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Publié par Edouard Boulogne

Corbeaux-Place-St-Pierre.png

 

Je reviens sur l'affaire qui secoue actuellement le Vatican. C'est que l'Eglise catholique demeure l'un des derniers môles de résistance à la grande crise morale qui désintègre le monde, et tout particulièrement le monde occidental. L'article ci-dessous est de Laurent Dandrieu. Il est paru dans le dernier numéro de Valeurs Actuelles. LS.

 

http://www.valeursactuelles.com/actualit%C3%A9s/monde/des-corbeaux-place-saint-pierre20120606.html

 

Des corbeaux place Saint-Pierre.

 

L'arrestation du majordome du pape et le limogeage du patron de la "banque du Vatican" révèlent une profonde crise de gouvernement. Et la solitude d'un pape dont les réformes suscitent de violentes oppositions.

En accédant au pontificat, en 2005, BenoîtXVI n’ignorait pas ce qui l’attendait : « La barque de l’Église prend eau de toutes parts », déclarait-il quelques jours avant son élection. Et, en 2009, dans une lettre aux évêques du monde entier à propos de “l’affaire Williamson”, le pape commentait l’Épître de saint Paul aux Galates : « “Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres !” J’ai toujours été porté à considérer cette phrase comme une des exagérations rhétoriques qui parfois se trouvent chez saint Paul. […] Mais malheureusement ce “mordre et dévorer” existe aussi aujourd’hui dans l’Église comme expression d’une liberté mal interprétée. » Tout préparé qu’il fût à ce type d’épreuves, Benoît XVI n’a pourtant pas dissimulé sa « tristesse » de se voir trahi par son entourage le plus proche : son majordome, Paolo Gabriele, 46 ans, arrêté le 23 mai par la gendarmerie du Vatican, était en contact quotidien avec le Saint-Père qu’il réveillait tous les matins, le suivant dans tous ses déplacements, assistant à sa messe privée. En annonçant cette arrestation, le père Lombardi, responsable de la salle de presse du Vatican, ne pouvait s’empêcher de l’appeler encore par son seul prénom, Paolo…

Paolo” est accusé d’être au cœur du “Vatileaks”, comme le père Lombardi a baptisé l’affaire : trouvé en possession de documents confidentiels, il est soupçonné d’avoir photocopié des lettres et notes manuscrites adressées au pape qui ont nourri les révélations du livre d’un journaliste italien, Gianluigi Nuzzi, Sa Sainteté, les papiers secrets de Benoît XVI, publié le 17 mai. Mais il n'est vraisemblablement pas le seul coupable – on parle d’une employée du Vatican, mais aussi de plusieurs cardinaux – dans une affaire qui dépasse le cadre du livre de Nuzzi, qui ne révèle d’ailleurs rien qu’on ne sache déjà sur le fond, qu’il s’agisse des affaires de pédophilie, des tractations avec les lefebvristes ou des rapports entre l’Église et l’État italien. Le véritable scandale causé par l’ouvrage n’est pas dans de sulfureuses révélations qui en sont absentes, mais dans le fait qu’il ait pu étayer son récit sur des correspondances privées adressées par différents prélats au Saint-Père, s’épanchant en toute confiance sur leurs désaccords mutuels ou leurs doléances, sans penser un instant que leurs propos se retrouveraient sur la place publique. Selon Gianluigi Nuzzi, ses sources auraient pour but d’obtenir plus de transparence au Vatican. Il est évident que l’affaire va obtenir le résultat inverse : car comment parler librement de sujets délicats quand aucune confidentialité n’est plus garantie ?

Le Vatican dénonce la surinterprétation des médias

Fâcheuse coïncidence : le 24 mai, le Saint-Siège annonçait qu’Ettore Gotti Tedeschi, le président – laïc – de l’Institut pour les œuvres de la religion, l’IOR, la “banque du Vatican”, avait été limogé par le conseil de surveillance de la banque. En cause, la mission confiée à Gotti Tedeschi de mettre à jour les normes de la banque vaticane, de manière à lui permettre d’intégrer la white list des établissements les plus transparents en matière de lutte contre le blanchiment d’argent. Selon ses détracteurs, dont le numéro deux du Vatican, Tarcisio Bertone, il aurait poussé la transparence si loin que c’est la souveraineté même du Vatican en matière financière qui aurait été mise en danger…

C’est également une affaire financière qui est à l’origine des premières fuites de Vatileaks. Le 25 janvier dernier, au cours de son émission de télé les Intouchables, Gianluigi Nuzzi a dévoilé des courriers adressés au pape et au cardinal Bertone par Mgr Carlo Vigano, ancien secrétaire général du Gouvernorat de la Cité du Vatican, et qui, à ce titre, avait été amené à remettre de l’ordre dans les finances du micro-État. Depuis, nommé nonce à Washington, le prélat se plaignait à Benoît XVI que cette mutation puisse « donner l’impression que l’on punissait celui qui, comme c’était son devoir en raison de ses fonctions, avait signalé […] des faits et des comportements gravement répréhensibles ».

Quelques semaines plus tard, le quotidien Il Fatto divulgue une lettre du cardinal Castrillon avertissant le Saint-Père qu’au cours d’un voyage en Chine, le cardinal Romeo, archevêque de Palerme, avait prophétisé sa mort d’ici un an, avec tant de fermeté que ses interlocuteurs en avaient conclu à l’existence d’un projet d’assassinat du pape… Dans aucun de ces cas, le Vatican n’a contesté l’authenticité des textes cités, se contentant de condamner le vol de ces documents et leur surinterprétation par les médias. Pour remédier à ces fuites, une commission de trois cardinaux a été nommée, mi-mars : ce sont leurs investigations, en liaison avec la gendarmerie vaticane, qui ont conduit à l’arrestation du majordome. C’est sur eux que compte le pape pour savoir qui a manipulé celui-ci.

Faute de connaître les véritables commanditaires de ces fuites, on en est réduit aux conjectures sur leurs motivations. On parle de grandes manoeuvres pour préparer la succession de Benoît XVI, sans qu’on voie bien en quoi ces révélations pourraient y servir, sauf à pousser le pape à la démission – ce qui n’est manifestement pas son intention – ou à en écarter le camerlingue Bertone. Une chose est sûre : elles convergent en un faisceau de critiques vers celui-ci, accusé à la fois d’autoritarisme et d’inefficacité (lire ci-dessous). Vatileaks est d’ailleurs un cas d’école prouvant la difficulté (l’incapacité, disent certains), souvent dénoncée depuis sa nomination, du cardinal Bertone à tenir la curie.

La réforme du gouvernement de l’Église fait figure de serpent de mer. « Combien de personnes travaillent au Vatican ? », demandait-on un jour à Jean XXIII. « Oh, à peu près la moitié », répondit-il avec sa facétie légendaire. Ce sont en réalité 2 700 personnes qui sont chargées d’administrer une Église qui réunit plus d’un milliard de fidèles – à mettre en regard, par exemple, avec les 50 000 salariés de la Ville de Paris… L’une des missions du “premier ministre” Bertone aurait été de coordonner le travail des différents dicastères qui composent son gouvernement ; or ceux-ci travaillent sans aucun ensemble, ce qui a donné lieu à quelques couacs notables.

Surtout, le cardinal Bertone s’est avéré incapable de mobiliser ses troupes derrière Benoît XVI, pape qui s’est montré aussi audacieux dans ses projets de réforme qu’excessivement prudent dans ses nominations, et du coup se trouvant souvent réduit à composer avec une curie qui traînait les pieds, quand elle ne tentait pas de lui mettre des bâtons dans les roues. Dans sa gestion rigoureuse des scandales pédophiles, dans ses initiatives ambitieuses en matière de liturgie ou d’oecuménisme, dans son travail de recadrage de Vatican II, ou plus encore dans sa volonté de conclure la réconciliation avec les lefebvristes, Benoît XVI sera souvent apparu comme un réformateur aussi audacieux qu’isolé, au milieu d’une curie conservatrice qui l’aura souvent laissé seul en première ligne. Pourtant, qu’il reste fidèle à sa traditionnelle prudence dans le maniement des hommes ou qu’il veuille avant tout ne pas céder à la pression de l’événement, le pape, à l’issue de l’audience du 30 mai, a publiquement renouvelé sa confiance à ses « plus proches collaborateurs », Bertone y compris.

Le seul motif de satisfaction de Benoît XVI en cette affaire est en réalité que les “révélations” de Gianluigi Nuzzi ne mettent au jour aucun véritable scandale. Contrairement à ce qu’insinuent certains médias qui se livrent à des interprétations « offrant une image du Saint-Siège qui ne correspond pas à la réalité », comme l’a déploré le pape, les fuites ne démontrent pas le développement d’un climat affairiste dans l’Église, mais au contraire une sévérité accrue au plus haut niveau face à de telles dérives. Pour Mgr Becciu, substitut de la secrétairerie d’État, “numéro trois” du Vatican, les courriers divulgués ne révèlent pas la guerre de tous contre tous complaisamment décrite par les médias, mais des dissensions légitimes relevant de « cette liberté de pensée que précisément on reproche à l’Église de ne pas autoriser » : « D’une part on accuse le caractère absolutiste et monarchique du gouvernement central de l’Église, et de l’autre on se scandalise parce que certains, en écrivant au pape, expriment des idées ou même des doléances sur l’organisation de ce même gouvernement. Nous ne sommes pas des momies. Si quelqu’un a le sentiment d’être incompris, il a parfaitement le droit de s’adresser au pape. Où est le scandale ? »

Le scandale, pour le pape en tout cas, réside dans le fait que des hommes qui ont donné leur vie à l’Église aient choisi, pour servir leurs fins particulières, de trahir la confidentialité légitime qui leur était demandée, jusqu’à risquer l’excommunication… Nul doute que, pour Benoît XVI, la principale douleur de ce Vatileaks aura été de voir ces turpitudes humaines risquer de faire oublier que, mystérieusement, « malgré la faiblesse de l’homme, les difficultés et les épreuves, l’Église est guidée par l’Esprit saint » Laurent Dandrieu

Vatican
Mgr Bertone en ligne de mire
C’est peu dire que, depuis sa nomination en 2006 au poste de secrétaire d’État, le principal collaborateur de Benoît XVI ne fait pas l’unanimité. N’appartenant pas à la carrière diplomatique vaticane, l’ancien archevêque de Gênes ne semblait pas profilé pour le poste : mais Benoît XVI a préféré privilégier le critère de la confiance en choisissant celui qui l’avait secondé de 1995 à 2002 à la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Les critiques vis-à-vis du “premier ministre” de l’Église n’ont pas tardé à fuser, à cause de sa gestion insuffisante des différentes crises médiatiques qu’a traversées la papauté (discours de Ratisbonne, polémiques sur le préservatif, scandales pédophiles, affaire Williamson), mais aussi parce que ce grand fan de foot aurait tendance à trop jouer “perso” : profitant de ce que Benoît XVI voyage relativement peu pour parcourir le monde en tous sens, avec son propre agenda diplomatique ; tentant de placer l’Église d’Italie sous sa tutelle personnelle ; promettant à tour de bras des nominations qui sont en fait du ressort du pape ; lançant enfin l’Église dans d’inutiles opérations immobilières, obsédé qu’il est par l’idée de créer un pôle hospitalier catholique, sous contrôle du Vatican. C’est ainsi qu’il a d’abord tenté de lancer l’Institut pour les œuvres de la religion dans la prise de contrôle d’un complexe hospitalier milanais, avant de devoir renoncer, en raison notamment de l’hostilité de Benoît XVI, défavorable à ce que l’Église s’investisse dans cet établissement où l’on dispense des enseignements et des actes médicaux contraires à la doctrine catholique ; puis qu’il est parti à la conquête de la polyclinique Gemelli, à Rome.

En 2009, Tarcisio Bertone a eu 75 ans, l’âge limite pour exercer ses fonctions. Malgré les critiques qui pleuvaient sur lui, Benoît XVI, toujours réticent à remplacer les hommes, l’a maintenu en poste. Beaucoup aimeraient que la crise incite le pape à ne pas attendre le 78e anniversaire du cardinal, le 2 décembre, pour le remplacer (son prédécesseur Angelo Sodano fut maintenu jusqu’à près de 79 ans). Pour le moment, elle semble avoir l’effet inverse. L. D.

Photo © AFP

 

 

 


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