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Publié par Edouard boulogne





    « La migration des cœurs » est un livre qui compte dans l’œuvre, quantitativement importante, de Maryse Condé.
La trame de l’action est inspirée à l’auteur, grande admiratrice de la littérature anglaise, par l’œuvre ténébreuse et fascinante d’Emily Brontë « Les hauts de hurlevents ».

L’histoire se déroule dans la Guadeloupe du premier tiers du 20è siècle, au temps où la politique guadeloupéenne n’est pas de tout repos, où s’affrontent les hautes statures d’Hégésippe Légitimus, Achille René-Boisneuf, Eugène Graeve, dont on reconnaît ici et là, les silhouettes caricaturées.

L’habitation l’Engoulvent, sise sur une lande désolée près des falaises de Petit-Canal et de l’Anse Bertrand en Guadeloupe, remplace Hurlevent, et les personnages de Razié, Cathy de Linseuil, ou Justin-Marie, ceux de Heathcliff, de Catherine Earnshaw, ou Hareton.

Maryse Condé, qui a lu Gide, et qui semble partager l’opinion selon laquelle  on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, donne libre cours à un pessimisme qui semble assez profond chez elle sur la nature humaine.

L’ouvrage est parcouru aussi par une sensualité torride et par l’étouffant ressentiment qui fut celui d’Heathcliff, qui est celui de Razié, qui en vit, qui en meurt, qui est celui de nombre de personnages de l’histoire, pour des raisons qui s’enracinent, du moins dans la pensée de l’auteur, dans les séquelles d’un passé d’esclavage encore proche. Aussi ne prêterons nous pas à l’auteur les propos ou ruminations racistes qui sont souvent celles de ses personnages (même si certaines de ses déclarations antérieures l’exposent à une telle interprétation).

On peut, en revanche, estimer leur psychologie trop simple et caricaturale ; en particulier celles des blancs créoles (on dit « békés » en Martinique) dont Maryse Condé nous offre une image trop sombre (si j’ose dire), trop simpliste, empruntée à l’arsenal des joutes électorales de l’époque ou des chroniques politiques de la gauche la plus bête du monde, celle de la rive gauche de la Seine ou du journal l’Endependans des années 1980.
Seul le planteur Aymeric de Linseuil échappe à la moulinette condienne ; et il faut reconnaître que notre personnage, si sympathique soit-il, est un peu falot. On regrettera aussi que, cédant à une certaine mode littéraire l’auteur n’écrive ni en créole ni en français, mais dans un français mâtiné de créole, qui fatigue vite, comme tout ce qui relève du procédé systématique.

Passons sur les « krasurs de terre » (on aurait pu écrire « krazi », c’est-à-dire « miettes », « débris »), ou les « bondas » (« cul », « derrière »), clins d’œil de l’écrivain créole qui aurait sans doute besoin d’être traduit pour le lecteur non créolophone.

Mais on ne voit pas ce que l’abus d’expressions comme « nous nous levions avant le devant-jour » (pour « avant l’aurore »), ou « nos corps étaient tellement krazés » (pour « épuisés ») ajoute à la qualité de l’œuvre. Artifices d’écrivain pour dissimuler l’absence d’un « grand style » ?

Ne chipotons pas trop tout de même ! Madame Condé sait tenir en haleine son lecteur. On la lit facilement, avec plaisir souvent, et agacement parfois.
Et puis « La migration des cœurs » donnera aussi l’envie de lire, ou de relire le chef d’œuvre de Brontë, qu’elle a eu l’excellente intention de transplanter sous nos cieux turbulents, où s’entremêlent, dans l’air et dans les cœurs, l’aveuglant soleil tropical et les tourbillons cycloniques. Bonne action, si l’on pense que le souci d’enracinement n’est fécond que s’il nous guérit du nombrilisme et nous ouvre à l’universel.

Edouard Boulogne.
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Nina 10/11/2012 12:41


Je me suis faite cette même réflexion en lisant Maryse Condé. En effet serait-il si difficile de la lire si on n'est pas créole ??  Car tous ces livres sont empreints d'une coloration très
créole. Je pense que c'est un style caraïbéen car bons nombres d'auteurs l'utilise et sans ce style le livre deviendrait par conséquent trop neutre sans signature. Peut-être a-t-elle choisi
d'écrire comme on parle aux Antilles afin de plonger le lecteur dans cette atmosphère si particulier. Mais le plus important à mon humble avis serait aussi une façon de réveiller les
consciences...il faut connaître le monde créole pour lire des créolophones...comme on doit apprendre l'anglais pour lire des anglophones, ou comprendre la société africaine pour s'impreigner de
la lecture africaine...Il est indéniable qu'il faut faire un effort pour lire les auteurs antillais mais n'est-ce pas aussi un moyen de découvrir un autre monde ? C'est un auteur que
j'affectionne particulièrement qui me fait voyager, pleurer, rire, et me donne tant au niveau de la réflexion...