(Le numéro 94, Hiver 2006-07, de la revue trimestrielle CATHOLICA, vient de sortir, avec notamment un article d’E.Boulogne, qu’on
pourra lire ci-dessous. Le Scrutateur recommande vivement la lecture de Catholica, intéressante revue de culture générale. (voir le lien internet
ci-contre). On peut en demander un numéro spécimen gratuit en écrivant à Catholica, 42 rue Dareau, 75014 Paris).
MAURRAS, le chaos et l’ordre. (Stéphane Giocanti. Flammarion. Collection Grandes Biographies. 579 pages). La photographie ci-contre est celle de Charles
Maurras.
Malgré l’existence de différentes filières se réclamant de Charles Maurras, ce dernier, en 2006, demeure peu
connu et marginalisé dans le débat politique. Quand par hasard, dans les médias, ou dans un débat politique, il se trouve quelqu’un pour l’évoquer, c’est toujours une caricature
sommaire qu’il propose, un repoussoir qu’il agite, Maurras passant alors pour le type même du doctrinaire rigide, qui se serait gravement compromis pendant la guerre avec l’occupant, un «
collaborateur » donc, condamné, à la libération, pour « intelligence avec l’ennemi ». Cette constance même du politiquement correct contre le maître de Martigues est un bon signe. Il dénote chez les
fonctionnaires du conformisme ambiant une inquiétude, le pressentiment que le relatif « coma » maurrassien est parfaitement réversible, que ses analyses, son message, sa doctrine peuvent avoir un
avenir, et que cette sentence du maître est toujours vraie : « tout désespoir en politique est une sottise absolue ». D’autant que, régulièrement au fil des générations il se trouve des disciples, qui, non sans péril pour leur carrière,
entretiennent la flamme du souvenir. Ce furent Henri Massis et Michel Mourre, dans les années cinquante, Gérard Leclerc, et Pierre Boutang dans les années 70 et 80, Aujourd’hui Stéphane Giocanti
qui publie aux éditions Flammarion un brillant « Maurras, le chaos et l’ordre ». Biographie, plus qu’étude théorique, l’ouvrage n’en est pas moins riche en analyses sur la pensée de Maurras, et ne se borne pas à
la description du périple du chef de l’action française, s’intéressant aussi, longuement, à l’œuvre littéraire, et à l’homme Maurras, personnalité riche et complexe, dissimulant sous la dureté
apparente du personnage politique, une réelle fragilité, une tendresse qu’ont su lui rendre, ceux, peut-être trop rares, qui, sous le masque ont percé son secret. Ainsi découvrons nous un Maurras amoureux, là où trop longtemps, à l’exception de quelques initiés, on n’avait aperçu qu’un
célibataire froidement voué tout entier au combat politique. P. Boutang (cf . Maurras, la destinée et l’œuvre, La Différence), avait entrouvert des horizons sur ce Maurras inconnu. Stéphane
Giocanti, sur ce plan se montre plus disert, avec cependant un tact et une discrétion dont on lui sait gré. Il sait aussi, tout au long de l’ouvrage nous découvrir le point nodal de la vie de son modèle, et qui justifie le sous-titre
du livre : ce combat du jour et de la nuit, de l’ordre et du chaos qui sous-tend le combat de Maurras depuis la surdité qui le frappe, à l’âge de quatorze ans, et, ruinant tous les projets qu’il
avait jusqu’alors nourri, le confronte au problème du mal, à la fragilité des êtres et des choses, à ce monde « qui, écrit-il, nous apparaît touché, frappé de quelque blessure qui porte
atteinte à l’intégralité de sa norme au jeu primitif de sa loi ». Giocanti consacre de nombreuses pages au jeune Maurras, au temps où sa pensée se forge, et notamment à Paris, aux efforts
titanesques qu’il dût consentir pour sortir de la prison mentale et affective où risquait de l’enfermer sa surdité. Il insiste sur l’influence de Frédéric Mistral sur le jeune écrivain et critique, et sur le rôle, en retour, décisif de ce dernier
avec sa fougue, son talent, son incontestable charisme de leader, pour faire entendre le message du grand félibre au-delà de la Provence. Ainsi se forgea, dès le début, l’un des points majeurs du
maurrassisme, la doctrine de la décentralisation nécessaire, à ses yeux, à la reconstitution d’un corps social sain. Il nous montre un Maurras, surmontant par un prodigieux effort de volonté et d’intelligence ce si lourd handicap de la surdité pour
« un homme de communication », et nouant des relations avec tout ce que la France compte alors d’esprits remarquables dans le monde de la pensée, du journalisme, et de la
politique. Sur la crise survenue en 1926 entre l’Eglise catholique et l’AF, sur les rapports complexes entre Maurras, l’AF, et les
prétendants, en particulier Henri VI, Comte de Paris, sur le rôle si important de l’art, en particulier de la poésie dans la vie et l’œuvre de Maurras, Giocanti est quasiment exhaustif,
s’appuyant non seulement sur une lecture attentive des textes, mais sur d’innombrables témoignages, et le dépouillement d’archives dont certaines jusqu’alors inexplorées. Les sixième et septième parties du livre s’attachent à l’étude difficile de l’attitude de Maurras et de son mouvement face à la
montée des périls, dans l’avant guerre, et durant la dramatique période de l’occupation. L’anti germanisme de Maurras n’ était pas une vulgaire xénophobie à l’égard des « boches ». Giocanti n’a pas de peine à établir
comme on pouvait le constater dès la parution du Dictionnaire Politique et Critique, dans les années 30, que c’est à une véritable analyse du nazisme et par delà ce dernier du phénomène
totalitaire que se livre Maurras pour les récuser radicalement : « Quand l’autorité de l’Etat est substituée à celle du foyer, à l’autorité domestique, quand elle usurpe sur les autorités
qui président naturellement à la vie locale, quand elle envahit les régulateurs autonomes de la vie des métiers et des professions, quand l’Etat tue ou blesse, ou paralyse les fonctions
provinciales indispensables à la vie et au bon ordre des pays, quand il se mêle des affaires de la conscience religieuse et qu’il empiète sur l’Eglise, alors ce débordement d’un Etat centralisé
et centralisateur nous inspire une horreur véritable : nous ne concevons pas de pire ennemi ». Le chantre de la déesse France, le défenseur des libertés fondamentales, le philosophe qui, dans l’Antigone de Sophocle, prend
parti pour Antigone contre Créon, aurait-il durant l’occupation trahi tous ses engagements, renié l’âme de toute sa vie. Aurait-il collaboré avec l’occupant nazi ? Stéphane Giocanti n’est évidemment pas le premier à pulvériser de telles assertions Mais il le fait avec une minutie
exceptionnelle, un talent et une honnêteté rares. L’une des forces de son discours est là : dans cette volonté de transparence, de ne rien passer au maître. Enfin, Maurras fut un homme ! Le considérer comme un dieu infaillible n’est pas le meilleur service qu’on puisse lui rendre devant
l’histoire. Fallait-il poursuivre la publication de l’Action Française après 1940, et plus encore après l’invasion de la zone sud par les
Allemands, alors que la censure ne pouvait manifestement laisser passer que les articles qui, même indirectement ne nuisaient pas à l’entreprise guerrière de l’occupant ? Maurras ne se rendait-il pas compte que son antisémitisme d’Etat, pour n’être en rien assimilable au racisme nazi, ne
pouvait, dans un contexte tragique, que nuire aux juifs, Français ou non, et à l’Action Française elle-même ? Giocanti insiste sur le manque d’informations où se trouve, à Lyon, l’AF ; sur l’isolement de Maurras en ces années
noires, où ses grands partenaires, Léon Daudet, Jacques Bainville sont morts, où le jeune Boutang est en Afrique du Nord, hors d’état de le conseiller utilement. Le même Boutang aurait suggéré à Maurras de passer en Algérie pour y publier le journal. Pourquoi Maurras s’y est-il refusé ?
Est-il sacrilège d’invoquer l’âge, la crainte que peut éprouver un homme, sourd de surcroît, à rompre avec ses habitudes et à se risquer dans ce qui pouvait lui apparaître comme une aventure
risquée ? Restant à Lyon, Maurras fit ce qu’il put, commit sans doute des erreurs d’analyse, des écarts de plume. Mais rien qui put justifier
l’inqualifiable procès qui lui fut fait, et la condamnation qui s’en suivit.
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