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Publié par Edouard Boulogne

 

Livres : La tentation du christianisme, selon Luc Ferry et Lucien Jerphagnon.

 

 

Le 16 février 2008, s'est tenue, à l'amphithéâtre Descartes, de la Sorbonne, une rencontre, devant un public de choix, de deux philosophes Luc Ferry, professeur des Université, ancien ministre de l'éducation nationale, et Lucien Jerphagnon, spécialiste de la philosophie médiévale, auteur d'une ouvre importante et variée d'historien et de philosophe, directeur, il y a quelques années de l'édition scientifique des oeuvres de Saint Augustin dans la bibliothèque de la Pléïade.

Chacun devait, sans s'être au préalable concerté, disserter des raisons qui ont fait basculer le monde antique, d'un paganisme, religion naturelle de l'humanité, et universellement accepté jusqu'alors, au christianisme, d'abord petite « secte » orientale, qui deviendra au cours du règne de l'empereur Constantin, la religion officielle de l'empire romain, la religion catholique ( de « Katholikos » : universel ).

Suivies de la sténographie d'un court et intéressant débat, les deux conférences constituent l'essentiel de ce petit livre (La tentation du christianisme, éditions Grasset. 132 pages).


Citons Jerphagnon ( pp 34 à 36 ) : « ...même si les premiers chrétiens n'étaient pas tous des vierges et des martyrs façon peplum, reste qu'aux yeux des païens « en manque », quelque chose venait à faire envie. Il y avait chez ces chrétiens comme une présence, qu'ils étaient les seuls à éprouver. Une présence qui inspirait leur comportement global, et pas seulement religieux. (…). Il y avait autre chose. A entendre les chrétiens, Christus s'était assimilé aux humains, comme aucun dieu jusque là. Un de leur texte disait : « il a planté sa tente parmi nous » (Jean, I, 14.). Ainsi, et c'était inconcevable, le dieu Christus s'était fait homme au point d'assumer la souffrance et la mort – et dans quelles conditions! Et même si l'on ne comprenait pas très bien, on découvrait émerveillé que pour ce dieu-là, un être humain comptait. Et pas seulement en tant que citoyen ou ressortissant de Rome, mais en tant que Marcus, Julius, ou Julia, bref, en tant que lui, elle - ou moi. La vie de chacun « recevait tout à coup, dit Paul Veyne, une signification éternelle à l'intérieur d'un plan cosmique ». ( … ). Car avec le christianisme, la piété avait changé de nature. Ce n'était plus une affaire de rites à accomplir aux temps voulus; on ne s'en tirait plus avec une victime, pas trop chère, si possible, ou un rien d'encens sur des braises. C'était soi-même qu'il fallait sacrifier, comme Christus s'était sacrifié(...) ».


Citons mintenant Luc Ferry (pages 96 à 98 ) : «  ( … ) toutes les morales démocratiques, (l'adjectif ici est contestable. Je respecte évidemment la terminologie de l'auteur. EB) sans aucune exception, sont directement héritières du christianisme et de la rupture inimaginable encore à l'époque qu'il va introduire avec le monde grec. Il suffit pour s'en convaincre de relire la fameuse parabole des talents. Un maître confie à ses trois serviteurs, avant de partir en voyage, une somme d'argent. Il donne cinq talents au premier, deux au second, et un seul au dernier. A son retour, les deux premiers lui rendent respectivement dix et quatre talents – et les félicite à égalité – mais le troisième n'en restitue qu'un seul. Au lieu de le faire fructifier, il l'a enterré par peur du maître... qui le chasse avec la plus grande sévérité!

Cette parabole, d'apparence anodine, représente en réalité une formidable révolution. Elle signifie que la valeur morale d'un être ne dépend pas des dons naturels qu'il a reçu au départ, mais de ce qu'il en fait, pas de la nature, mais de la liberté. C'est une rupture avec le monde aristocratique, où la hiérarchie sociale reflète les inégalités naturelles. Un trisomique 21, d'un point de vue chrétien, possède a priori la même valeur morale qu'Einstein : tout dépend non de ses talents naturels, mais de ce qu'il en fera. Kant et les républicains français reprendront ce thème en expliquant, - c'est là le sens de la première page des Fondements de la métaphysique des moeurs – que les dons naturels (beauté, mémoire, intelligence, force...) ne sont pas bons moralement en eux-mêmes. La preuve? C'est qu'ils peuvent être mis indifféremment au service du bien comme du mal, ce qui prouve que c'est seulement leur usage qui est moral ».


Ces deux références aux textes de Jerphagnon et Luc Ferry, sont représentatives de leurs propos dans chacune de leurs interventions. Mais elles ne sauraient donner une vue complète de la richesse de ces propos dans leur ensemble, et dont je ne donnerai pas une paraphrase complète qui ne manquerait pas de les appauvrir;

Mais j'invite le lecteur à faire l'acquisition de cet ouvrage et à le lire en son entier. La lecture d'ailleurs en est aisée, facilitée par le ton, à la fois vif et pédagogique, propre à celui de la conférence, et par l'humour des auteurs, dont la compétence est, par ailleurs, reconnue.


Notons que MM Ferry et Jerphagnon ne sont pas des croyants.


Ferry est agnostique. Mais son admiration pour le christianisme affleure de chacune de ses paroles. Regrettez-vous de n'avoir pas cette foi chrétienne dont vous venez de parler avec tant de pertinence, lui demande-t-on dans le public? Je vous laisse le soin de découvrir sa réponse ( p. 121). Et, dit-il, à la question rituelle du livre que l'on emporterait avec soi sur une île déserte, je répondrais sans hésiter l'Evangile de saint Jean, « Au commencement était le Verbe « ( Logos ).


Lucien Jerphagnon lui, se présente comme « un agnostique mystique », ou mieux comme « un croyant apophatique » (1) . Non sans malice il se réfère à saint Augustin qui disait «: « Quand tu trouves une bonne formule sur Dieu, c'est que ce n'est pas lui! ». On pense aussi au philosophe Wittgenstein qui concluait son Tractatus logico-philosophicus, par ce propos lapidaire : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire ».


L.Ferry et Lucien Jerphagnon ont parlé de ce qu'ils pouvaient. Pour ma part je les remercie au nom de tous les esprits curieux, de tous ceux qui ne veulent pas mourir idiots en jouissant seulement de la sonnerie des tiroirs caisses de la société mondialisée. Au nom aussi de ces croyants, dont je fais partie, et qui souhaiteraient rencontrer plus souvent des « agnostiques apophatiques » de ce calibre, et, forcément, de cette ouverture d'esprit.


Edouard Boulogne.




(1) Apophatique : Qui procède par négations pour approcher la connaissance de son objet (inconnaissable par les modes cognitifs ordinaires).



 

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