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Publié par Edouard boulogne

CARMEN, de Bizet, au Centre des arts.


*Je suis un amateur d?art lyrique. Je connais assez bien je crois le domaine de l?opéra. Ma discothèque en la matière est bien fournie, et je collectionne les grandes voix, de Caruso et de B.Gigli, à Roberto Alagna, en passant par Nicolaï Gedda et Placido Domingo, de la Melba à Nathalie Dessay ou Angela Gheorghiu, en passant évidemment par Maria Callas.
Aussi, en me rendant ce mardi 25 avril au Centre des arts de Pointe-à-Pitre pour y entendre le Carmen, de Bizet interprété par une troupe « d?amateurs », j?avais conscience, plein de bonne volonté, mais sans enthousiasme, d?accomplir une sorte de devoir, un geste pour la promotion de l?art lyrique en Guadeloupe, où il n?est pas méprisé, mais tout simplement ignoré, scandaleusement étouffé par les médias.

*On pouvait légitimement, en effet, craindre l?ennui, durant les quatre heures du spectacle, en pensant à l?orchestre, si important, et flamboyant dans Carmen, absent (trop coûteux, trop difficile à déplacer si loin des grandes scènes lyriques vu le grand nombre d?exécutants), et remplacé par deux pianos !

*Or c?est la première agréable surprise. L?adaptation orchestrale, réalisée par Françoise MACCHIOCCHI, de l?opéra de Paris, elle même au clavier de l?un des instruments, est remarquable ainsi que son jeu, et celui de Tomasz SZCZEPANSKI. Interprétation passionnée, passionnante, bouillonnante et souvent pathétique, parfaitement audible.

*Deuxième surprise : la mise en scène de Noé ETIENNE, surprenante dès le début, rigoureuse, inventive, et souvent drôle, l?auteur n?ayant pas oublié que le drame lyrique de Bizet, fut d?abord, très longtemps, destiné et joué à l?Opéra comique de Paris.

*Puis, du début à la fin, une cascade de surprises que je ne pourrai énumérer toutes, me bornant à l?évocation des deux principaux interprètes.

A Carmen d?abord, interprétée par Aurore Ugolin.
 Sur le berceau de cette jeune Guadeloupéenne, beaucoup de bonnes fées se sont penchées, naguère. Belle, traînant tous les c?urs après soi, ensorcelante, ridiculisant le poète qui déplorait « le mouvement qui déplace les lignes », elle séduit dès qu?elle lance les premières notes de son chant.
 Mezzo-soprano, Aurore a la voix puissante, charmeuse, avec toutes les inflexions provocatrices, insinuantes, rauques parfois, et pathétiques sur la fin qui conviennent à son rôle de bohémienne fatale, marquée par le destin qu?elle a lu dans les cartes.
Madame Ugolin, qui a fait de brillantes études de chant en France et aux Etats-Unis, a déjà une carte de visite artistique très fournie et prometteuse.
Bien que la concurrence soit rude sur les sommets, je crois qu?on peut sans grand risques lui prédire, à ces altitudes, une grande carrière.
Voici une artiste qui n?aura pas besoin d?une politique des quotas pour accéder aux grandes scènes de l?art lyrique, et qu?une telle politique, desservirait même, on comprend très bien pourquoi.

Et puis il y a Don José, interprété par notre Caleb SEJOR, ce natif de Sainte-Anne, en Guadeloupe, et à qui l?on souhaite la même réussite, dans le domaine qui est le sien, que son compatriote le grand footballeur Marius TRESOR.
Si Caleb peine un peu, parfois, dans les aigus des troisième et quatrième actes, il est vrai très difficiles, il se rattrape très largement tout le reste de l??uvre. Une belle voix de ténor, vraiment, au diapason d?une interprétation fougueuse et passionnée.
Et puis Caleb SEJOR est l?initiateur de cette soirée merveilleuse, qui a comblée le public  de cette grande salle comble (et il en était déjà ainsi aux deux précédentes représentations). Public, séduit, enthousiasmé, dont le plaisir simple, dépourvu de ce que peut avoir de guindé et de snob l?ambiance de certaines scènes internationales, était vraiment communicatif. Je mentionnerai aussi Odile RHINO, (soprano), qui a bien su signifier par sa voix la beauté fragile de Michaëla, ou encore Carole VENUTOLO ? ET Gheslane HANZAZI dans les rôles de Mercédes, et Frasquita, pour leur grâce vocale et plastique.
Et si tous les autres n?atteignaient pas au même niveau, il n?en est pas qui aient démérité .

*Je ne suis pas en train de prétendre que nous avons, ce 25 avril, au Centre des Arts, vécu un de ces miracles qui marquent l?histoire de l?art lyrique. Mais tout de même, un événement que la Guadeloupe n?a plus connu, depuis les temps lointains où la Troupe Givaudan, ravissait les amateurs au cinéma théâtre de la Renaissance(années 50 et 60). Et cette fois, c?est une troupe composée essentiellement d?acteurs antillais, et surtout Guadeloupéens qui faisaient l?affiche. Qu?ils en soient tous remerciés, et en premier lieu Caleb SEJOR, musicien, chanteur, directeur artistique, et inlassable terrassier de l?art lyrique en Guadeloupe.

Edouard BOULOGNE.

BONUS. 

Pour tous ceux qui ont assisté, participé à cette soirée, et qui partagent mon enthousiasme, je voudrais offrir un bonus.
Il s?agit d?extraits d?un texte du philosophe Frédéric NIETZSCHE, musicien lui-même, qui admirait profondément le chef d??uvre de Georges BIZET.

*Lisez plutôt : « J?ai entendu hier-le croiriez-vous- pour la 20è fois le chef d??uvre de BIZET. De nouveau j?ai persévéré jusqu?au bout dans un doux recueillement, de nouveau je ne me suis point enfui. Cette victoire sur mon impatience me surprend. Comme une ?uvre pareille vous rend parfait ! A l?entendre on devient soi-même un « chef d??uvre ». ? Et, en vérité, chaque fois que j?ai entendu Carmen, il m?a semblé que j?étais plus philosophe, un meilleur philosophe qu?en temps ordinaires : je devenais si indulgent, si heureux, si indou, si rassis?Etre assis pendant cinq heures : première étape vers la sainteté ! (?..). A-t-on remarqué que la musique rend l?esprit libre ? qu?elle donne des ailes à la pensée ? que l?on devient d?autant plus philosophe que l?on est plus musicien ?- Le ciel gris de l?abstraction semble sillonné par la foudre ; la lumière devient assez intense pour saisir les « filigranes » des choses ; les grands problèmes sont assez proches pour être saisis ; nous embrassons le monde comme si nous étions au haut d?une montagne.- Je viens de définir le pathos philosophique.- Et sans que je m?en aperçoive des réponses me viennent à l?esprit, une petite grêle de glace et de sagesse, de problèmes résolus? Où suis-je ? BIZET me rend fécond. Tout ce qui a de la valeur me rend fécond. Je n?ai pas d?autre gratitude, je n?ai pas d?autre preuve de la valeur d?une chose. (??) ». Dans Carmen « pas trace de « Senta-sentimentalité » ! Au contraire l?amour dans ce qu?il a d?implacable, de fatal, de cynique, de candide, de cruel- et c?est en cela qu?il participe de la nature ! L?amour dont la guerre est le moyen, dont la haine mortelle des sexes est la base ! Je ne connais aucun cas où l?esprit tragique qui est l?essence de l?amour, s?exprime avec une semblable âpreté, revête une forme aussi terrible que dans ce cri de Don José qui termine l??uvre :

        Oui, c?est moi qui l?ai tuée,
        Carmen, ma Carmen adorée ! ».

Extrait du « Cas Wagner », première partie du livre de NIETZSCHE : « Le crépuscule des idoles », Traduction de Michel ALBERT. Editeur : Mercure de France.


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