup de choses dans ma vie : tempête effrayante de 1867 - cyclone août 1891 - l'incendie de Fort-de-France, nous étions ensemble ; eh bien ! qui n'a pas vécu la matinée du 8 mai ne peut pas dire qu'il a épuisé la sève des choses ef­froyables, et je n'ai pour ainsi dire rien vu du terrible phénomène.

Depuis tous ces événements, mes enfants m'ont souvent demandé de consi­gner par écrit mes impressions, je m'y suis refusé. J'ai beaucoup changé depuis qua­tre mois, ma façon d'envisager la vie est toute différente aujourd'hui de ce qu'elle avait été auparavant, ce qui me tenait le plus à coeur m'est presqu'indifférent et je suis toujours à repasser dans ma tête la ré­ponse d'Edgard quand je lui faisais obser­ver que s'il ne m'avait pas obéi, il serait parmi les morts : «es-tu bien sûr que je sois moins à plaindre que ceux qui sont restés là-bas !»

Le résumé que je vais te faire de ce qui s'est passé te remettra de ce sentiment de découragement et de dégoût de tout ce qui domine, mais je comprends combien tu dois désirer connaître les circonstances qui ont coûté la vie de tous les tiens.

J'ai su que le volcan donnait des si­gnes d'activité par ton frère Joseph, cela se passait le 23 ou le 24 avril, il y eut dans la journée trois fortes secousses de trem­blement de terre. Vers le 1er mai, la fu­mée se voyait très nettement à toute heu­re. Le vendredi 2 mai, des masses épaisses de vapeur blanche crêpée parfois de fu­mée noire étaient permanentes, le specta­cle était impressionnant ; je conduisis tes cousines jusqu'à l'usine Guérin où nous avions la Montagne juste en face, j'esti­mais à ce moment le diamètre du cratère à 12 ou 15 mètres. Ma connaissance par­faite des lieux me permettait de bien ju­ger. Ce cratère s'était ouvert dans l'Etang Sec, ancien cratère comblé qui faisait une superficie de 6 à 7 Ha environ, à 400 mè­tres au-dessous du Morne Lacroix, s'ou­vrant de la Montagne sur le versant de St Pierre. Dans la nuit qui suivit, nous enten­dions des détonations, des grondements, des éclairs se dégageaient sous une épaisse pluie de cendre ; de la place Bertin, on voyait le vent disperser la cendre, le ciel s'éclaircit et la Montagne continua à jeter des panaches de vapeur et de cendre que le vent emportait sur le N.O. Le soir de ce samedi 3 mai, le cratère me parut s'être beaucoup élargi et nous recouvrait d'une forte pluie de cendre et de gros sable, très persistante. Les bêtes étaient à jeun sur le

sol surchargé par la cendre. Vers les 7 H 1/2 du soir, ta mère était chez moi et nous échangions nos impressions, elle me fit part de son intention de précipiter son départ, décidé déjà, ce à quoi je l'encourageais quand elle nous quitta, l'aspect de la ville était sinistre : un ciel qui eut été rou­ge si la cendre tombant ne lui eut donné la couleur d'un brasier qui s'éteint. Un si­lence profond, les cendres assourdissant les pas des rares passants, la figure inquiè­te des gens pressés, saupoudrés de pous­sière, les lampes électriques ayant l'appa­rence de veilleuses, la vue s'arrêtant à dix pas, tous les contrevents fermés c'était lu­gubre, nous en fîmes la remarque.

Après dîner, la curiosité nous pous­sant, tes cousines et moi, nous sortîmes, elles la tête enveloppée de serviettes ne laissant voir que les yeux. La Montagne et la ville étaient noires comme l'intérieur d'une mine de charbon. J'avais quelques dispositions à prendre avec Joseph Plis-sonneau, devant aller ensemble le lende­main matin porter des secours aux habi­tants du Prêcheur, privés d'eau et de vi­vres, car les canotiers de ce bourg ne ve­naient plus à St Pierre, et la rivière charroyait depuis plusieurs jours des torrents de boue noire et épaisse.

Le lendemain matin, au Prêcheur, nous étant avancés dans l'intérieur de la petite vallée où coule la rivière, nous pou­vions constater que tout était désert, les habitants avaient émigré. Le sol tremblait sous nos pieds, ou pour mieux dire, vi­brait continuellement, nous entendions plus distinctement les grondements sou­terrains ; nous pûmes constater la vérité de ce qu'on nous avait dit, de grosses branches d'arbres se cassaient sous nos yeux, sous le poids de la cendre.

En revenant du Prêcheur, du bateau nous pûmes constater que des fumerolles, de véritables petits cratères s'ouvraient devant nous, aux hauteurs de l'Habitation Rivière Blanche, j'en fis part à Georges de Laguarrigue et nous en tirâmes la conclu­sion que toute cette partie de la Montagne était minée en dessous et en plein travail volcanique. Je rentrai à la maison, forte­ment impressionné et triste, fatigué, je m'allongeais un moment pour réfléchir et ne pus prolonger mon repos. Inquiet, j'al­lai au cercle consulter des ouvrages trai­tant de volcan. Cette lecture me confirma dans mes craintes, et je commençais à me préparer dans mon for intérieur aux évé­nements possibles. Dans l'après-midi du 4 mai, le travail du volcan ne cessa pas, je remarquai que le cratère s'élargissait rapi­dement et avait en ce moment de 60 à 100 mètres. Les- détonations se succé­daient, des masses incalculables de vapeur et de cendres étaient projetées. Quand le bruit s'apaisait, la colonne de vapeur montait droite, à 1500 ou 2000 mètres en l'air. La nuit fut mauvaise. Marguerite et Alice la passèrent à la fenêtre de ma chambre à considérer le volcan qui ne ces­sait de détoner et de lancer des éclairs. Lundi matin 5 mai, à 9 H., on me prévint que l'usine Guérin était en danger. Tu sais mes relations avec Mr Guérin, je partis pour l'usine. La cendre était si abondante que le tramway s'arrêtait aux premières maisons de Fonds Coré, complètement déserté par les habitants, nous dûmes con­tinuer à pied : on voyait à peine à 5 pas, la cendre refoulée vers la Montagne par un vent du S.O. était très épaisse, il y en avait 10 cm sur la route rendue muette par ce matelas ; on se heurtait à chaque pas aux boeufs, chevaux, charettes des ha­bitants de Ste Philomène et du Prêcheur, en plein exode vers St Pierre, les oiseaux suffoqués tombaient morts sur la route. Arrivés à Rivière Blanche, je trouvai qu'elle avait creusé un lit de 6 à 7 m. de profondeur, dans lequel elle coulait des blocs de rochers de plusieurs tonnes. Sul­ly le photographe me mit en garde contre les crues subites, pour les éviter, je montai aux bâtiments de l'Habitation Rivière Blanche, à ce moment, l'eau ou mieux le torrent de boue roulait, démesurément grossi, à 20 m de la rhumerie qu'il devait emporter une heure après. Décidément le volcan donnait des avertissements mani­festes devenus bien plus éclatants une ou deux heures après.

Je me rendis à l'usine en revenant de la rivière, il était près de 11 H. J'y trouvais Mr Guérin, son fils Eugène, direc­teur de l'usine, Paul de Jaham, compta­ble, Léon Marie, ingénieur et Gaston Caminade. Léon Marie expliquait que le vol­can était en pleine décroissance, le maxi­mum de son effort avait été fait, que c'était un crabe qui avait mal percé son trou qui était cause de tout cela, que les eaux de la Rivière Blanche en s'infiltrant dans le sol, étaient arrivées aux couches profondes et brûlantes, d'où dégagement de vapeur et de gaz. Terrible demi savant qui ne se rendait pas compte que la Riviè­re Blanche n'avait rien à voir dans cette affaire quand les océans sont là avec leurs masses énormes et leur énorme pression pour s'infiltrer jusqu'au feu central. Je ré­pondis avec un peu de colère à ce verbia­ge, si peu de circonstance, et je me rappelle encore l'air triste et résigné dont Eugène Guérin approuvait mon dire et manifes­tait sa croyance au danger. Je recommandais à ces messieurs toutes les précau­tions. Ils avaient un grand yacht sous va­peurs et se croyaient à l'abri du danger. Je quittai l'usine à midi moins quelques minutes, à midi, elle était ensevelie sous une nappe de boue longue de plus d'un Km, large de 600 m, et haute à certains endroits de 50 m... Pour t'en donner une idée, elle s'étendait en largeur du bâti­ment de l'habitation à Neuilly, et en lon­gueur, des bâtiments de l'habitation de la montagne à 300 m. dans la mer où elle avait atteint et englouti les deux yachts de l'usine ; avec l'usine, tout le personnel.

E. Guérin et sa femme, une centaine de curieux surpris par l'avalanche qui ne mit pas 5 minutes, moins encore, deux minu­tes, pour achever sa course furieuse. Cette soudaineté s'explique par le fait que le cratère du Grand Mitan, celui de 1851 s'était rouvert tout d'un coup et que ses parois cédant sous la pression avait ouvert un chemin au torrent dévastateur, droit sur l'usine.

Cet enlisement de l'usine fut immé­diatement suivi d'un phénomène qui se produisait pour la première fois et qui s'est répété maintes fois depuis. Le ni­veau de la mer se mit tout à coup à bais­ser d'un mètre 50 environ, laissant à sec les appontements, chavirant à demi les bateaux, faisant talonner tous les navires de la rade de St Pierre. Elle revint avec force à son niveau habituel. L'ayant at­teint, elle se mit à le dépasser lentement jusqu'à ce que l'eau put arriver à la fontaine de la Place Bertin, et cela à plusieurs reprises. Ce phénomène se produisit au moment où l'on apprenait en ville l'événement de l'usine Guérin. De deux, la rumeur publi­que ne fit qu'un : la mer montait, l'île s'effondrait, l'usine Guérin était déjà en­gloutie. Je renoncerai à te décrire la pani­que. Tous les magasins furent fermés en un clin d'oeil et la population prit le che­min des mornes. Ce bruit m'arriva, nous étions à table, je m'étais déshabillé à mon retour de l'usine pour secouer la cendre et me rhabillait vivement. Mon cousin Lou­lou T... arriva en plaisantant, je l'envoyai immédiatement voir ce qui se passait pen­dant que je me rhabillai. Pauvre enfant, je ne le revis plus. Arrivé à la douane, j'assis­tai à un de ces reflux et ressenti l'impres­sion que nous enfoncions. Je repris le che­min de la maison pour veiller à la sûreté de mes enfants. En route, je me ressaisis et me dis que la terre ne tremblait plus, ce ne pouvait être qu'une crue de la mer ; je dis à mes enfants de se rassurer, de pren­dre ce qu'elles avaient de plus précieux sans se hâter, que nous allions nous réfu­gier sur le morne : je dois leur rendre cet­te justice qu'elles furent assez calmes. Nous partîmes pour le Trou Vaillant. Au tournant de la rue Torraille, ta mère m'appela du second étage de la maison d'Alice «Fernand qu'est-ce qu'il y a ? «Beaucoup de panique lui dis-je, mais je ne crois pas un danger immédiat. »

J'ignorais à ce moment le sort de l'usine Guérin dans cette rue Toraille, un monde énorme, fuyant sur le boulevard, dans le chemin du Morne d'Orange, l'exo­de se continuait. Arrivés au gros fromager du Morne Abel, nous fîmes une halte ; je vis alors l'emplacement de l'usine Guérin noyé de boue, la grosse cheminée émer­geant de l'usine, penchée sur la mer com­me le mât d'un navire naufragée ; la cou­lée d'eau bouillante descendant la Montagne vers la mer remplissait l'air de leurs vapeurs. Je me dis en moi-même «l'avertissement est éclatant, il est temps de le mettre à profit». Je conduisis tes cousines chez Raihaud et redescendis tout de suite pour préparer notre départ. Arri­vé en ville, j'appris toute la grandeur du désastre et tout en déplorant le sort d'E.Guérin, je me fis la réflexion que j'avais échappé de bien peu à ce sort, et par un retour sur moi-même, je me demandai ce que mes enfants seraient devenus dans cette tourmente et dans cet affolement si j'avais prolongé de quelques minutes mon séjour à l'usine.

Toute cette soirée du 5, toute la nuit qui suivit, le volcan gronda et vomit. A 3 H du matin, panique épouvantable dans le centre de la ville, la Roxelane dé­bordait ! C'était faux, nous sortîmes Edgard et moi pour nous en assurer vers 5 H. nous assistâmes au départ pour Ste Lucie de la famille Plissonneau, Ernoult, Mac-Hug. La veille, j'avais donné à Joseph le conseil de mettre sa famille en sûreté, lui disant toute non appréhension ; il la par­tageait. Pendant que nous causions, le ca­pitaine de «l'Orsolina» navire italien, vint prendre des papiers au Consulat Italien : ils n'étaient pas expédiés en douane ; il partit malgré la défense «je connais le Vé­suve disait-il, mais ceci n'est pas le Vésu­ve, c'est «une catastrophe». Il partit, et bien lui en prit, ce fut le seul navire sauvé.

De ce moment, je ne vis plus aucun des nôtres, Joseph ne descendait plus au magasin qui, comme les autres était fer­mé. J'avais vu Laurent le samedi, il devait partir lundi pour la Trinité, je le croyais hors de St Pier re; ta mère nous avait quit­tés le dimanche soir, je la revis un mo­ment le lundi, en passant et puis... plus ja­mais.

Dans la matinée du mardi 6, toutes les 6 ou 7 minutes, le volcan crachait un fleuve d'eau bouillante. Je suivais son par­cours aux vapeurs blanches qui dépas­saient les collines, elles couraient avec la vitesse d'un train express vers la mer. Minotte était descendue du Trou Vaillant le matin pour préparer avec moi le départ, elle avait eu toute la nuit devant les yeux les éclairs et dans l'oreille les grondements de la Montagne : la pauvre fille si forte d'habitude, était démoralisée, nos bonnes avaient fui, elle était seule à la maison, moi courant de tous côtés pour me dé­charger de certaines responsabilités que j'avais assumées, de sorte qu'au lieu de préparer ce que nous devions emporter, elle eut la malheureuse idée de laisser dans l'armoire ses bijoux, tous nos objets précieux, même ceux que nous avions em­portés chez Raibaud. Yoyotte et Alice ar­rivèrent à 1 H 1/2, et nous partîmes à 2 H 1/2 pour aller chez Dédé qui était ve­nu chercher ses soeurs depuis le samedi, effrayé qu'il avait été par les lueurs et les détonations, il avait mis à notre disposi­tion une petite maison qu'il occupe tout près de la glacière qu'il dirige aux envi­rons de la Dillon. Edgard restait à St Pierre où d'ailleurs je comptais revenir le lendemain. A mon arrivée à Fort-de-Fran­ce, je fus entouré de beaucoup de mon­de ; le bateau était arrivé comble, chacun me demandait ce que je pensais. A ceux à qui je savais devoir dire la vérité, je répon­dis que je m'attendais à de terribles phé­nomènes, tremblements de terre, raz de marée, projection de matières incandes­centes. Je leur ajoutais que je venais met­tre mes filles à l'abri pour être plus libre de veiller à ma propre sécurité quand je serais seul en face des événements que je prévoyais très prochains ; personne n'eut l'air de croire au danger, à l'exception de mon neveu Maugée à qui je dis «va cher­cher ta mère demain même» ce qu'il fit. Et pourtant je ne pouvais prévoir ce qui s'est passé : 30.000 personnes foudroyées en 2 secondes ! je savais mes soeurs au Morne d'Orange avec leurs familles ; je les y savais à l'abri des tremblements de terre et des raz de marée, loin des paniques ayant tout plein d'espace pour fuir, et si j'avais eu un coin à côté d'elles où aller, j'y aurai mené les miens certainement.

Le mercredi 7, la matinée fut cal­me, toujours de plus en plus de cendres, vomies par le cratère qui s'élargissait sans cesse : de nouveaux cratères s'étaient ou­verts. C'est du moins ce que m'a raconté Edgard resté à St Pierre. A 2 H 20 de l'après-midi, des détonations formidables retentirent faisant trembler le sol sous nos pieds, 20/30, se suivant dans l'espace d'une heure, jetant la consternation dans nos coeurs. Je pensais en moi-même, que sous une de ces poussées, le sol pouvait s'ouvrir, ou bien l'île voler en éclats ; ces détonations furent entendues à Trinidad, à St Thomas et à la Jamaïque. Je me pré­parais à prendre le bateau pour retrouver à St Pierre, mes enfants firent tant et si bien, qu'au lieu de partir, j'envoyais l'or­dre à Edgard de venir nous rejoindre et de m'apporter un peu d'argent. C'est à l'ins­piration de mes filles, surtout de Minotte que lui et moi, mais lui surtout doivent d'avoir d'avoir été sauvés.

Ton cousin Guy de Reynal n'eut pas le même sort, il était avec nous à Dillon, il partit à 4 h. pour aller chercher Laure Duchamp à l'asile, ils y sont restés. Le pauvre garçon avait peur «on m'envoie à la mort disait-il». Il disait vrai.

Au moment de ces détonations, les fils Domergue m'avaient fait inviter à ve­nir me joindre, avec mes enfants, à leurs familles. Il y avait 17 femmes et 21 en­fants et nous autres hommes ; nous sa­vions par le téléphone tout ce qui se pas­sait dans la colonie. Nous recevions les té­légrammes des maires des différentes communes. Te dire notre poignante tris­tesse à nous autres hommes qui nous voyions impuissants à conjurer leur peine. Nous restâmes là jusqu'à la nuit. Les jour­naux du jour nous arrivaient pleins d'un fol optimisme, puisque ce cabotin de Mouttet, notre gouverneur, qui se figurait avec la suffisance du parvenu trop vite, qu'il lui suffisait de vouloir qu'il n'y eut pas de danger, pour que ce danger dispa­raisse, son intervention néfaste a coûté la vie à 30.000 personnes. Sans son assuran­ce, tout ce qui pouvait fuir aurait fui et la Martinique eut supporté un grand désas­tre, mais du moins, elle n'eut pas été dé­capité.

La nuit du 7 au 8 mai fut terrible à St Pierre. Edgard qui était seul à la mai­son nous a raconté : depuis que, vers 9 H. du soir une légère pluie de boue l'avait obligé à rentrer, un orage d'une extrême violence se manifestait aux éclairs fulgu­rants et aux détonations du volcan-, à ce point que bien qu'enfermé à contrevent dans ma chambre, dans laquelle par ins­tinct, toutes nos bêtes s'étaient réfugiées, cherchant sa protection, il avait dû allumer les lampes électriques, ne pouvant supporter la fréquence et l'intensité des éclairs qui filtraient par le moindre inters­tice et illuminaient les appartements. A 6 H 1/2 du matin, quand il quitta la ville, St Pierre était sous un nuage noir qui y répandait l'obscurité presque complète, tandis qu'un rayon de soleil inondait le Prêcheur de clarté. Etrange aveuglement ! Sur ce bateau avec lequel nous avions fait le voyage au nombre de 400 la veille, 34 passagers seulement s'embarquaient, seu­les personnes soustraites à l'hécatombe fi­nale.

L'inquiétude ou j'étais m'empêcha de dormir cette nuit. Nous avions tapissé la chambrette de Dédé de matelas et je dormais là avec mes enfants, Dédé était à la glacière, je passai la nuit agenouillé sur mon matelas devant une fenêtre faisant face au volcan masqué par un morne et dont nous ne voyions que les lueurs. Elles furent incessantes et chaque éclair était accompagné d'une double détonation ; au jour, je me levai, jour gris et sombre au­quel nous avait accoutumé le volcan. Vers 7 H 1/2 le noir augmenta. Je dis, en es­sayant de plaisanter, à tes cousines «il nous faudra allumer la lampe» L'obscuri­té s'épaississait encore, quand tout à coup, nous entendîmes une détonation sourde qui se prolongea en un gronde­ment épouvantable qui dura 20 mn envi­ron ; on eut dit d'un vapeur lâchant sa pression au fond des eaux. Tout de suite, une pluie de petites pierres commença à tomber, faisant comme la grêle sur les tui­les de notre case. Mes enfants se serraient autour de moi, épouvantées, mais calmes «mes enfants leur dis-je, c'est un monde qui se détruit, nous sommes en péril de mort» Marguerite et Alice s'agenouillè­rent en priant silencieusement, Minotte resta debout auprès de moi, figée dans l'épouvante. Il n'est pas d'instant plus tragique dans la vie d'un homme. Il m'a vieil­li de 20 ans.

La mort n'est rien, puisque de fai­bles enfants, des femmes l'acceptent si courageusement ; mais l'instinct de la conservation se complique du sentiment paternel impuissant, quelle détresse !

Il se fait ici quelques confusions dans mon esprit et ma mémoire est infidè­le. Je revois, sans pouvoir les replacer dans leur cadre bien exact, une femme dé­shabillée se précipitant chez nous en criant «c'est la fin du monde mes en­fants», une charrette chargée d'herbes, re­montant au galop de Fort-de-France, au passage le charretier me jetant ces mots «le chemin est coupé, l'eau monte !» des gens fuyant, s'appelant. J'imposai silence à la femme qui augmentait l'angoisse de mes enfants et je m'étonnais de le faire avec douceur ; j'éprouvais déjà un grand détachement, c'est le sentiment qui doit envahir l'âme humaine quand la tension se prolonge. Minote et moi nous sortîmes pour nous assurer que c'étaient des pier­res qui tombaient. A ce moment, un ou­vrier dépêché par mon fils me dit «Mon­sieur vous fait dire de regarder ce qui s'a­vance sur nos têtes» Je levai les yeux, un nuage, noir au centre, rouge sur le bord évidemment formé de flots de pierres in­candescentes, dense ayant l'apparence plutôt de morceaux de terre volcanique se développant en d'innombrables volutes couvrait le ciel au-dessus de nos têtes, en biais, la pointe s'étendant sur le François et le Lamentin : si ce nuage s'était abattu c'en était fait de toute la région, comme de St Pierre. Je fis répondre à Dédé de venir nous rejoindre. Je désirais que nous passions tous ensemble ce moment suprême. Peu d'instants après, il arrivait avec un sang froid imperturbable, mais un peu pâle. Cependant, je lui demandai son avis pour ce que nous pouvions faire pour sauver ses soeurs «le danger immédiat a cessé me répondit-il, ce nuage a disparu J'avançai la tête, le ciel était en effet gris sale, mais le nuage avait disparu. Je compris après, quand je connus le cataclysme de St Pierre, que l'explosion s'était produite sur la ville ; il y eut un rappel d'air terrible, un vrai vent de cyclone disent les survivants, qui rappela ce nuage vers Ia Montagne.

Rassuré pour le moment sur le sort de ceux qui m'entouraient, je songeai ensuite au pauvre Edgard resté seul dans cette tourmente et me lamentais sur son sort, lorsque je vis mon fils émerger de l'obscurité, tout souillé de cendres et de boue, une petite cassette sur le bras qui contenait deux cents francs, tout notre bien désormais.

Bien que le téléphone ne put suffire à transmettre les messages, par un hasard inespéré, il avait reçu ma dépêche, il était sauvé et avait provoqué le salut de son patron Mr Michel, qui l'avait suivi à Fort-de-France : c'étaient les derniers témoins de ce qui s'était passé à St Pierre

Tel est mon cher enfant, le récit très succinct et certainement incomplet des derniers jours de St Pierre : je m'arrête là. Tes cousines pourront compléter cet abrégé, garde-le, je ne reprendrai certainement pas la peine, c'est le mot, ça car j'en souffre, de le consigner de nouveau sur le papier. Garde-le, ou bien renvoie-le nous : peut-être un jour, vos enfants, si vous en avez, à toi et à mes fils seront curieux de savoir quelque chose des drames qui ont tout pris : famille, patrie, foyer, souvenirs et jusqu'aux tombes de nos bien aimés.

Je n'accompagne ces pages d'aucun autre commentaire, tu sais deviner l'état d'âme du malheureux qui survit à tout cela, vieux et vieilli, sans aucun avenir, vivant dans l'idée qu'un accès de fièvre peut demain plonger dans la misère ces être chers qu'il a peut-être eu le tort de sauver.

Je m'arrête, je sens que j'en ai trop dit, en ce moment, nous traversons un crise morale épouvantable.

 

NOTES DE SA FILLE

 

Mon cher René, tu viens de lire Ie grand journal que je t'adresse et sans doute tu crois qu'il t'a tout dit, eh bien ! détrompe toi, il y a et il y aura encore beaucoup de choses plus tristes les unes que les autres, plus de détails horribles à t'apprendre. Il compte sur nous pour te les raconter. L'effort qu'il a fait pour t'expédier ces pages a été au-dessus de ses forces, et cela l'a rendu malade, c'est pourquoi il te demande de nous conserver ces pages, car iI pense ne plus pouvoir les écrire. Yoyotte se chargera dans une prochaine lettre de te dire tout ce dont elle se rappellera.

Un seul détail que j'ai à coeur et que mon père me prie de te donner, c'est que Joseph et Nono sont sûrement morts sans souffrance, habitant la Consolation, ils ont été volatilisés, si on peut employer cette expression, car dans ce quartier, jus­qu'au Théâtre, la mort a été instantanée, il n'y est pas resté trace de pierre, le ter­rain a été nivelé et de cette partie à la Montagne, c'est une seule nappe sur la­quelle on pourrait aller à bicyclette. Tout le reste de notre famille a péri au Morne d'Orange. Le plus découragé est mon pè­re, il ne parle que de mourir, et hier après avoir lu ta lettre, il a dit qu'il était temps que tu reviennes pour qu'il puisse mourir tranquille. Quel encouragement peut lui venir de notre part ! Nous sommes des lo­ques humaines, au physique et presque idiotes au moral, il s'en aperçoit et c'est ce qui le tue. Rien qui nous soutienne, la perspective de faire le plongeon final. Si la Martinique s'enfonce, plus de passé, un présent à peine acceptable et un avenir bien noir. Plus ou presque plus de pa­rents, tout ce que nous possédions, amassé avec tant de sacrifices et de persévéran­ce, englouti dans une seule minute ; c'est à perdre la tête.

Toute la famille de ma mère a aussi péri chez Henri Depaz, habitation Martialis, les Thouin, Grant, tout ce monde avait gagné les hauteurs, pensait fuir la mer. Ceux-là d'après les renseignements que nous tenons de notre petit ami Eugè­ne Raibaud ont été trouvés presque in­tacts, les traits assez bien conservés ; il a même assisté à leur incinération. Tante Gabrielle qui était en agonie depuis 8 jours, à laquelle nous avions déjà dit adieu, la pauvre tante Blanche et ses en­fants chez les de Gage. Il n'y a que Lou­lou Pornain qui a dû mourir à St Pierre.

 

nostophobia.1172675760.imgp4048.jpg Sur 28000 personnes présentes à St-Pierre le matin du 8 mai, il n'y eut que deux survivants, dont Cyparis, que l'on voit ci-contre. Cyparis était un repris de justice, emprisonné dans un cachot aux murs épais, circonstance à laquelle il dut la vie.)

 

Le-cachot-de-Cybaris-.jpg( Vue du cachot de Cyparis en 1977. Photo de Michèle Robin-Clerc, parue dans le n° spécial de Guadeloupe 2000 consacré à St-Pierre).

 

 

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Mag 10/08/2011 14:30




 







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Éruption de la Pelée, 1902 : Deuxième passionnant
témoignage.
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‎(Comme annoncé ici même, ily a quelques jours, voici le deuxième témoignage,…











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y a 14 heures · Confidentialité :Amis et leurs amis · J’aimeJe n’aime plus · · Partager







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Je sais que st croix de la roncière a écrit un article a ce sujet dans le Herald tribune dans les jours qui ont suivis la catastrophe...

Il y a 35 minutes · J’aimeJe n’aime plus


















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