« La migration des cœurs » est un livre qui compte dans l’œuvre,
quantitativement importante, de Maryse Condé. La trame de l’action est inspirée à l’auteur, grande admiratrice de la littérature anglaise, par l’œuvre ténébreuse et fascinante d’Emily Brontë « Les hauts de
hurlevents ».
L’histoire se déroule dans la Guadeloupe du premier tiers du 20è siècle, au temps où la politique guadeloupéenne n’est pas de tout repos, où s’affrontent les hautes
statures d’Hégésippe Légitimus, Achille René-Boisneuf, Eugène Graeve, dont on reconnaît ici et là, les silhouettes caricaturées.
L’habitation l’Engoulvent, sise sur une lande désolée près des falaises de Petit-Canal et de l’Anse Bertrand en Guadeloupe, remplace Hurlevent, et les personnages
de Razié, Cathy de Linseuil, ou Justin-Marie, ceux de Heathcliff, de Catherine Earnshaw, ou Hareton.
Maryse Condé, qui a lu Gide, et qui semble partager l’opinion selon laquelle on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, donne libre cours à
un pessimisme qui semble assez profond chez elle sur la nature humaine.
L’ouvrage est parcouru aussi par une sensualité torride et par l’étouffant ressentiment qui fut celui d’Heathcliff, qui est celui de Razié, qui en vit, qui en
meurt, qui est celui de nombre de personnages de l’histoire, pour des raisons qui s’enracinent, du moins dans la pensée de l’auteur, dans les séquelles d’un passé d’esclavage encore proche. Aussi
ne prêterons nous pas à l’auteur les propos ou ruminations racistes qui sont souvent celles de ses personnages (même si certaines de ses déclarations antérieures l’exposent à une telle
interprétation).
On peut, en revanche, estimer leur psychologie trop simple et caricaturale ; en particulier celles des blancs créoles (on dit « békés » en Martinique) dont Maryse
Condé nous offre une image trop sombre (si j’ose dire), trop simpliste, empruntée à l’arsenal des joutes électorales de l’époque ou des chroniques politiques de la gauche la plus bête du monde,
celle de la rive gauche de la Seine ou du journal l’Endependans des années 1980. Seul le planteur Aymeric de Linseuil échappe à la moulinette condienne ; et il faut reconnaître que notre personnage, si sympathique soit-il, est un peu falot. On
regrettera aussi que, cédant à une certaine mode littéraire l’auteur n’écrive ni en créole ni en français, mais dans un français mâtiné de créole, qui fatigue vite, comme tout ce qui relève du
procédé systématique.
Passons sur les « krasurs de terre » (on aurait pu écrire « krazi », c’est-à-dire « miettes », « débris »), ou les « bondas » (« cul », « derrière »), clins d’œil
de l’écrivain créole qui aurait sans doute besoin d’être traduit pour le lecteur non créolophone.
Mais on ne voit pas ce que l’abus d’expressions comme « nous nous levions avant le devant-jour » (pour « avant l’aurore »), ou « nos corps étaient tellement krazés
» (pour « épuisés ») ajoute à la qualité de l’œuvre. Artifices d’écrivain pour dissimuler l’absence d’un « grand style » ?
Ne chipotons pas trop tout de même ! Madame Condé sait tenir en haleine son lecteur. On la lit facilement, avec plaisir souvent, et agacement
parfois. Et puis « La migration des cœurs » donnera aussi l’envie de lire, ou de relire le chef d’œuvre de Brontë, qu’elle a eu l’excellente intention de transplanter sous
nos cieux turbulents, où s’entremêlent, dans l’air et dans les cœurs, l’aveuglant soleil tropical et les tourbillons cycloniques. Bonne action, si l’on pense que le souci d’enracinement n’est
fécond que s’il nous guérit du nombrilisme et nous ouvre à l’universel.
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Né à Pointe-à-Pitre en 1942, de famille blanche-créole, arrivée à Marie-Galante en 1658, de grands parents originaires l'un de la région parisienne, l'autre de Rouen en Normandie, j'ai bénéficié d'une formation juridique, et philosophique (
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