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Publié par Edouard boulogne

Marc AUGE : Pour quoi vivons-nous ? (Fayard).


(De temps en temps, je met en ligne des textes un peu philosophiques. Cela ne peut pas faire de mal. Mais certains lecteurs peuvent ne pas apprécier ce genre littéraire. Tant Pis. Qu’ils passent pour cette fois. Ils retrouveront bientôt leurs rubriques habituelles. Mais, au fond de moi j’espère qu’ils ne seront pas très nombreux. Car il n’y a pas que le corps qui a besoin d’entretien. Le texte d’aujourd’hui est un article sur un livre de l’ethnologue et anthropologue Marc AUGE, intitulé Pourquoi vivons-nous ? L’article a paru dans l’excellente revue Catholica).

Ancien président de l’Ecole des Hautes Etudes en sciences Sociales, et ancien directeur de recherches à l’ORSTOM et à l’EHESSE, Marc Augé ethnologue, anthropologue, a écrit de nombreux ouvrages sur l’Afrique, en particulier sur la Côte d’Ivoire, et le Togo où il a travaillé sur le terrain. Depuis une quinzaine d’années, il a aussi orienté ses recherches sur d’autres terrains, l’Amérique latine, mais aussi la France, Paris, et ses environs.
Son dernier ouvrage « Pour quoi vivons-nous? » ,est une sorte de synthèse de cette carrière de chercheur.
    Il consiste en une série de va-et-vient, des mondes traditionnels, de l’Afrique en particulier, au monde développé, soumis aux aléas de la mondialisation.
L’auteur voue aux sociétés africaines qu’il a étudiées, plus qu’un intérêt scientifique, une vraie passion, et une sorte de tendresse sans cesse perceptible. Les Alladians, de Côte d’Ivoire, ne l’ont-ils pas libéré, entre autres, de l’idéologie althussérienne dans les années 70 et ramené au concret ? C’est bien !
    Ses analyses de terrain du monde africain traditionnel, sont riches, fruits des travaux de toute une vie. D’où, parfois une trop grande densité, qui, s’ajoutant à la méthode des comparaisons fréquentes avec des situations puisées au monde développé, donne une impression de confusion, d’enchevêtrement, qui rend la lecture difficile.
    Ces réserves ne sont pourtant pas une incitation à en faire l’économie.

Le plein !

    Nous sommes, dit Augé en quête de rites qui donnent sens à la vie à la mort, à l’amour, aux évènements même les plus humbles de la vie quotidienne.
Ses observations des sociétés traditionnelles, ivoirienne et togolaise, les révèlent à cet égard, consistantes et pleines. En l’occurrence, c’est même de trop plein qu’il faudrait parler. « Le trop plein de l’espace villageois (où nul geste ne peut se faire, nul sourire s’esquisser, nulle parole se prononcer, qui ne soient susceptibles un jour d’être réinterprétés) étouffe l’individu ». 
« Etouffe » ! Ici l’occidental, fut-il relativiste, en ethnologue qui se respecte, montre le bout du nez. Il se reprend vite. L’espace villageois étant un perpétuel rappel à l’ordre, nombre de jeunes gens sont partis en ville pour gagner un peu de liberté. La ville, la grande ville, (Abidjan, Lomé) est une création du « colonialisme » et de cette Europe, vecteurs de modernité, qui ne trouvent grâce, l’une ni l’autre, aux yeux de Marc Augé. Plongé dans la ville, on débouche dans la détresse d’un certain nihilisme. Les prodigues n’ont le choix qu’entre la déréalisation, où le retour au village, le recours aux « prophètes guérisseurs », dont l’affaiblissement du rôle, progressivement, fait rentrer les Ivoiriens dans « l’ère du vide ».
    La crise identitaire, que selon lui, connaît l’homme africain, mais pas seulement lui, fait l’auteur quitter momentanément ses riches analyses ethnologiques pour méditer sur la crise du corps en occident, où il se dissout dans les images, des millions d’images. L’occidental vit dans l’artifice. Le modèle du corps est bronzé, arrangé, montré dans les somptueux écrins des fables télévisées. Il est soumis aux impératifs toujours plus exigeants, de vitesse, de performances, qui impliquent le recours aux technologies les plus diverses : chirurgie esthétique, doping chez les sportifs, et pourquoi pas, demain, microprocesseurs incorporés qui permettront des performances extravagantes, etc.
Mais quoiqu’on fasse, le corps restera mortel, et plus on le manipule, plus il est transformé, plus il est aussi traité en objet. D’où cette frustration évidente de l’homme de la modernité, qui cependant tend à imposer son modèle au monde entier, et donc à l’Afrique, où le pouvoir symbolique et médiateur des prophètes guérisseurs s’estompe de plus en plus.
Retour donc, à l’Afrique, à ses rites, à ses prophètes, à la médiation qui est leur apanage. Médiation, non entre les hommes et les dieux, mais entre les hommes, puisque, ici, le divin n’est pas transcendant, mais immanent à la cité, nature et non surnature.
Le drame selon Marc Augé, est que les prophètes africains échouent à médiatiser le colonisateur et le colonisé, l’administrateur et l’administré. Il met en scène des images plus que des réalités. Sa médiation est irréelle. Cette déréalisation aurait été créée par l’irruption coloniale, mais ne faisait que préfigurer la propre dérive de l’occident évoquée ci-dessus, la mondialisation en cours, sur laquelle l’auteur tient des propos lucides et pessimistes. Ce serait l’une des leçons de l’Afrique.

Le vide !

Nous avons donc besoin de ce « sens », que l’auteur décrit comme « simple conscience partagée », sans nul rapport à une transcendance, et de « rites », dispositifs pluridimensionnels permettant d’instaurer des liens entre les hommes.
Le drame est que la modernité tue les rites.
Si l’Afrique traditionnelle est un monde du plein, et même du trop plein, le monde de la modernité est celui du vide. Sous ses coups de boutoir, les « lieux », abritant des identités, exprimant des relations, permettant la création, traduisant une histoire, laissent la place aux « non lieux », espaces d’anonymat, nécessaires à la circulation accélérée des personnes et des biens, (voies rapides, échangeurs, gares, aéroports, grandes chaînes hôtelières, etc) où la personne se déréalise, tend à se confondre avec sa fonction dans le système en train de se mettre en place (la mondialisation) c’est-à-dire essentiellement consommatrice. L’espace public, (mais anonyme, pas celui du débat lucide et réfléchi, personnalisé) tend à se substituer à l’espace privé, de la famille par exemple. Au point que l’opinion « publique » devient passive, tout comme l’individualisme contemporain. La tendance serait la transformation progressive de tout l’espace public en un vaste « non-lieu », de la société en une immense « foule solitaire ».
Marc Augé souligne le contraste entre la froideur de la mondialisation en marche, son idéologie officielle, tout en promesse de paix et de bonheur, et la montée en puissance de la violence. Or « la violence apparaît toujours quand les relations ne sont plus pensables, ni négociables et encore moins instituables ou instituées ».
La mondialisation fait fi des réalités concrètes. L’idéologie du système mondialiste et globalisant, est le refus de l’histoire, la proclamation de sa fin.
Le monde qu’il prétend contrôler n’est pas le monde réel, concret, multiple. On parle de respect des différences mais dans la seule mesure où celles-ci n’entravent pas sérieusement le fonctionnement du système. Ce monde vers lequel nous irions peut faire penser à l’anticipation géniale d’un Aldous Huxley, ce fameux « Brave new world », auquel Augé cependant ne se réfère pas explicitement.

Et puis quoi ?

Ces analyses ne manquent pas d’intérêt et, souvent, sûrement, de pertinence. Mais outre qu’elles ne sont pas si neuves, le champ ayant été labouré depuis des décennies, dans une perspective il est vrai plus philosophique qu’ethnologique, par des penseurs comme Heidegger, Gabriel Marcel ou Jacques Ellul, elles laissent le lecteur sur sa faim.
« « Pourquoi vivons-nous » ? était le titre de l’ouvrage. Excellent pour analyser et critiquer, l’auteur est plus faible pour proposer.
Quelles sont ses propres valeurs ? A quel sens se réfère t-il pour contrer la « croissance du désert » dont parlait déjà Nietzsche ? Marc Augé est impitoyable pour l’Occident « loin, selon lui, d’avoir réduit au silence les voix de la protestation qui s’opposent à son triomphalisme ».
Quelles voix ? On a peur de comprendre quand on lit (page 166) : « De Khomeiny à Ben Laden, le discours intégriste musulman, par exemple, est à la fois fondamentaliste et utopiste, et il tire une partie de sa force des contradictions ou des incertitudes des idéologies qui lui font face ». Diable ! M.Augé, s’il justifie l’islamisme comme réaction au mal, ne le prend cependant pas pour remède. Serait-ce le christianisme ? Que non ! Le livre fourmille d’égratignures à l’égard de la religion du Nazaréen. Toute distinction entre « vraie et fausse religion », lui paraît relever d’un dangereux « intégrisme », quand il n’est pas, entre les mains des Américains une arme tactique relayée par les missions évangélistes, véhicules conscients ou non du Système mortifère.
D’ailleurs, dit-il, pourquoi dans un pays laïc comme la France, toutes ces fêtes religieuses chômées ? Ce calendrier catho, plutôt que musulman ou bouddhiste?
On l’a compris, l’auteur se réclame d’une laïcité « qui n’est pas tolérance, mais valeur. Elle affirme l’existence de lieux et de moments où les appartenances particulières, notamment religieuses n’ont pas leur place, de lieux et de moments où ne doivent être prises en considération que la conscience singulière et sociale que je viens d’évoquer » (page 109).
Marc Augé réclame des rites, et cite comme prometteurs en France : les grandes grèves, les « marches escargots » (sic), la fête de la musique, le 14 juillet. Bene!
Ainsi recréera t-on des « lieux » contre le vide des « non-lieux ». « Contre la solitude, il n’y a rien que cette conscience réaffirmée du fait que les autres existent et que nous pouvons avec eux échanger, ne serait-ce que des sourires et des larmes, ou quelques mots pour prouver que nous existons ». Recte !
On appelle de ses vœux une utopie planétaire, et l’on espère un « citoyen de la planète ». Optime !
Mais pour la réalisation de l’idéal on se réfère volontiers aux manifestations anti mondialistes de Porto Allègre, Seattle, Gênes, ou Florence, tous lieux revigorants pour les admirateurs du « prophète » José Bové. Il y aura sûrement des mauvais plaisants pour suggérer que le contraire d’un mal n’est pas nécessairement le bien, pour parler d’alter mondialisme, de nouvelle internationale socialiste, pour oser même suggérer qu’une lecture de Laborem Exercens ou de Veritatis Splendor est plus roborative que celle de Marc Augé. Hélas, comme disait Candide : « il y a du mal dans le monde » !

Edouard BOULOGNE.
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