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Publié par Edouard boulogne

ST-Albert le Grand.


(Aujourd’hui, mercredi 15 novembre, c’est la St-Albert . Je propose à nos lecteurs le texte de la petite conférence que j’aie prononcée il y a trois ans à la même occasion à l’intention de collègues et d’élèves du lycée de Massabielle à Pointe-à-Pitre).

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs,

            Si vous êtes à Paris, plus précisément au quartier latin, si vous descendez le boulevard St-Michel en direction de la Seine, après avoir longé ce qui reste des anciens thermes de Cluny, vous arrivez au boulevard St-Germain.
    Tournez alors à droite. Une rue, deux rues, trois, quatre. Vous débouchez sur la place Maubert.
    Par le métro, vous débarqueriez « direct », en descendant à la station Maubert-Mutualité.
    Maubert est, aujourd’hui une place publique d’importance moyenne.
Sur la gauche, des petites rues assez étroites, parfois sinueuses, rayonnent en direction de la Seine, les unes conduisant à des restaurants cosmopolites, souvent grecs, ou nord africains, en tout cas méditerranéens, les autres aux bouquinistes, à Notre Dame, au Marais, et à la rive droite.
    A droite de la place, c’est la colline Sainte Geneviève, le collège sainte Barbe, le Panthéon, l’église Sainte Etienne du Mont, le lycée Henri 4, la rue St Jacques, l’Ecole Normale supérieure de la rue d’Ulm, entre autres lieux chargés d’histoire. Aussi, ce bâtiment pas très beau, mais haut lieu des joutes intellectuelles et politiques de ces 60 dernières années la Mutualité, et tout près, la paroisse, célèbre, dès avant 1980, St-Nicolas du Chardonnet.
Point n’est indispensable de continuer l’état des lieux. On aura compris que nous sommes dans un quartier peu ordinaire, où le frottement, le limage des cervelles les unes contre les autres est le programme du jour, toujours. Et que cela est de tradition.

    (1)Un « meeting » hors norme.


    Car, reportons-nous 758 ans en arrière, en ces mêmes lieux, certes bien différents du point de vue de l’architecture, en plein moyen âge.
Perché sur un tréteau, concentré, tous les muscles tendus par l’effort, et la concentration intellectuelle, un petit homme frêle, presque débile, d’après les témoignages, revêtu de l’habit religieux de l’ordre des Dominicains, harangue une foule.
    Son discours est souvent interrompu, car le respect qu’on lui porte ne saurait réfréner la passion des, tout à la fois, auditeurs-acteurs-contradicteurs-interlocuteurs.
    Chez eux l’emporte plus que la déférence et plus que tout, le désir de comprendre, de progresser vers la vérité.
    Ces messieurs sont jeunes, la plupart n’ont pas encore 20 ans, mais la valeur n’attend pas le nombre des années. Plusieurs de ces jeunes intellectuels deviendront célèbres. Il y eut certains jours, place Maubert, en même temps, Roger Bacon, Thomas de Cantipré, Albert de Saxe, Vincent de Beauvais, Jean de Sacrocosco, Guillaume de St-Amour , Robert de Sorbon qui plus tard donnera son nom à un établissement d’enseignement parmi les plus illustres :la Sorbonne.
    L’orateur que j’ai évoqué tout à l’heure, lui, est Allemand. Né vers 1193 en Souabe, à Lavingen, d’une famille célèbre, les Bollstat, il est prénommé Albert. Il est, en cette année 1245 où nous l’avons surpris, dans toute la force son âge. Il est maître en théologie, en philosophie, expert en toutes les sciences . Il est Maître Albert, dont la contraction « Maubert » est l’éponyme, aujourd’hui, pour les initiés dont vous êtes désormais, auditeurs amis, du lieu chargé d’histoire où je vous ai invité par la pensée, au cœur du Paris intellectuel.

        (2) Une longue vie itinérante.

    Ce n’est pas par plaisir que ce jour là, de l’an 1245, Albert qui n’est  plus tout jeune, il a dépassé la cinquantaine, se livre à l’exercice du cours public, et de la contradiction qui lui est inhérente à l’époque, en plein air. Il avait commencé à parler dans le cadre plus feutré, et à première vue plus approprié des chapelles, et des salles de classe du couvent des dominicains de la rue St-Jacques. C’est que, très vite, les chapelles, et les salles se sont révélées trop petites pour le jeune public avide qui s’y presse, attiré par la réputation, renforcée par le bouche à oreille, d’un maître exceptionnel. Il a fallu d’abord se replier vers les églises, de plus en plus vastes, puis se résigner à l’agora, à la place publique.
    A cette heure, Albert a déjà une longue carrière derrière lui. Il a fait de longues études, variées, et approfondies en divers domaines, et dans toute l’Europe universitaire. Etudes en philosophie, théologie, mathématiques, physique, médecine, etc.
L’ordre des frères prêcheurs, les Dominicains, venait d’être créé, en 1216. Le supérieur de l’ordre, Jordan, cherchaient des esprits d’élite pour le renforcer, et lui permettre d’accomplir sa mission, conduire le plus possible d’âmes, par l’intelligence, et la charité, au salut par le ralliement, et l’imitation de Notre Seigneur Jésus Christ. Jordan a repéré Albert, il l’appelle. Le jeune homme hésite longuement. C’est, non point l’indécision, mais la Prudence, vertu importante, qui le retient. Albert craint de n’être pas à la hauteur. Il redoute de ne pouvoir demeurer dans l’Ordre, d’être infidèle à une promesse faite inconsidérément. Finalement il accepte, et prend l’habit religieux de cet ordre mendiant, où le vœu de pauvreté n’est pas un vain mot, au point d’irriter nombre de puissants, y compris dans l’Eglise. Nous sommes en 1222 ou 23.
     Des années durant, Albert parcourt l’Europe, à pieds, de ville en ville, d’université en université.
    Il donne des conférences, à Cologne, Fribourg, Ratisbonne, Strasbourg.
    En 1240, fixé pour un temps à Cologne il y reçoit le grade de Bachelier. Nous dirions aujourd’hui maître assistant d’université.
    En 1242, il est envoyé à Paris. C’est là que nous l’avons trouvé tout à l’heure. Il y a reçu le grade universitaire suprême de Maître. Il quitte Paris après trois années seulement. C’est le temps normal dans l’Ordre, car les Dominicains pratiquent la mobilité des cadres, le roulement presque systématique. Ce changement d’affectation aurait pu avoir aussi d’autres causes. Car Albert n’a pas que des amis. Pour de bonnes, autant que pour de mauvaises et médiocres raisons. Des plaintes ont été déposées contre lui, peut-être par des confrères jaloux, peut-être aussi par simple prudence théologique. Maître Albert est accusé d’être un novateur, de s’écarter de la voie droite. Et il est vrai qu’il pouvait paraître commettre des « imprudences » intellectuelles en accordant dans son enseignement une importance très grande à la profonde philosophie du païen Aristote, découverte à l’époque en Europe par l’intermédiaire du philosophe et théologien Cordouan et musulman Avéroès. En un premier temps cela sent un peu le souffre.
    En 1248 Albert retourne à Cologne, c’est alors qu’il aura pour élève Thomas d’Aquin, ce disciple si grand qu’il éclipsera plus tard et pendant plusieurs siècles maître Albert lui-même.
Les années passent. 1254 : celui-ci devient provincial de son ordre. Ses nouvelles fonctions vont faire de lui, en plus du professeur, un maître spirituel et un administrateur. Il parcourt, toujours à pieds, les provinces de sa juridiction. Les distances sont plus importantes que Pointe-à-Pitre-Basse Terre, et les routes pas toujours très sures. En 1260, le pape le nomme évêque de Ratisbonne, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes.
    En effet, l’évêque précédent de Ratisbonne n’est pas mort, et s’il a démissionné, ce n’est pas à cause d’une limite d’âge, qui n’existait pas à l’époque, ou pour raison de santé. Cet homme en effet comme beaucoup d’autres prélats médiévaux n’était pas seulement prince de l’Eglise comme on dit, mais prince tout court, selon l’ordre de la chair comme dira, plus tard, Blaise Pascal. Il s’était signalé au fil des années par de nombreux abus, et la démission forcée avait été pour lui le seul moyen d’échapper à des procès pour dissipation de biens d’Eglise, entre autres. Le diocèse est dans un état catastrophique. D’autre part Albert appartient à un ordre mendiant. Ce statut est-il très compatible avec le statut prestigieux d’évêque ?
    Le Maître général de l’Ordre Humbert de Romans, lui fait connaître son sentiment qui n’est pas favorable : « Qui de nous, qui des mendiants résistera à l’attrait des dignités ecclésiastiques, lui écrivit-il, si vous succombez aujourd’hui ? Ne citera-t-on pas votre exemple comme excuse ? Qui, parmi les laïcs, ne se sentira scandalisé, qui ne dira que, loin d’aimer la pauvreté, nous ne la subissons que jusqu’au moment où nous pouvons nous en défaire ? Plutôt que de voir mon fils bien aimé dans la chaire épiscopale, je préférerais le voir au cercueil ».
    Après longue réflexion, en conscience, Albert acceptera pourtant la charge. Mais jamais on ne le verra, circulant à cheval, en grand apparat revêtu de la cuirasse. Il ira partout, à pieds, en sandales et en habits de laine écrue. Tant, que le peuple l’affublera du surnom de « porteur de sandales ». Et après trois ans, ayant remis en ordre le diocèse, il démissionnera.
    Sans doute espérait-il regagner Cologne et ses chères études, mais le pape le chargera de prêcher la croisade en Allemagne ce que fera, en loyal serviteur, notre héros.
    Cependant le temps s’écoule, inexorablement. En 1274, très âgé, il participe encore au Concile de Lyon puis rentre à Cologne, y enseigne, puis se retire dans une cellule pour y prier et se préparer à la mort, qui l’enlève en 1280, au terme d’une vie exceptionnellement remplie.

        (3) Les traits saillants d’une personnalité.

Quand on fait le bilan d’une telle vie, quelques traits s’en dégagent plus particulièrement.
    J’ai parlé plus haut de sa prudence, c’est-à-dire de son exceptionnelle capacité à n’agir qu’à bon escient, après avoir bien pesé les tenants et les aboutissants d’une décision, pour éviter les conséquences fâcheuses d’une éventuelle erreur.
Maître Albert était aussi un exceptionnel médiateur dans les conflits politiques, religieux et spirituels de son époque. Le temps me manque pour citer et commenter les exemples nombreux que l’on pourrait évoquer.
    Sa curiosité intellectuelle aussi était insatiable. Ce n’était pas de l’éclectisme, ce penchant des touches à tout, qui parlent de tout mais n’approfondissent rien. Albert fut un grand en tout ce qu’il toucha, philosophie, théologie, sciences naturelles. Plus de trois siècles avant Rabelais, il a été l’anticipation, à cet égard, de l’homme de la Renaissance, dont le programme fut tracé par le Gargantua de Rabelais écrivant à son fils Pantagruel pour lui recommander d’être un « abîme » de sciences ».
    Dans le domaine des sciences, il fut partisan et praticien de l’expérimentation, à une époque où cela n’était pas tellement courant. L’expérimentation, l’observation concrète sont dans sa nature profonde on le sent dans cette observation brève, par exemple, d’une méduse vue au bord de la mer : « Une fois tirée de l’eau, elle resta allongée immobile, perdant sa forme, coula comme un blanc d’œuf et s’effondra. Lorsque nous la remîmes à l’eau, elle y resta un moment sans bouger, puis retrouva sa forme hémisphérique et avança, comme auparavant, par des mouvements d’extension et de contraction ».
    Théologien, religieux mystique, il se garde toutefois de confondre les plans. On pense en le lisant au titre du livre d’épistémologie d’un grand philosophe chrétien du 20 ème siècle, Jacques Maritain : Distinguer pour unir. De la même façon, mais bien avant Maritain, Albert ne confond pas la science et la foi. Il écrit, je cite : «Je n’ai rien à voir avec les miracles quand je traite des sciences physiques ». Ou encore : « La vérité de notre foi devient la risée de l’incroyant quand un chrétien, ne possédant pas les connaissances scientifiques, tient pour article de foi quelque chose qui n’en est pas en réalité, et qui, à la lumière d’un examen scientifique approfondi, se révèle une erreur.»  Plus explicitement encore, Albert proclame : « Lorsqu’ils sont en désaccord, il faut croire Augustin plutôt que les philosophes en ce qui concerne la foi et les mœurs. Mais s’il s’agissait de médecine j’en croirais plutôt Hippocrate ou Gallien ; et s’il s’agit de physique c’est Aristote que je crois, car c’est lui qui connaissait le mieux la nature ».
    Maître Albert était réputé encore pour son discernement pédagogique.
    Ainsi lorsqu’il arriva à Cologne, il visita les cellules des étudiants. Parmi ceux-ci était le jeune Thomas d’Aquin, élève brillantissime, encore jeune, et qu’Albert ne connaissait pas. Il jeta un coup d’oeil rapide sur un écrit du jeune homme, encore timide, et si peu bavard qu’on le surnommait à cause de son embonpoint « le bœuf muet ». Il déclara laconiquement : « Un jour il mugira si fort que par lui la chrétienté s’enrichira en science et en doctrine ».
    Prudence, discernement pédagogique, curiosité intellectuelle, souci du concret, sens et goût de la médiation, humilité, ne sont-ce pas là des qualités que tout enseignant devrait cultiver, en lui, et en ses élèves. Oui, Maître Albert est un bon patron pour notre école de Massabielle.
Il en est une encore que je voudrais évoquer pour conclure cet exposé déjà trop long pour votre patience, et trop court pour cerner comme il faudrait l’immensité, et la complexité de la personne et de l’œuvre de celui dont le père Baumlin m’a fait l’honneur de me demander de vous parler. C’est la piété du personnage.
    Là encore je dois me restreindre et je citerai seulement, ce sera ma conclusion une prière qu’il composa et que voici :

    Seigneur,

        Lavés et purifiés au plus profond de nous-même,
Vivifiés par ton Esprit,
Comblés par ton Eucharistie,
Fais que nous ayons part à la grâce
Qui fut réservée aux apôtres et aux disciples
Qui ont reçu de ta main ce sacrement.

Développe en nous le goût, le désir de Te suivre,
Pour que nous soyons dignes de recevoir de Toi
ton Aliment spirituel dans la plénitude de son sens.

Développe en nous le zèle de Pierre,
Pour détruire toute volonté
Contraire à la tienne,
Ce zèle que Pierre conçut lors de la Cène,
En regardant celui qui te trahissait.

Développe en nous la paix intérieure,
La résolution et la joie
qui furent goûtées par Jean, incliné sur ta poitrine,
ainsi pourrons-nous puiser dans ta Sagesse
et apprendre à goûter ta douceur et ta bonté.
Développe en nous la Foi droite,
l’espérance ferme et une charité parfaite.

Par l’intercession de tous les apôtres,
et de tous tes disciples
fais-nous bien accueillir Ton Sacrement ;
et inspire à notre esprit
ce que ton Esprit a inspiré
aux Saints qui nous ont précédés
dans ton royaume
où ils ont trouvé la perfection de la Béatitude ;

Réalise tout cela,
O Toi qui vit et règnes avec le Père,
dans l’Unité d’un même Esprit,
dès avant tout commencement,
et bien au-delà des siècles. Amen.
                    Edouard BOULOGNE(15/11/03).


Brève bibliographie : Pour ceux qui désireraient approfondir la pensée de Maître Albert, je conseille :

 Etienne Gison : La philosophie au moyen âge, tome II. (petite bibliothèque Payot).
 Alain de Libera : Albert le grand et la philosophie (Librairie philosophique VRIN), ouvrage important mais de lecture plus difficile.
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