Une Politique de Noël, par Edouard Boulogne.

Publié le par Edouard boulogne

Une Politique de Noël.  



"Loin dans l'âme, les solitudes s'étendent Sous le soleil mort de l'amour de soi".

Patrice de la Tour du Pin.

Dans quelques jours, nous fêterons Noël. Et quelque chose m'inquiète, suscite en moi comme un malaise.

Ce pourrait être l'écho de la guerre civile en Irak, l'angoisse des hommes d'Afghanistan menacés par un retour des Talibans, les lourds nuages qui s'accumulent sur le Darfour chrétien persécuté par la secte islamiste au pouvoir, les cris des torturés, des laissés pour compte, des malades qui passeront Noël tout « le long des longs murs de l'hospice blafard ».

En un sens, c'est tout cela; mais plus profondément c'est un fait, une réalité visible, palpable,qui est cause de tout le reste : nous ne respirons plus Noël, nous n'entendons plus chanter Noël.

Il n'y a guère plus de vingt ans encore, dès la fin de novembre, subtilement, quelque chose changeait dans l'ambiance de nos villes et de nos campagnes. L'air en était plus piquant, le décor tout entier muait. Dans les magasins de jouets, l'interminable déambulation des enfants et des parents n'avait pas pour but la seule acquisition des cadeaux plus ou moins riches et luxueux. Il y avait cela et aussi quelque chose d'autre qui
s'apparentait à l'émerveillement, à la contemplation. D'ailleurs, la méditation, le rêve, la joie étaient étayés, soutenus par toute une ambiance musicale. A l'Eglise, chez soi, dans les rues mêmes, s'échappant de toutes les boutiques par la grâce des radios ouvertes à fond, on entendait les cantiques, les vieilles chansons de Noël : Minuit chrétien, Douce nuit, Tino Rossi et les Petits chanteurs à la croix de bois, et puis les vieux airs créoles de Noël : « Michaud veillait », « Allez mon voisin », tant d'autres.

C'était un vrai bain de culture, de notre culture antillaise qui est religieuse et d'abord profondément chrétienne.

Et ce bain de culture portait chacun, comme les grandes marées d'équinoxe, jusqu'à la nuit du 24 au 25 décembre. Lors des messes de minuit, les églises étaient combles, et les jeunes ne les avaient pas encore désertées. Tous ces hommes et ces femmes n'étaient certes pas des saints, ou même des théologiens. A leur foi, à leurs élans proprement religieux se mêlaient bien des superstitions, bien des considérations humaines, trop humaines, car comme dit Péguy : « Le surnaturel est lui-même charnel, et l'arbre de la grâce est raciné profond. »

Mais durant ces instants d'intenses ferveurs que la méditation, que la prédication doivent rendre plus pures, l'on revenait aux sources, l'on faisait mémoire.
Noël : fête de l'incarnation, de ce moment où Dieu renouvelle en quelque sorte son acte créateur pour créer un commencement nouveau dans l'Histoire.
Noël ! Ce moment où Dieu vole au secours de sa créature, où l'éternel s'imbrique, s'insère dans le charnel, dans le temporel, cause efficiente et finale à la fois, dynamisme propulseur et idéal ou but du propulsé.
Il y avait aussi le lent défilé des foules devant l'enfant dans la crèche, entre le bœuf et l'âne gris, où chacun selon son talent, comme il pouvait à sa mesure, et souvent en créole, se prenait à murmurer comme Péguy dans son génie et sa poésie propres :

« Tout en lui reposait, et ses lèvres lactées
Riaient et s'entrouvraient comme une fleur éclose,
Et le sang nouveau-né sur ses lèvres de rose
Courait dans le réseau des veines ajourées.

Et le sang de l'aorte et le sang de ce cœur
Qui devait tant saigner pour les péchés du monde
N'était dans ces deux bras et dans la tête ronde
Que le beau tremblement d'un timide vainqueur. »

Et nul dans ces foules, Noirs ou Blancs, Indiens, mulâtres, tiercerons, quarterons, octavons et tous autres éléments de notre bigarrure, nul ne s'y trompait, ce Dieu-là était bien le Dieu de tout le monde et universel son message : la Foi, l'Espérance, la Charité.
Et parmi ceux qui n'adhéraient pas, ne croyaient pas, croyaient ne pouvoir croire, nombreux étaient-ils qui admiraient cependant la beauté du « mythe » et le portaient au plus intime de leur cœur et s'en nourrissaient à leur insu. C'était encore la chrétienté, mais c'était la fin d'une époque ; et pour la plupart, nous ne le savions pas.

Je le disais tout à l'heure, Noël ne chante plus. Ces jours-ci radios et télévisions ne diffusent plus que débats politiques, productions médiocres en un créole aigre et vulgaire
De profundis !

Depuis longtemps donc, en Guadeloupe, mais ailleurs aussi, Noël se vide de l'Esprit. Il n'en reste plus que l'écorce, que les oripeaux, que prétextes à bombance et autres « grandes bouffes ». Il y a là un problème politique, au sens noble de ce mot, quand il désigne cette science de la cité (polis en grec), de sa nature, de son devenir. Quand Noël (et avec lui, toutes les institutions, toutes les instances, toutes les fêtes), se vide de l'Esprit, la cité n'a plus le choix qu'entre le matérialisme meurtrier des grandes idéologies prométhéennes : le nazisme et le communisme.

Il y a pourtant, ce que j'appelle, sans doute maladroitement, une politique de Noël. Elle consiste à comprendre que toutes les techniques de gestion les plus élaborées, celles que l'on apprend à l'Ecole Nationale d'Administration par exemple, ne servent à rien et même se retournent contre l'homme, tant que l'on n'a pas perçu la nécessité d'un retour au spirituel, d'une primauté du spirituel.

C'est sur ce plan que se joue l'avenir du monde, et certainement celui de la Guadeloupe.
La tâche est rendue particulièrement difficile par l'extrême imprégnation de la Société toute entière par un matérialisme suffisant, vaniteux et terroriste.

J'ai ressenti cette intimidation durant toute la rédaction de cet article. J'ai deviné les haussements d'épaules des « esprits forts ». Mais on le sait, parmi mes maîtres à penser il y a Charles Péguy, qui écrivait au début de notre siècle déjà : « Honte à celui qui renierait son Dieu pour ne point faire sourire les gens d'esprit ; à l'homme qui n'a qu'un souci, qui n'a qu'une pensée ne point faire sourire Monsieur Anatole France ; à l'homme dont le regard demande pardon d'avance, pour Dieu, dans les salons ! »

Edouard BOULOGNE.

Aperçu généré le 11/03/2007 à 14:33:10

Publié dans Religion.

Commenter cet article