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Publié par Edouard Boulogne

 DOCUMENT : Le cyclone de 1928 à la Guadeloupe (suite et fin.



( Restes du Palais de Justice de Pointe-à-Pitre, septembre 1928).

18 septembre 1928.


Le lendemain, mes parents reçurent la visite de quelques voisins et amis qui répétaient tous à peu près la même chose : « Soyez courageux, c'est un petit ange, il va prier pour vous ».

J'avais l'impression que ces démonstrations de sympathie agaçaient mon père et faisaient sangloter ma mère.

Nous assistions à toutes ces visites qui nous plongeaient dans une grande tristesse. Il fallait chaque fois raconter les circonstances du drame avec les mêmes mots, les mêmes phrases.

Il avait été question d'une ou deux sorties avec Louise, la bonne de ma tante, mais les conditions atmosphériques étaient très mauvaises.

Des orages violents éclataient sans arrêt, les coups de tonnerre se succédaient comme des explosions successives. Les rues étaient inondées , l'eau passait sur les trottoirs, transportant des détritus de tous genres.

Le ravitaillement était devenu très difficile, malgré le dévouement de la brave bonne de tante C qui faisait des prouesses pour rapporter à la maison un poisson ou quelques biscuits Américains. Le pain ne fut distribué que lorsque les îles voisines telles la Martinique, Porto Rico et St Domingue nous envoyèrent un peu de farine.

Combien de jours sommes nous restés à Pointe-à-Pitre ? Je ne peux m'en souvenir. Je ne peux également me rappeler ce à quoi nous occupions nos journées dans une maison qui n'étaient pas très vaste.

Lorsque le mauvais temps s'atténua et que la maladie de mon père commença à s'améliorer, nous fîmes une sortie en ville.

Les autorités avaient dégagé le milieu des rues pour laisser juste un passage pour les piétons : les voitures ne pouvaient pas encore circuler.

Notre première visite fut pour notre église. Le bâtiment avait beaucoup souffert. La toiture avait été emportée, les staffs du plafond étaient descendus sur les bancs disloqués, les statues étaient presque toutes brisées, les vitraux avaient disparu et la grande croix principale à laquelle était toujours cloué le Christ, gisait sur le parvis.

Ma mère s'agenouilla, pria et pleura beaucoup.

Mes parents décidèrent d'aller visiter quelques familles amies qui avaient été très éprouvées.

Nous nous dirigeâmes vers la Place de la Victoire, lieu de rencontre et de promenade des Pointois...

Les allées encadrant la savane centrale étaient jonchées de tôles et d'ardoises brisées, de verdure et de branches énormes recouvrant les bancs cassés...les bancs où « les mabos » endimanchées s'asseyaient tout l'après-midi pour veiller aux ébats d'enfants joyeux et insouciants. Le long de l'allée des « amoureux » où se promenait le soir la jeunesse de la ville, les cafés démolis étaient méconnaissables sous leurs vérandas écroulées. Les maisons tout autour étaient très endommagées -en particulier- le presbytère, la Banque, la caserne, toutes ces maisons créoles aux balcons ouvragés...certaines effondrées en travers des rues, comme arrachées à leur socle... Les grands arbres- « les sabliers » qui avaient été plantés par Victor Hugues vers le début du 19ème siècle, étaient déracinés De gros voiliers qui avaient été transportés par le terrible raz de marée et la tornade, gisaient sur le flanc autour du kiosque à musique, distant de près de quatre cents mètres de la Darse. Quelques poissons éparpillés dans l'herbe finissaient de pourrir en attirant de grosses mouches bleues...

Plus tard, j'ai appris que, bien avant le 12 septembre ll/28, un coup de canon devait être tiré le 15 juillet de chaque année pour annoncer aux navires !e début de la période d'hivernage. Le 15 octobre suivant, un autre coup de canon tiré, annonçait la fin de cette période dangereuse. Durant ces trois mois, les bateaux devaient quitter la rade de Basse-Terre pour s'abriter dans celle de Pointe à Pitre, jugée plus sûre...

Ironie du sort !

Notre première visite aux amis fut pour la famille D... qui habitait la Grand-Rue (aujourd'hui rue Achille René Boisneuf).

Mon père tenait a témoigner sa sympathie à Mr. Camille D... qui avait été le parrain de mon grand-père Fernand Léger, lors de la remise de sa croix au titre de la Légion d'honneur. Il avait reçu cette distinction honorifique pour les nombreux services rendus au pays pendant trente ans, notamment en tant que chimiste expert des Tribunaux et conservateur dévoué et bénévole du Musée P.Herminier.

Cette famille D... en vacances sur l'un des ilets qui parsèment la rade de Pointe-à-Pitre avait subi le cyclone sur l'une de ces minuscules parcelles de terre, au niveau de la mer et sans aucune protection. Des vagues énormes, hautes de trois à quatre mètres avaient tout balayé, les humains comme les choses. Il y eut environ cent cinquante victimes. Mr. D..., bien qu'ayant quitté son îlot avec les siens et quelques voisins sur deux gabares miraculeusement arrivées en pleine tourmente, avait perdu deux de ses fils broyés entre les deux embarcations. Un troisième avait été affreusement blessé

Nous avons pu voir cette famille rassemblée dans le grand salon transformé en infirmerie.


Le blessé avait été soigné. Sa tête et la moitié de son corps étaient enveloppés dans des bandelettes et des serviettes ensanglantées.

Les autres personnes étaient dans une douleur indescriptible tandis que la mère et le père gardaient une attitude stoïque pleine de dignité, laissant toutefois apparaître une grande souffrance dans le regard.

Ils furent très touchés par notre marque de sympathie surtout quand ils apprirent que nous aussi avions été frappés par le malheur.

Nous avons également visité la famille B. de F. qui avait perdu sur l'un de ces îlots trois de leurs enfants, malgré les prouesses réalisées par le père qui n'avait pas hésité à affronter à la nage, mais hélas sans résultat, des vagues monstrueuses.

Après quelques jours passés à Pointre-à-Pitre, mes parents décidèrent de retourner à « La Retraite».

Mon père en effet responsable de l'usine devait fournir le plus vite possible un rapport détaillé aux actionnaires de la Société exploitante, sur les dommages subis par la sucrerie.

La route ayant été en partie dégagée, nous avons pu utiliser la voiture automobile.

Le voyage de retour n'eut rien de comparable avec celui de l'aller.

Nous avons donc repris possession de notre maison de fortune avec son peu de confort où rien n'avait changé depuis notre départ précipité du 16 septembre 1928. Les meubles délabrés, les matelas restés humides, les objets divers étaient à leurs places, la même odeur de pourriture flottait toujours dans l'air. Mais nous ressentions dans nos coeurs, la profondeur d'un vide crée par l'absence de notre petit frère.

Il n'était plus là. Mais la présence du sac de sucre sirupeux et troué nous rappelait les derniers moments de plaisir qu'il avait vécus sur cette terre

En observant bien, nous remarquions que la nature réclamait ses droits par la présence d'une abeille sans doute rescapée, qui venait de temps à autres butiner les gouttes de sirop qui perlaient par la trame du tissu.

Que représentait pour nous cette abeille ?

Et nous voilà partis dans des réflexions philosophiques. Etait-ce l'âme d'Adrien qui venait nous dire un dernier adieu sur les lieux mêmes de son sacrifice ? Mais non ! Un petit enfant innocent mort si jeune ne revient jamais dans cette vallée de larmes, puisqu'il devient, nous avait-on dit un petit ange, un petit chérubin qui chantera éternellement dans les cieux, tes louanges du Seigneur.

L'abeille en butinant sous nos yeux nous rappelait simplement que tout devait recommencer et que même après les plus grandes catastrophes, la vie devait reprendre son cours normal.

Il nous fallait donc nous ressaisir et faire face. Ma mère elle, restait triste et pessimiste, tout en faisant le maximum pour nous aider à vivre correctement.

Elle pensait déjà à la rentrée des classes qui était prévue pour le 1er octobre.

Mon père, renfermé sur lui-même, parlait peu en rentrant le soir à la maison. Il était très fatigué par les séquelles de sa maladie et par l'immense travail de déblaiement de l'usine, nécessaire à la préparation de son rapport.

Il était de plus, soucieux et inquiet, car il savait bien qu'en présence de tant de dégâts, l'usine ne pourrait fonctionner.

Compte tenu de la crise économique de l'époque et l'état ancien des machines, cette usine avait déjà été mise sous séquestre et vraisemblablement changerait de propriétaires.

Mon père n'était donc pas certain de conserver son emploi et il se faisait du mauvais sang. II était néanmoins très courageux, mais il était souvent de mauvaise humeur. Rien ne lui plaisait, la nourriture préparée avec beaucoup de soin par maman était toujours critiquée et souvent refusée.

Quelle explication donner à ce caractère en dehors de la conjoncture ? ( J'arrête ici ce récit, la conclusion ayant un caractère d'ordre privé. E.Boulogne).

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Edouard KLEIN 13/09/2013 01:16


Bonsoir Cher Scrutateur,


Merci pour ce récit passionnant.


Il semble qu'il manque une partie du récit entre la 3ème et la 4ème partie, on ne comprend pas notamment dans quel circonstances le petit Adrien a perdu la vie.


Peut-être pourrez-vous rajouter ce passage?


Vous remerciant par avance.


EK

Edouard Boulogne 13/09/2013 02:38



Voilà, je crois avoir complété, dans l'ordre le récit de M. Léger. J'ai ajouté un petit bonus à votre intention. 



Brigitte de Rozières 14/09/2009 17:08

Bonjour Edouard Boulogne, c'est avec émotion que je lis ces lignes de mon oncle Jean Léger. Lorsque nous étions en vacances chez lui à Cabourg, il les écrivait, et nous en lisait quelques passages. Pas forcément finalisés, mais je reconnais bien sa prose. Je n'avais jamais plus entendu parler de ces écrits. Je sais que ma tante Gisèle Desgranges et son frère Robert écrivent ou ont écrits leurs souvenirs de jeunesse et d'enfance. Mon oncle m'en a donné un bel aperçu, mais je serais curieuse de savoir comment vous vous êtes procuré ceux de Jean. De plus il semble que ce ne soit qu'un extrait que vous avez fait paraître, et moi qui adore les histoires familiales de cette époque, je serais bien aise de pouvoir trouver la suite. Est-ce ma tante Gisèle qui les a ? Si c'est le cas je lui écris très vite pour les lui demander. Ma grand-mère, de K/Loury, nous racontait beaucoup sur le cyclone de 28, où elle a perdu, ses 2 tantes, 2 frères, et sa mère aux ilets justement. Et que si ma mère, agée alors de 3 ans, est encore de ce monde, elle le doit au mauvais caractère de son père, qui fâché ce jour-là contre sa femme, a décidé de lui tenir tête et de refuser que l'enfant aille aux ilets avec sa grand-mère. Il est venu la chercher jusqu'au bateau où elle avait déjà embarqué. Je regrette, et mes soeurs et frères le disent également, que si nous avions été plus vigileants à l'époque où ces vielles personnes, témoins de leur âge, pouvaient encore nous raconter, nous aurions enregistré, écrit afin que tout cela ne se perde pas. Hélas il est trop tard et ce travail de mémoire n'a pas été fait. Il est heureux que certains l'aient fait. Mais ce n'est qu'une toute petite tranche de vie de certaines personnes. Il y a eu tant de vécus différents du même évènement !En tous cas merci pour de nous avoir permis de nous replonger dans cette époque.Brigitte

Christian-Bernard Vidal 14/09/2009 14:26

La Guadeloupe, la Louisiane, le Pakistan Oriental et bien d’autres encore, des catastrophes qui sont occultées volontairement, dans le seul but de servir les desseins de certaines organisations soi-disant écolos et qui profitent de la crédulité de bon nombre de gens, pour s’engraisser.  
Catastrophes Naturelles
Catastrophes naturelles (Qui se souvient ?)
 
Pakistan oriental (Bangladesh) (Sud-ouest Dimanche du 15 novembre 1970)
 
En 15 heures, le cyclone a tout détruit
 
Cent mille morts peut-être, mais surement des dizaines de milliers, avec des dizaines de milliers de blessés, des multitudes de sinistrés, des milliers d’hectares dévastés ; tel est à l’heure actuelle le bilan à la fois sommaire et dramatique du cyclone d’une durée de quinze heures, suivi d’un raz-de-marée, qui a ravagé au cours de la journée de vendredi les cotes et les Iles du Pakistan oriental sur plus de 150 kilomètres dans les bouches du Gange, à l’extrême Nord du Golfe du Bengale.
Les Guadeloupéens anciens se souviennent du terrible cyclone qui ravagea leur île en...1928. Et pas seulement les anciens. Cet ouragan d'une violence inouïe, qui fit plus de 1300 morts, et qui dura 24 heures et même davantage. (À l’époque, la circulation automobile ne pouvant pas être mise en cause puisque peu nombreuse.)
 
Deux témoignages (parmi tant d’autres) poignant et douloureux du passé et des caprices de la nature que l’homme ne réussira pas à dompter quoi qu’il fasse.
Ce qui est une preuve de la grandeur de la bêtise humaine actuelle et de sa phobie maladive, avec un relent mafieux, ne servant les intérêts que de ceux qui sont derrière tout le tapage actuel.
La seule chose que l’homme puisse faire c’est veiller à la qualité de l’air respirable, par l’adjonction de filtres spécifiques à toutes les sources de pollutions dont l’homme puisse en être responsable (industrie, circulation automobile et tout ce qui utilise l’énergie fossile), ce qui sera bien plus efficace qu’une taxe quelconque, pour le reste il en est réduit au simple rôle de spectateur
 
Ps ce commentaire sera dans les prochains jours, expédié à un certain nombre de parlementaires comme je le fais depuis une quinzaine de jours, afin de les sensibiliser sur les réalités des caprices de la nature.  

Guillaume 14/09/2009 08:10

Bonjour et merci beaucoup pour ce récit, dont le style, emprunt de recul, montre que le monde dans lequel on vit parfois confortablement, peut basculer, en une nuit, dans l'horreur la plus complète. Comme il est triste d'apprendre, quatre-vingts ans plus tard, qu'un jeune enfant a échappé à la mort pour la trouver quelques jours plus tard, au gré de circonstances malheureuses et évitables... Je salue la mémoire de ses parents et de ses frères et soeurs, qui, s'ils s'en trouve encore de vivant, ont sans doute été affreusement marqués par ce qu'il convient de considérer comme une épreuve ultime. Chacun a apparemment fait preuve d'un courage qui, je le crains, ne peut être attendu de chacun d'entre nous aujourd'hui.PS : (bien que cela ait peu d'importance). Le nom complet du vieil Indien ("P") est présent à deux reprises dans le texte.