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Publié par Edouard boulogne

Jean-Luc Hérisson : Aux sources de l'être. 

La terre blanche et noire.
(poésie. Editeur : Flammarion).

La vie quotidienne nous écarte de l'être, de l'origine. Il faut tenter de vivre. Pour y parvenir, il faut la soumission aux normes et conventions de la vie sociale qui ne choie pas particulièrement l'origin(alité). Les « intellectuels » n'échappent pas plus que d'autres à ce formatage. La répétition est trop souvent leur modalité. « Notre pensée n'est trop souvent faite que d'une pâte grise de livres », disait à peu près Jean-Jacques Rousseau.
L'art, quand il mérite ce nom, (et comme, alors, il est loin de l'académisme !), est originalité, retour à l'origine, dévoilement de ce que la démarche utilitariste, à laquelle il est difficile d'échapper complètement, cache et obture.
Ne serait-ce point là, la cause de la marginalisation presque inévitable, avant parfois leur récupération, post mortem, par les prêtres du commerce et de la politique, des vrais artistes, des poètes en particulier ?
Le poète est parfois parmi nous, sans que nous le distinguions particulièrement. Il est, peut-être, le voisin qui va à son travail, aide ses enfants à faire leurs devoirs ; ou bien le collègue de bureau, un peu songeur ; peut-être le buraliste du café du coin, que sais-je ? Qui sais-je ?
Ce n'est que l'apparence. Invisible pour les yeux du consommateur distrait, derrière la façade, il y a l'acuité du regard, mieux, sa virginité, sa naïveté (caractère de ce qui est « neuf », non encore usé, élimé, perclus), sa capacité à penser, que dis-je, à voir, en amont de tous les discours, au diapason de l'objet, en sympathie avec son mouvement originaire, avec son être même.
Telles sont les considérations que m'inspire la lecture du bref, mais très dense, nouvel ouvrage de poésie de Jean-Luc Hérisson : La terre blanche et noire.1
Hérisson est né au Maroc, à Rabat plus exactement, en 1951. Mais il est de retour au pays natal depuis 1977. Même au Maroc, et plus tard, dans son adolescence bourguignonne, il ne l'avait jamais vraiment quitté. Car il est issu de deux familles guadeloupéennes très anciennes, les Hérisson, et, du côté maternel les Amic, qui ne laissèrent pas en friches la mémoire.
Il n'eut pas de mal à retrouver ses marques dans le vieux pays, et à y puiser aux sources, des parts de son inspiration.
Mais ceci sans poses, ni appel aux clichés faciles.
Sur le fond, nul recours aux proclamations politiques ou aux épanchements romantiques, et narcissiques, qui garantissent la promotion médiatique à proportion de l'éloignement du vrai et du beau qu'ils induisent.
Eloignement aussi, sur le plan de l'écriture, des formes conventionnelles de la poésie, qui ont leur grandeur, mais qui ne sont pas l'outil de notre auteur.
D'ailleurs, Dans La terre blanche et noire, le fond et la forme sont indissociables, mis au service d'une ambition très exigeante, d'une rigueur extrême, d'un dépouillement lumineux.
Une Guadeloupe s'y révèle, profonde et pure, une âme aussi, pudique et sensible.
Le lecteur, surpris d'abord, par la nouveauté du discours, est interpellé, sommé de sortir de sa torpeur de « lecteur de poésie », (puisqu'il a, quand même, acheté le recueil) pour suivre l'auteur dans sa quête d'être, pour à son tour s'ébrouer, voir, se faire voyant.
C'est une aventure décapante, celle que je viens d'essayer d'accomplir, que je souhaite au maximum de lecteurs.
« Obstinato Rigore » !

Edouard BOULOGNE.

Aperçu généré le 11/03/2007 à 23:05:27

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Raymond Joyeux 21/03/2007

Je ne peux pas ne pas réagir à cette belle et juste analyse de l'œuvre de Jean-Luc Hérisson. J'ai eu en effet à maintes reprises le plaisir de le recevoir aux Saintes et il était devenu un habitué de ma maison du bord de mer. En réalité, il aurait pu être Saintois. Son premier livre, Le Devisement du monde, évoque la mer, les îles, la navigation à vue ou à l'estime, la peinture du ciel, autant de termes et d'éléments qui nous sont familiers et dans lesquels chaque Saintois se retrouve et se reconnaît. À la parution de son livre, j'ai voulu l'interroger pour les lecteurs du journal L'IGUANE dont j'étais à l'époque responsable de la publication mais il était réticent. Il disait que son livre parlait tout seul. Qu'il ne pouvait, lui qui écrit dans la distance, revenir sur son texte et parler par-dessus son épaule. Pourtant un jour, aux Saintes, les mots pour lui et moi sont venus plus facilement. Ceci est la transcription fidèle de notre conversation parue dans le n°15 de septembre 1991 de L'IGUANE et que je me permets de livrer aux lecteurs du Scrutateur.
Raymond Joyeux

R.J. : Jean-Luc, tu dis dans une interview, je crois, : « Je pars de rien ».

J-L H : C'est vrai, je pars de rien. Oui, littéralement. Je ne sais pas écrire et lire. Je n'ai pas de livre, de langue, de corps. Quelle main m'accueillera ? Quels mots voudraient bien parler pour moi ? Il faut voir mon livre comme un travail sur le livre. Il ressemble peut-être à ces vieux livres de l'école primaire. L'écrivain est peut-être resté dans la classe de C.P. (rires).

R.J. : Oui, mais tous ces créolismes, tout ce « dictionnaire », cette langue accumulée, peux-tu t'expliquer là-dessus ?

J-L H. : Les créolismes, cela m'a donné de la langue, aux dépens des mots sur une feuille. Ces créolismes libèrent de la langue, ils font de la langue en créant une distance entre le mot et sa signification. Cela donne une parole comme calquée sur une tierce langue absente. Les mots sont sortis de leus habitudes, ils me conduisent au seuil d'une explication. Ils braquent une découpe, ils libèrent du silence. L'écriture par eux commence : mots lavés, « coquillages » d'où on écoute quoi ? Un peu de mer, de terre, des gens, une image etc... C'est peut-être vider le sens et la douleur. Des phrases qui flottent. Alors il semble qu'une histoire, un récit prend, un récit de » navigation.

R.J. : Pourquoi un « récit de navigation «  ?

J-L.H : L'écrivain s'est glissé dans une petite langue, plate et sans effet qui l'emmène Dieu sait où, dans un livre énigmatique où tous les repères sont brisés. Car le récit est sans cesse contrarié. Les yeux se ruinent vite, les lunettes cassées. On se perd dans un bric-à-brac d'images, de signes, de voix, de désirs, le poids de l'illusion, la présence trop forte de soi qui obscurcit. C'est la guerre sans bâtons, le blanchi, le pillage. Les avancées, les obstacles, les écueils forment la marche du récit, la marche du livre. D'où d'ailleurs le sens du titre, le devisement du monde. Ma modestie finale c'est de rendre les mots au sable et les images aux ravets (rires).

R.J. : Tu dis aussi : pas de biographie nette, une géographie anecdotique, un livre sans objet.

J-L.H : Parfois on croit reconnaître une voix, la sienne ? Ou plus loin d'autres. Là peut-être la voix anonyme, le meilleur du « je », le meilleur du « nous ». De toute façon, le corps qui écrit se tient sur le bord du livre, il rature une sorte de carte marine, il reste au bord puis s'en va. L'écrivain n'est pas position. Il est resté postal dans l'avant-jour. La langue comme seule biographie ?

R.J. : Des mots en archipel ?

J-L.H : Oui (rires). Tu sais, j'aime bien une expression de ton enfance que tu me citais et qui a rapport au jeu de toupie : « couper un cap », « tirer un cap ». Au fond, si on prend le sens littéral, qu'est-ce qu'en partie l'écriture, si ce n'est cela : « couper ou tirer un cap » ?

chantal costerousse 10/08/2007

je viens de lire la légende du zéphir que je recherchais désespérement car je ne me souvenais que vaguement du nom de l'auteur. vous pourrez dire à votre ami guadeloupéen, qu'il s'agity de Miguel Zamacois.

PAPOUNET 05/01/2008

L'auteur de la légende du zephyr c'est Miguel Zamacoïs. (1866 - 1940)Ecrivain, poète et dramaturge français. Bien à vous et bonne année 2008

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